L’agriculture durable  et l’agriculture urbaine ont connu un grand développement à Cuba ces dernières années. C’est ce que nous raconte l’économiste Carmen Monteagudo qui a beaucoup contribué à cet élan.  Je l’ai rencontrée lors de la préparation de mon livre Portraits de la Havane aux éditions Hikari, une évocation de la ville à travers les histoires personnelles et les expériences d’une douzaine de ses habitants (ils donnent aussi leurs idées de visite et leurs bonnes adresses). Cet ouvrage vient de sortir. Pour fêter l’événement, nous vous livrons, dans son intégralité, le récit de cette très sympathique fée verte ! 

 

“J’ai toujours eu le goût de la nature…”

« Je suis née et j’ai passé ma petite enfance à La Havane, dans le quartier du Vedado. J’aime bien ce quartier, il est idéal pour les enfants, plein de jardins, d’arbres et d’espaces verts. J’en ai beaucoup profité, car ma mère, qui aimait bien changer, nous emmenait toujours dans des parcs différents. Comme presque toutes les personnes de ma génération, j’ai fait mes années de lycée à la campagne et je suis revenue à La Havane pour faire mes études. J’ai étudié les mathématiques et l’économie. Et puis, pendant assez longtemps, dans les années 80, j’ai fait des programmes d’ordinateur.

J’ai toujours eu très fort en moi le goût de la nature et de la campagne. Est-ce à cause de mes racines ? Ma famille est de la zone orientale du pays et, petite, j’allais très souvent dans cette région, car mes parents et grands-parents avaient des exploitations de café et de fruits. Aussi, à un certain moment, j’ai eu envie de m’investir dans la défense de l’environnement.

Quand est arrivée la crise économique de Cuba, dans les années 1990, j’ai commencé à travailler comme économiste avec des ONG qui géraient les dons et les soutiens apportés par les pays du premier monde. J’ai travaillé avec des ONG latino-américaines qui m’ont beaucoup appris. Puis, j’ai collaboré avec des ONG allemandes, belges, espagnoles et françaises comme Terre des Hommes et Frères des Hommes. Ces organismes de coopération internationale finançaient des projets de développement très respectueux de la nature. Avec eux, je n’étais pas en terre inconnue, car ce qu’ils proposaient, j’avais déjà pu l’observer dans les exploitations de mes grands-parents. Ces derniers, sans qu’ils s’en rendent vraiment compte, avaient un mode de production très écologique. Mais avec le temps et la modernisation, cette forme d’agriculture avait été oubliée et plus personne à Cuba ne la pratiquait.

 

Le “bio” comme remède à la crise alimentaire

©tracerouda

Pendant ces années de la période « spéciale », le pays a eu besoin de nourrir à nouveau le peuple par ses propres moyens. Il n’était plus possible de maintenir l’agriculture extensive telle qu’elle s’était généralisée, avec son utilisation massive d’engrais chimique et de pesticides, car le pays n’avait tout simplement plus tous ces produits ! Il a donc fallu revoir entièrement le mode de production, revenir à des formes d’agriculture plus responsables et plus durables.

Les ONG avec lesquelles j’ai travaillé formaient les paysans. Elles leur ont donné aussi les moyens de produire, car il n’y en avait plus aucun. On leur a réappris à cultiver sainement, à gérer l’eau, à recycler les déchets pour en faire des fertilisants… À Cuba, contrairement à ce qui se passe dans nombre de pays développés, on a fait de l’agriculture biologique parce que la crise nous y a obligés! Il fallait produire, même à petit niveau, pour nourrir la population. Dans un deuxième temps, beaucoup de gens se sont rendu compte que cette nouvelle façon de cultiver produisait aussi des aliments bien meilleurs pour la santé.

Parmi mes différentes missions, celle dans la sierra de l’Escambray, pendant plus de vingt ans, m’a rendue vraiment très heureuse. Je me suis occupée d’une communauté qui se trouve dans le centre sud du pays, région qui avait été abandonnée de tous parce qu’elle n’avait pas d’eau. Avec les projets de la Coopération et l’antenne locale du gouvernement, nous sommes arrivés à construire un aqueduc. Puis nous avons réussi à persuader les habitants que ça n’était plus la peine d’aller chercher très loin la nourriture, car ils avaient entre les mains la plus grande richesse qui soit : la terre !

Avec eux, j’ai presque gagné une deuxième famille parce que j’ai vécu en continu avec ces gens, dans leurs maisons, ainsi qu’avec des permacultivateurs et des producteurs bio qui leur ont enseigné la bonne manière de cultiver les plantes et les légumes dans leurs petites parcelles. C’est important parce que cette montagne donne beaucoup d’emplois aujourd’hui et elle produit pour d’autres régions. Ses cultivateurs vivent de leur travail. Ils sont devenus une communauté de référence.

 

La Havane: un grand potager!

J’ai aussi eu des expériences intéressantes dans le domaine de l’agriculture urbaine ici, à La Havane, et ailleurs. J’ai notamment travaillé sur l’intégration des femmes dans le processus productif. J’ai veillé à ce que, comme les hommes, elles aient les mêmes chances, en faisant aussi passer l’idée que si ceux-ci ramènent l’argent au foyer, les femmes, elles, peuvent intégrer le travail de la terre au rôle nourricier qu’elles ont traditionnellement dans la famille.

Marché à La Havane ©Valérie Collet

Aujourd’hui, toutes les villes à Cuba consomment les fruits et légumes qui se cultivent dans leur proche périphérie. L’agriculture urbaine, notamment à La Havane, est régie par un système national, le Grupo nacional de agricultura urbana. Un groupe d’experts accompagne les gens qui se consacrent à cette activité et un certain nombre d’indicateurs évaluent et contribuent à ce que leur production soit bio. Tous les petits jardins qu’on peut voir ici et là font partie de ce système. L’effort est venu d’individus qui ont cultivé une parcelle ou un patio, mais aussi de centres de travail, de bureaux, ou d’écoles (pour leur cantine) qui exploitent leur terrain. Petit à petit, tout le monde s’y est mis. Les cultures se font à petite échelle, mais il y en a tellement qu’elles finissent par avoir une bonne production.

Pendant longtemps, l’été à La Havane, il était très difficile de trouver des légumes parce qu’il n’y avait pas de systèmes pour pouvoir les couvrir et les protéger du climat qui est très agressif ; il était impossible de trouver une laitue, par exemple. Aujourd’hui, les choses s’améliorent. Depuis quatre ou cinq ans, on voit aussi émerger des producteurs à plus grande échelle, des exploitations suburbaines un peu plus éloignées de la ville qui font du bio. On a vu naître ainsi des productions de lait, de viande de bœuf et aussi de légumes pour lesquelles les gens ont appris à récupérer l’eau de pluie, à fertiliser la terre ou à produire de l’énergie à partir des déjections animales.

 

Sur la table des Cubains…

Marché à La Havane ©Valérie Collet

Tout ça est un grand progrès pour nous, ne serait-ce qu’en termes d’alimentation. Dans les années 60, 70, 80, on mangeait très peu de légumes à Cuba. Le système de production, issu de celui qui se pratiquait en URSS, était très peu diversifié. Il s’agissait de cultures extensives, sur de très grands espaces, loin de la ville, qui utilisaient les engrais chimiques. On connaissait le chou, la betterave, la carotte, la tomate et c’est à peu près tout. On voyait rarement une laitue et les endives, la roquette ou l’aneth qu’on cultive aujourd’hui n’existaient carrément pas.

J’ai travaillé un peu partout sur l’île. À La Havane, bien sûr, mais aussi dans la sierra Maestra, dans les régions de Santiago de Cuba, Guantánamo, Holguín, Bayamo, Camagüey, Sancti Spíritus… Ça m’a permis de connaître mon pays, de profiter pleinement de lui, de m’engager pour lui, c’est une chance ! Cette collaboration avec les ONG m’a donné beaucoup de plaisir et de satisfactions, il a construit la femme que je suis. Aussi aujourd’hui, même si j’ai mon propre business je ne peux tout simplement pas laisser ça de côté. Je continue, à temps partiel, à faire du développement local.

En juin 2012, j’ai ouvert une boutique de plantes. Ça s’est fait un peu par hasard…    (la suite de l’histoire dans notre article de  demain !)

 

 

Portraits de La Havane

Editions Hikari, 239 pages, 18,90 euros.

Pour l’acheter : chez votre libraire ou ICI

 

 

2 Réponses

  1. Hoarau

    j’ai aimé cette article parce que d’après les voyageurs qui ont beaucoup appréciés Cuba côté gastronomie il y avait du dysfonctionnement.

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    • Isabelle Morand

      Merci pour votre message. La suite du reportage de Valérie a été publiée le lendemain (si jamais vous aviez manqué !). Bonne soirée

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