Anais Triana : un rêve de nature, à Cuba…

 

Anais Triana Lopez, artiste cubaine de 39 ans, photographie les paysans et ces nouveaux agriculteurs venus des villes, qui ont choisi de vivre pour et par la nature, en complète harmonie avec elle. Actuellement, elle expose sa série sur la Finca Marta. Nous l’avons rencontrée à La Havane. Elle nous a confié son grand projet : associer l’art à la permaculture !

 

Hortus Focus: Quand as-tu commencé ce travail sur le monde rural ?

Anais Triana ©Valérie Collet

 Anais Triana:  Cela fait à peu près un an que je travaille spécifiquement sur ce thème. Mais en fait il arrive de façon assez logique dans mon parcours. Je suis peintre, mais j’ai aussi étudié la vidéo, les arts visuels et la photographie. En peinture, je me suis tout d’abord intéressée, sur un mode expressionniste,  aux émotions intimes, aux émotions existentielles, celles qui ont à voir avec l’expérience de la vie. Mais je me suis rendu compte qu’il est très difficile de percer véritablement le mystère et les doutes que chacun ressent par rapport à cela.

Donc, j’ai commencé à regarder davantage le monde extérieur, en particulier la nature. Je me suis penchée sur ce qui chez elle peut influer sur l’être, j’ai fait la recherche inverse. Au lieu d’aller du dedans au dehors, j’observe le mouvement qui va du dehors au dedans. 

 

Et tu as choisi la photographie…

Oui. Ma première série porte sur les paysans. À travers leurs actions, leurs mouvements ou leur vie quotidienne, j’ai voulu capter l’effet de la nature sur l’être humain, ce contact primaire qu’ils entretiennent avec elle. Puis, j’ai eu l’occasion de découvrir l’agroécologie qui me passionne. Aujourd’hui, je m’intéresse aux personnes qui décident de faire quelque chose de différent par rapport aux normes sociales ; à celles qui se mettent à vivre autrement, à entretenir d’autres liens avec la nature.

Parmi ces personnes, certaines viennent de la ville et cette connexion profonde avec le milieu naturel que j’avais déjà pu observer chez les paysans, je la retrouve chez eux. Cette liberté, cette façon de réinventer le monde à travers un petit morceau de terre, beaucoup de gens à Cuba l’expérimentent aujourd’hui.

 

©Anais Triana

Qui sont tes modèles?

Je me suis rendue dans plusieurs « fincas » (propriétés agricoles). J’ai rendu visite à Fernando Funes de la Finca Marta et à Elisa (de Elisa’s paradise). Le premier a quarante et quelques années; la seconde, plus de cinquante. Ils sont installés depuis très longtemps et ont consacré leur vie à ce projet. Ils ont une joie de vivre et une liberté intérieure que l’on rencontre rarement ailleurs!

Ils sont aussi des pionniers de ce type de mouvement qui aujourd’hui se développe à Cuba, de cette façon de planter sans être agressif. L’agroécologie interconnecte les choses entre elles et donne une place à l’homme au sein de ce réseau. Celui qui la pratique, plutôt que de consommer, apporte à la nature ; certes il en vit, mais il en est aussi le gardien. 

Tout mon travail converge vers le travail de ces gens-là, vers leur énergie et leur esprit. La Finca Marta produit des aliments sains pour les vendre dans des lieux en ville ; elle produit pas mal en quantité, surtout des légumes.

Quant à Elisa, elle ne cultive pas pour produire, mais elle s’est érigée comme la gardienne d’une forêt dans laquelle se trouve sa propriété, près de Matanzas, à l’entrée de la vallée de Yumuri qui est un des plus beaux sites de cette région. Elle ne produit que pour elle-même et ses cultures se fondent complètement dans le milieu ambiant. Ce qui est le plus attirant chez elle et que j’ai photographié, ce sont les arbres, les fleurs, elle-même avec sa gaieté, les personnes et les animaux qui l’entourent et bien sûr le paysage.

 

©Anais Triana

Quels liens entretiens-tu personnellement avec la nature ?

Je l’ai découverte adolescente, en faisant du camping dans les montagnes qui sont très belles. Par chance, chez nous, elle est magnifiquement préservée. La nature cubaine est adorable parce que c’est une nature complètement innocente, elle ne présente pratiquement aucun danger. Elle te donne, te donne sans rien te prendre! Elle ne présente rien de dangereux, ni d’agressif, ni de trop fort. Elle est très, très belle!

C’est ainsi que je me suis mise à beaucoup marcher dans cette nature, j’y ai consacré toute ma jeunesse et je continue à le faire. Je suis réellement une grande « fan » de la nature cubaine. J’aime la découvrir et connecter mon esprit avec elle ; tout ça participe de mon travail.

 

Quel type d’agriculture pratique-t-on à Cuba ?

Je ne suis pas agronome ni spécialiste, mais je sais que comme de nombreuses autres parties du monde, on a pratiqué une agriculture intensive et la monoculture ce qui fait qu’il y a beaucoup de terres qui sont devenues arides. Certaines ont été conquises par des plantes invasives qu’on essaie de combattre aujourd’hui parce qu’elles volent des terres fertiles. L’agroécologie est arrivée au bon moment parce qu’en plus la terre cubaine se salinise très vite. D’ailleurs l’État s’en est rendu compte et encourage aussi l’agroécologie aujourd’hui.

 

Cultives-tu un jardin, un potager… ?

Non, mais j’ai le projet, dans un futur très proche, de créer ma propre « finca » qui sera aussi un atelier d’art. L’idée est d’associer les deux activités et de travailler en lien avec une communauté sur le mode agroécologique. En fait, c’est un projet familial avec mes trois frères. J’ai deux frères artistes et un, plutôt scientifique, qui vit aux États-Unis et va investir aussi avec nous.

©Anais Triana

Nous sommes en train de chercher un terrain près de Pinar del Rio. Nous projetons d’y faire nos cultures, d’organiser des ateliers de peinture ou de céramique pour les enfants et d’enseigner aussi comment travailler la terre de façon respectueuse, car de nombreux agriculteurs ici ne savent pas le faire ; personne ne leur a appris.

Tu photographies, les plantes, les personnes, mais aussi certaines machines…

Oui parce que je crois qu’elles sont vraiment de l’art, c’est pour ça qu’elles attirent mon attention. C’est une chose que tu peux voir partout à Cuba. Quand les gens n’ont pas la technologie, ils l’inventent et ça, même si c’est utilitaire, c’est aussi de l’art !

 

Exposition “La cosecha es nueva” (la moisson est nouvelle”) à la jardinerie crêperie Oasis Nelva, à La Havane  (si vous voulez en savoir plus sur ce lieu et sa fondatrice, voir nos précédents articles: « A Cuba on cultive  bio! » et “A Cuba, on cultive et on mange bio” dans la  rubrique « Bonnes feuilles »).

Adresse : rue Muralla, à l’angle de la rue Habana, la Vieille Havane. Tél. : 53(0)78 646 842 ou 53(0)52 939 758

 

 

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