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Bergers urbains et écopâturage

Bergers urbains
Écozoone

Marjorie Deruwez a réalisé son rêve d’enfant : devenir bergère. Voilà une vingtaine d’années, elle a abandonné son premier métier (institutrice) pour suivre sa vocation. C’est aussi une pionnière de l’écopâturage urbain via sa société Écozoone.

Hortus Focus : quelle est la différence entre le métier de berger et celui de berger urbain ?

Marjorie Deruwez (Écozoone) : Les bergers « classiques » travaillent pour un éleveur qui, en général, produit des agneaux dans le but de faire de la viande. Ces animaux-là sortent de la bergerie, partent en estive ; les bergers assurent leur protection, la gestion de l’herbe, font en sorte qu’ils soient bien nourris. Quand ils reviennent d’estive, ils sont assez gros pour pouvoir partir à la consommation. Les bergers urbains travaillent de façon très différente. C’est même un autre métier en fait. Ils « utilisent » l’outil qui est l’animal pour gérer les sols : des moutons, des chèvres, des poneys, des ânes, bref des herbivores. Ils vont remplacer les tondeuses. Nous, on ne les engraisse pas pour les manger. 

Ecozoone bergère urbaine
©DR

Devez-vous répondre à un cahier des charges ?

Absolument ! C’est un cahier des charges comme celui qui peut être donné à n’importe quelle entreprise chargée d’entretenir les espaces verts d’une ville. On peut vous demander de tondre très court ou très long, d’éliminer certaines plantes et pas d’autres. C’est au berger urbain de prendre en compte toutes les demandes et d’y répondre. 

ecopaturage - ecozoone
©DR

Pourquoi avez-vous choisi ce métier ? 

C’est un rêve d’enfant, en fait. J’ai toujours eu cette envie d’être bergère. J’ai toujours rêvé d’être bergère. Comme beaucoup, j’ai fait des études qui étaient plus « raisonnables ». Je suis devenue institutrice avec l’assurance d’avoir du boulot et des moyens de vivre jusqu’à la retraite . Et puis, à 30 ans, j’ai décidé de vivre ma vie. J’ai tout laissé derrière moi. Je suis partie m’installer dans les Alpes et me former au métier de bergère traditionnelle, avec ma petite fille qui avait 5 ans à l’école. J’ai évolué ensuite vers mon métier de bergère urbaine. Je ne voulais pas être séparée de ma fille. Je n’ai jamais regretté ma décision, je ne voudrais changer de métier pour rien au monde. La vie, c’est prendre des risques, les assumer. 

Quels animaux peuvent-ils travailler en ville ?

En fonction de ce que l’on nous demande, nous utilisons des chèvres, des moutons de diverses races, car ils ne mangent pas la même chose de la même façon. Mais nous faisons aussi travailler des ânes et des poneys nains, des chevaux, des vaches, des canards, des oies, des alpagas… Nous avons aussi des dromadaires que nous utilisons plutôt pour la conduite des troupeaux, pas pour l’écopâturage.

L’herbe en ville est-elle suffisante au bien-être des animaux ?

Non, car nous travaillons sur des zones qui ont été tellement traitées dans le passé ou tellement tondues que les végétaux ne sont pas assez nourrissants pour nos animaux. Nous devons leur apporter d’autres aliments pour assurer leur bien-être. 

Dans quelles villes intervenez-vous ?

La liste est longue ! Nous avons, par exemple, 200 animaux, notamment des chèvres, sur la citadelle de Lille, mais aussi un poney et un cheval de bât pour porter les filets des 5 bergers qui suivent l’écopâturage dans la ville, dont nous entretenons tous les espaces verts. C’est un énorme boulot. La ville de Montpellier a confié à Écozoone la gestion de plusieurs parcs urbains dans des zones HLM. Nous gérons également des parcs du côté de Port-de-Bouc, dans les Bouches-du-Rhône…

ecopaturage
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Comment les troupeaux sont-ils accueillis ?

Super bien ! Et pourtant, on en a entendu des vertes et des pas mûres avant d’installer nos troupeaux. « Ils vont égorger vos bêtes, tuer vos chèvres et vos moutons, vous n’arriverez à rien… ». Oui, ce n’est pas toujours facile, mais, je l’affirme, partout l’accueil de la population est extraordinaire ! Les gens sont tellement contents de la présence de nos animaux qu’ils nous assurent protection et sérénité. Nous partageons la vie des gens pendant 4 à 6 mois de l’année. Les gamins viennent nous voir après l’école. Ils nous aident à transhumer les animaux, ils sont heureux à leur contact.

Avez-vous d’autres retours d’expérience très marquants ?

À Montpellier, nous travaillons en bas de HLM, une zone très difficile avec beaucoup de circulation de drogue, de la violence et une police qui n’ose pas trop s’aventurer dans le parc. Les bergers sont toujours présents ; on ne laisse jamais un troupeau seul là ou ailleurs. Nous y intervenons depuis 7 ans maintenant, pendant 4 mois de l’année. Je peux vous dire qu’on y a affaire à de sacrés durs à cuire. Parmi ces durs à cuire, nous avons déclenché des vocations. Certains ont démarré leur formation pour passer de dealer… à berger. C’est extraordinaire, ça prouve qu’il y a de l’espoir, que le changement est possible. 

Comment devient-on berger urbain ?

Il faut une formation, c’est la raison pour laquelle nous avons créé un « diplôme de berger urbain ». De plus en plus de personnes sont intéressées par le métier, qui en rêvent même. Il faut les aider à s’installer. Beaucoup pensent qu’il suffit d’acheter 3 chèvres pour se lancer et réussir. Erreur ! C’est un métier complexe. Il faut savoir gérer les animaux et… l’administratif. Il s’agit de créer une entreprise et d’en tirer des bénéfices, un salaire.

berger urbain
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Nous proposons donc des formations et une fois le « diplôme » en poche, Écozoone accompagne les jeunes bergers urbains. Nous leur mettons le pied à l’étrier jusqu’au moment où ils peuvent bosser tout seuls. Nous en sommes à une vingtaine de bergers installés. Au départ, nous leur confions des prestations de service et donc, nous continuons donc à travailler ensemble ou parallèlement.

Que deviennent les animaux en hiver ? Restent-ils en ville ?

Non, nous les « rapatrions » tous en Ardèche où j’ai créé une estive hivernale de 450 hectares. Nos animaux travaillent six mois de l’année en milieu urbain et se reposent pendant six mois. Ils ont besoin de cette longue période pendant laquelle ils sont en liberté, paisibles et sereins dans la nature. La vie en milieu urbain peut être pesante pour les animaux en écopâturage. 

ecozoone
cDR

On les change souvent de place. La population peut être source de stress ; les gens sont très demandeurs de caresses, de touchers, il y a beaucoup de bruit, parfois des cris. Comme nous, ils ont besoin de grandes vacances pour se libérer de ce stress, retrouver la sérénité d’un troupeau classique. On ne leur demande rien, on ne les embête pas !

Qui vient au « point de vie » en Ardèche l’hiver ? 

Tous nos bergers urbains peuvent venir en Ardèche ; chacun fait comme il veut. Pendant cette période hivernale, on laisse les animaux tranquilles et on travaille sur l’élevage. L’objectif est de reproduire seulement le nombre et les races dont on va avoir besoin pour travailler. On ne vend pas en boucherie, on ne fait pas de lait, on ne fait rien.

L’écopâturage a-t-il le vent en poupe ? 

Ce n’est pas une mode… C’est une évolution durable. Quand j’ai proposé au départ aux villes d’entretenir leurs espaces verts naturellement, les élus ou les responsables des services ouvraient de grands yeux, me jugeant sans doute un peu dingue. 17 ans plus tard, on a tellement de demandes de partout qu’on a du mal à répondre, à tout gérer. D’où la nécessité de former des bergers urbains…

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Tout le monde s’accorde à dire que les animaux apportent de la sérénité, des valeurs positives à la population. Les animaux, par exemple, amènent les gens à ramasser des papiers ou autres déchets, car ils rendent les bêtes malades. Même les personnes les plus agressives fondent… L’animal fait ressortir chez ces personnes ce qu’elles ont de meilleur en eux. Un exemple : on nous a demandé de faire de l’écopâturage sur la place d’un village où il y avait régulièrement des soirées très alcoolisées avec musique à fond et nuisances diverses… Au bout d’un an de présence sur zone, la place a été réinvestie par des familles et des tables de camping, non loin des animaux…

Votre fille, Louise, travaille désormais à vos côtés ?

Je suis si heureuse de travailler avec elle ! Louise a 30 ans aujourd’hui, elle a fait des études d’ingénieur, mais a choisi de reprendre la société avec moi. Nous partageons la même passion pour ce métier de berger, les mêmes envies d’accueillir les gens, de les aider à réaliser leur rêve. Ce travail commun est un merveilleux cadeau.

ecopaturage
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Témoignage : Stéphanie Delasalle, bergère urbaine depuis 10 ans.

« J’ai fait des études de psycho avant de travailler pendant des années dans une friterie. J’ai croisé la route de Marjorie et Louise… et il ne m’a pas fallu longtemps pour me découvrir une passion pour ce métier. Nous travaillons ensemble depuis dix ans maintenant.

Dans ce métier, chaque jour est différent. Il n’y a pas de routine avec les animaux. Jamais. Ma journée type ? Lever aux aurores pour m’occuper des animaux, notamment de la basse-cour. Puis je me déplace entre chaque site lillois pour voir si les animaux vont bien, s’ils ont de l’eau, si la quantité d’herbe est suffisante.

Il faut aussi prévoir les déplacements des animaux. Je discute avec les bergers responsables des troupeaux pour voir s’ils ne manquent de rien. Enfin, je fais le lien avec les services qui nous ont demandé d’entretenir des espaces verts. Ce sont des journées bien occupées et diversifiées ! Je passe 4 à 6 mois de l’année à Lille et sur plusieurs sites dans le Nord. Quand la saison est terminée, je suis les animaux et m’installe en Ardèche pour 6 mois environ.»

Les chiens sont-ils spécifiquement éduqués pour accompagner les bergers urbains ?

Oui. Quand on déplace les animaux, on ne peut pas les tenir en laisse ! En ville comme à la campagne, la présence d’un chien est indissociable de celle d’un troupeau, peu importe les animaux. Si vous avez un troupeau de 30 poneys, il sera conduit au chien de la même manière qu’un troupeau de 40 moutons. 

chien et berger urbain
©DR

Chaque berger a entre deux et trois chiens. Personnellement, j’en ai 11. Ces chiens sont différents et ne reçoivent pas la même éducation pour la ville et la montagne. Mes chiens sont éduqués dans des langues différentes, doivent répondre à des ordres précis de manière à pouvoir travailler simultanément dans des directions différentes. Ils doivent savoir marquer l’arrêt au trottoir, laisser passer un vélo, traverser une route. Ils doivent aussi apprendre à protéger les poussettes. Quand un troupeau de 100 moutons arrive, il n’a pas évidemment pas conscience de la présence d’un enfant dans une poussette. C’est au chien d’intervenir, de se placer devant la poussette pour que les animaux ne la bousculent pas.

À la montagne, les chiens (souvent les fameux patous) connaissent leur boulot, et peuvent s’occuper de troupeaux d’un millier d’animaux. En ville, tout est beaucoup plus compliqué pour le chien. Il existe des milliers d’obstacles en ville ! De la poussette aux étalages sur le trottoir et même les vitrines où les moutons ne doivent pas venir se « coller ».

Le principal ennemi du chien en ville n’est-il pas… le chien ?

Effectivement, nous devons faire face aux autres chiens en milieu urbain. Les gens n’imaginent pas du tout que ces chiens (pas les chiens de troupeau) adoptent des comportements de loup avec un comportement de prédateur. Il ne faut jamais oublier que le plus petit des chihuahuas est un prédateur potentiellement dangereux puisqu’il court après les animaux et peut les effrayer, les paniquer !

Sur Lille, autre exemple, il y a beaucoup de huskies qui sont des tueurs de moutons. Les gens pensent que ce sont des chiens tout gentils, tout mignons…Le huskie est gentil, bien sur, mais leur instinct leur intime un ordre : celui d’entrer dans les enclos pour tuer des brebis. S’ils ne sont pas tenus, ils sont capables de faire d’horribles dégâts dans les enclos. Comme si un loup avait attaqué un troupeau en montagne. Seuls les patous peuvent les en dissuader…

Dressez-vous vous-même vos chiens ?

Je forme tous les chiens en Ardèche avant qu’ils rejoignent des sites. L’apprentissage est très long, compliqué. Il faut apprendre au chien à protéger le troupeau, mais aussi à ne pas mordre un enfant ou n’importe qui passe la main au-dessus d’un enclos ou un filet pour toucher les animaux. Former un patou dure environ deux ans. Il est alors serein et autonome et peut accompagner le berger partout en ville.

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