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Le guano. Richesse, guerres et esclavage

Guano sur îles Ballestas
Alvarobueno

L’exploitation du guano, super engrais fabriqué par les oiseaux marins et les chauves-souris, a également provoqué des guerres, fait des centaines de victimes, transformé des hommes en esclaves et provoqué d’interminables procès… 

Le Pérou, l’Eldorado du guano

En langue quechua, guano se dit « wanu ». Un mot utilisé chaque jour par les paysans qui utilisent cet engrais naturel depuis des siècles. Un engrais gratuit évidemment puisqu’il est produit par les oiseaux, et en abondance notamment par les cormorans de Bougainville (Leucocarbo bougainvillii).

cormoran et guano
Leucarbo bougainvillii ©Jens Otte

Quand les Péruviens découvrent que certaines îles sont recouvertes jusqu’à 40 m de guano (des siècles de fientes), exploiter cette ressource devient une priorité. Au début du XIXe siècle, tout le monde cherche de l’engrais pour améliorer le rendement des cultures. Pour le Pérou, pays à la cassette peu rembourrée, c’est l’occasion de faire rentrer de l’argent. Beaucoup d’argent.

Les grandes dates de l’histoire du guano

  • 1802 : l’explorateur Alexander von Humboldt rapporte cet engrais en Europe. 
  • 1840 : preuve est faite qu’il s’agit d’un engrais extraordinaire.
  • 1851 : l’exploitation des îles Chincha démarre.
  • 1856 : les États-Unis qui ne doutent jamais de rien adoptent le « Guano Islands Act » qui les autorise à prendre possession de toute île où se trouve du guano !
  • 1862 : des navires “négriers” mandatés par l’état péruvien écument la Polynésie et l’Océanie. Ils capturent et déportent des centaines de Polynésiens, notamment des Pasquans. 
  • Et ce qui devait arriva : en 1864, la guerre du guano est déclarée entre le Pérou et l’Espagne autour de la possession des îles Chincha. 
  • 1879 : fin de l’exploitation dans les Chincha. 
Dessin paru en 1863 sur l'organisation de l'exploitation sur les Chincha
Dessin paru en 1863 sur l'organisation de l'exploitation sur les Chincha

L’exploitation des îles Chincha

Les îles Chincha, trois îles minuscules et plutôt plates, au large de la côte sud-ouest du Pérou, sont livrées à l’exploitation intensive du guano. Les ressources de l’île centrale sont estimées à 2 millions de tonnes de guano (on y récoltera 12 millions de tonnes sur les trois îles). Baignées par le courant de Humboldt, les eaux qui les entourent sont froides et riches en plancton. Toute la zone est poissonneuse et les oiseaux marins (fous de Bassan, cormorans, mouettes…) viennent y chercher leur nourriture et nicher.

Le sol de ces 3 îles, granitique et donc imperméable, explique la présence de telles quantités de guano. Et comme il n’y pleut pas souvent, le lessivage des fientes est limité. Malgré la petite taille des îles, on installe un mini-chemin de fer, des rampes d’accès aux dizaines de bateaux qui vont transporter le guano en passant le cap Horn.

L’enfer sur terre

Les ouvriers recrutés pour extraire le guano sont logés dans des taudis. Ils sont nombreux à venir du sud de la Chine pour travailler dans des conditions dangereuses et déplorables. Ils seront des dizaines à mourir sur le chantier ou à se suicider en se jetant du haut des falaises de guano. D’autres n’ont même pas vu les côtes péruviennes. Ils seraient 10% à être morts sur les bateaux qui les menaient vers une « terre promise ». Tous extraient le guano à la main, puis l’engrais est transporté dans des brouettes jusque des wagonnets qui prennent la route du quai.

Des usines de transformation

Le guano ne peut être utilisé pur, car il est trop puissant et brûle les plantes. Les bateaux acheminent donc la matière première par bateaux jusqu’à des ports comme San Francisco où sont construites des unités de transformation. L’engrais est conditionné en gros sacs qui sont transportés par le rail vers toutes les régions agricoles aux États-Unis. On trouvait aussi une usine à Agadir (Maroc) et d’autres en France métropolitaine.

Les esclaves polynésiens du guano

En 1862, comme les entrepreneurs qui exploitent le guano manquent de bras, l’état péruvien accepte de confier à des aventuriers une mission : partir chercher de la main-d’œuvre dans les îles océaniennes. Quand le Commandant commissaire impérial en place à Tahiti apprend que des navires étrangers circulent dans les îles, il écrit aux chefs de l’archipel des Tuamotu. Il leur demande de ne pas laisser partir leur population et d’arrêter tous ceux qui débarquent en promettant un avenir radieux aux habitants ou simplement en capturant des familles entières. Il décide même d’envoyer un aviso, le Latouche-Tréville, pour bouter les mercenaires en dehors des eaux territoriales françaises ou arraisonner les navires. L’aviso capture l’un de ces bateaux et le ramène jusqu’au port de Papeete.

Maude-Edit

On assiste à la même chasse aux îles Marquises où des esclaves sont capturés. Selon l’historien américain Henry Evans Maude, 37 navires affrétés par le gouvernement péruvien ont « recruté » 3600 Polynésiens dont 1/3 embarqués de force avant d’être enfermés dans les cales de bateaux-prison.

Le procès des rapts 

1863 : le capitaine et le second du navire Mercedes rapatrié dans le port de Papeete sont jugés à Tahiti. On y apprend que les Polynésiens sont destinés à travailler aux Chincha dans des conditions épouvantables. L’horreur absolue. Le capitaine est condamné à 5 ans de prison, son second à 10 ans, et la compagnie maritime à une grosse amende.

Des retours tragiques 

La même année 1863, le Pérou abolit le trafic d’esclaves océaniens, mais certains bateaux arrivent encore chargés de familles entières volontaires ou capturées. Les Polynésiens débarquent et sont entassés dans des lieux immondes. Beaucoup meurent d’une épidémie de variole arrivée au Pérou via les équipages de baleiniers américains. 

Les Polynésiens survivants sont réexpédiés dans leurs îles, mais ils emportent avec eux la variole. Les Marquisiens qui retournent à Nuku Hiva sont porteurs de la maladie qui aurait fait un millier de morts. À Rapa dans les îles Australes, la variole décime les 3/4 de la population. Même constat sur l’île de Pâques où la population est réduite à quelques dizaines d’individus après l’épidémie. 

En 1864, c’est la guerre du guano

Le 14 avril , c’est la sidération au Pérou. L’Espagne qui ne se remet pas d’avoir du concéder son indépendance au Pérou en 1824 et compte bien avoir sa part de guano ,débarque sur les îles Chinchas et les occupe. Il s’agit de la première guerre du Pacifique. Elle va durer deux ans, impliquer l’Espagne, le Pérou, le Chili, la Bolivie l’Équateur et s’achever par un retrait des Espagnols en 1866 et un armistice signé 5 ans plus tard, à Washington. 

La réussite fulgurante d’Auguste Dreyfus

Envoyé au Pérou par sa famille qui possède la Dreyfus Frères et Cie, Auguste vivote et travaille tranquillou avant de signer le 5 juillet 1869 un contrat spectaculaire avec l’État péruvien. Il obtient le monopole de la vente de 2 millions de tonnes de guano en Europe, promet entre autres d’acquitter le paiement de la dette extérieure péruvienne, ce qui doit aider le pays à surmonter une grave crise financière.

Je vous passe les rebondissements de dingue liés à cet accord financier qui provoque l’ire des Anglais, une guerre entre le Pérou et le Chili, et un procès qui dure des années (qu’Auguste gagnera d’ailleurs). Le guano a fait en un temps record la fortune d’Auguste Dreyfus. Si vous en avez le courage, vous trouverez ICI publiée par les Nations Unies l’intégralité du Recueil des Sentences arbitrales de l’Affaire du Guano qui opposa A. Dreyfus aux États péruviens et chiliens. Un régal sans doute pour ceux qui aiment le droit. Un somnifère puissant pour les autres ! 

Caricature de August Dreyfus
Caricature d'Auguste Dreyfus (1873)

Les îles à guano américaines

Comme les y autorise le « Guano Islands Act », les États-Unis mettent la main sur plusieurs dizaines d’îles plus ou riches en guano qui de plus n’est pas toujours de grande qualité. Parmi ces îles, on trouve Johnston Atoll, Jarvis Island, Midway… qui sont toujours américaines aujourd’hui.

Et le guano d’oiseaux marins aujourd’hui ?

L’exploitation intensive du guano s’est arrêtée en 1879 au Pérou, et partout ailleurs à la fin du XIXe siècle. Les engrais chimiques l’ont remplacé. 

Le guano est à nouveau exploité au Pérou, dans les îles Ballestas entre autres, pour l’agriculture, car cet engrais naturel qui multiplie par 3 les rendements et évite d’avoir recours aux produits chimiques. Mais il s’agit aujourd’hui d’une exploitation très encadrée. Les ouvriers sont protégés des gaz toxiques et de l’ammoniac qui brûle la peau et peut provoquer la cécité. 

Enfin, il ne faut pas oublier les autres victimes du guano : les oiseaux marins qui ont vu disparaître de nombreux lieux de vie et de sites de nidification. Il faut urgemment protéger ces oiseaux qui produisent le guano, et réglementer l’exploitation de cet engrais, quel que soit son lieu de récolte. 

Nous consacrerons un autre article au guano de chauve-souris (le « Bat guano »). 

À lire

Si vous souhaitez approfondir le sujet des « négriers » péruviens, je vous conseille un excellent article de Christine Pérez “Les Polynésiens victimes de la razzia de « négriers » péruviens et emmenés en esclavage au Pérou (1861-1863)”, publié dans le cadre d’un numéro thématique du Groupe de Recherches sur l’Esclavage depuis l’Antiquité consacré aux « Routes et Marchés d’esclaves ».

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