Dans un environnement difficile, avec un vent qui souffle très souvent et très fort, Martine Pantel et Hubert Lelong sont parvenus à créer un superbe jardin. Une perle rare, labellisée Jardin Remarquable, dans une région où les beaux jardins se comptent sur les doigts d’une main, voire un doigt d’une main. On vous embarque dans une longue aventure faite de ténacité et de bonheurs dans le jardin d’En Galinou.
Hortus Focus. Pourquoi vous êtes-vous installés ici ?
Martine. C’était il y a une quarantaine d’années. Nous habitions à Paris et voulions descendre vers le sud. Je suis née en Lozère, j’y ai passé de nombreuses vacances au milieu de paysages naturels éblouissant. J’ai vécu 14 ans à Montpellier, donc je connaissais bien aussi la corniche des Cévennes. J’avais la nostalgie de ce sud, et Hubert n’a pas dit non à un déménagement. Alors, un jour, on a fait nos bagages en emportant notre seule plante, une sauge qui poussait en pot. Depuis 40 ans, elle vit ici avec nous et avec ses bébés clones.
Pourquoi avoir choisi ce terrain ?
Martine ; le terrain tout nu avait une jolie forme, légèrement en pente, et il abritait une source perdue dans un immense roncier. À part cela, il y avait une vieille ferme lauragaise typique, orientée est pour être protégée du vent d’autan. Elle était vraiment moche, sans aucun cachet et, en vente depuis un an, personne n’en voulait. Nous, on a décidé de se lancer dans l’aventure, sans se douter qu’on allait vraiment en baver !
Quel a été votre premier challenge dans votre jardin d’En Galinou ?
Hubert : On a commencé par créer une grande rocaille. On a aussi planté de jeunes frênes que j’avais récupérés, mais ils ont mis un temps fou à pousser, car le vent arrive de tous les côtés. Les premières années ont vraiment été très difficiles.
Martine : après la rocaille, on s’est rendu compte qu’on allait toujours naturellement vers le haut du jardin. On a donc aménagé les trois massifs qui vont vers la source. On a planté des arbres, des vivaces avec l’idée de ne pas devoir trop arroser. Je me suis beaucoup investie dans le jardin tout en m’occupant des enfants et de la maison. Et on a un principe : tant qu’un massif n’est pas fini, on n’en fait pas d’autres. Nous avons toujours procédé de cette façon. Et autre principe : quand il ne pleut pas beaucoup à l’automne, on ne plante rien. Pas envie de biberonner les plantations.
Vous n’avez jamais baissé les bras ?
Martine : non, mais on a connu des périodes de découragement, notamment pendant les étés caniculaires. Au bout d’une quinzaine d’années, j’ai eu un coup de mou, me demandant s’il fallait poursuivre les efforts. Et cette année-là, le jardin a décidé de s’exprimer pleinement…
Vous avez fait un choix, celui de limiter au maximum l’arrosage…
Martine. Pour nous, il n’était pas question de mettre les végétaux sous perfusion. Il faut simplement mettre la bonne plante au bon endroit, et elle doit pousser toute seule. Et il faut imiter la nature, le sol ne doit jamais être nu. En l’espace d’un mois, si vous ne plantez pas de couvre-sol, vous avez de l’herbe partout et vous devez désherber, désherber et encore désherber. Et donc, nous, on ne paille pas, ce qui étonne souvent les visiteurs. On se “contente” de couvrir le sol avec des plantes. Et puis, avec le vent, les paillages ne tiendraient pas bien longtemps.
La source présente dans le terrain vous est-elle très utile ?
Hubert. C’est sa présence qui nous a, en partie, convaincus d’acheter le terrain. On nous a assuré que, même pendant les années très sèches, elle ne s’était jamais tarie. Je pense qu’elle vient de la même nappe phréatique qui permettait un peu plus bas de donner à boire aux bêtes. Dans la pente à côté de chez nous, on voit que c’est humide. On voit aussi un bas-fond qui devait être régulièrement inondé quand il pleuvait plus régulièrement. Mais le remembrement est passé par là et a tout chamboulé. Nous, on a toujours eu de l’eau, mais cela fait bien dix ans que l’eau ne déborde plus en hiver. Et les deux dernières années, la mare où on avait des poissons rouges a été pratiquement à sec en permanence.
Comment vous répartissez-vous le travail ?
Martine : j’ai passé beaucoup de temps dans ce jardin et ça continue. J’ai beaucoup planté.
Hubert : je taille beaucoup, j’aime ça. Mais quand on voit dans les jardins français ou européens ce qui est qualifié de taille en nuages, c’est plutôt moche. Mieux vaut parler de taille à la japonaise.
Martine : je suis allée plusieurs fois au Japon, car je pratique l’ikebana, l’art floral japonais, et c’est vrai que les résultats là sont magnifiques. Je ne connais qu’un exemple en France de taille parfaite : le parc de Maulévrier, car les jardiniers spécialisés dans la taille ont été formés au Japon.
Qui se charge de la déco du jardin ?
Martine : c’est moi ! J’ai fait pas mal de déco pendant la période de la covid, notamment tous les totems à base de boites de café. Elles ont des couvercles, ce qui évite à l’eau de s’infiltrer. On les a peintes, enfilé sur des fers à béton. Et les totems sont couronnés de boules qu’on appelle des attrape-soleil. J’ai aussi rassemblé une petite collection d’objets moutons. Ils me rappellent ma Lozère natale et mes ancêtres qui élevaient des bêtes sur le causse. Et le troupeau se déplace régulièrement dans le jardin…
Et où trouvez-vous les sculptures métalliques ?
Elles viennent du Zimbabwe et ont une histoire particulière. À l’origine, il y a deux Montpelliéraines qui faisaient fabriquer des sculptures d’oiseaux dans ce pays africain. Et je m’étais posé la question de savoir pourquoi, la plupart du temps, il s’agissait d’oiseaux européens. En fait, elles apportaient des livres sur la faune avicole européenne et les sculptures étaient réalisées d’après ces illustrations ou photos. Un commerce équitable avant l’heure. J’en achetais un ou deux chaque année, cela faisait travailler des artisans en Afrique. Aujourd’hui, le commerce équitable est à la mode, et les sculptures d’oiseaux et d’antilopes ne sont plus réalisées par un seul artisan. Ce sont des petits groupes de travailleurs. Un premier réalise la tête, un second le ventre, etc. J’adhére moins. Il existe toutefois une entreprise que je trouve très bien, c’est Arrosoir et Persil.
Pour vous, la faune petite ou grande est-elle importante ?
Hubert : oh oui, et de plus en plus. Nous nous intéressons aux oiseaux, aux insectes. Nous photographions tout ce que nous voyons et si nous avons un doute pour identifier une bestiole, nous allons sur les forums spécialisés pour trouver la réponse. Il faut souligner l’importance de la faune. Par exemple, dans notre terrain, l’habitude des geais des chênes de cacher leurs réserves de glands. Ils en oublient beaucoup et ces glands ont donné naissance chez nous à de nouveaux chênes. J’en ai conservé quelques-uns pour les travailler en topiaire.
Est-ce difficile de préserver la biodiversité dans votre jardin dans un environnement agricole ?
Martine : on n’a pas d’excellents rapports avec l’agriculteur qui travaille à côté de chez nous. Il cultive du blé, du tournesol, parfois du sorgho, et, pendant vingt ans j’ai avalé, respiré tous ses traitements. Je suis persuadée qu’ils sont à l’origine de la forme rare de cancer de l’estomac dont j’ai été atteinte (ndlr : un GIST est une tumeur rare dont l’origine est le muscle du tube digestif).
Vous avez renoncé à cultiver un potager ?
Hubert : nous avions un grand potager jusqu’en 1992. Les pluies étaient alors régulières et le potager très productif. Puis se sont enchaînées deux ou trois années se sécheresse et j’ai décidé d’arrêter de cultiver nos légumes sur une grande parcelle. J’en ai refait un autre ailleurs, plus petit et mieux protégé du vent, mais sans eau à disposition à côté. Trop difficile. Du coup, j’ai créé des petits carrés et c’est bien suffisant. Au début, j’ai essayé de suivre tous les conseils donnés en permaculture, mais ça a été l’échec sur toute la ligne. Notre terrain est très argileux et reste très froid, même couvert. Il faut attendre que le sol soit bien réchauffé naturellement pour se lancer. J’ai aussi essayé de cultiver sur paille, mais le vent séchait tout. Du coup, je fais à ma sauce et de la même façon qu’avec les plantes. J’essaye, et si les légumes se plaisent tant mieux, sinon on ne les cultive pas une seconde année. Dans ces carrés, j’arrive à avoir des blettes, des artichauts, des fraises des bois, de l’ail des ours. Et je fais comme mon vieux voisin, qui a un magnifique potager en plein cagnard : je bine régulièrement, car un binage vaut deux arrosages.
Jardin d’En Galinou – Infos pratiques
Le jardin d’En Galinou, 11 route de Caragoudes, 31460 Caraman. Tél. 05 61 83 26 00. Jardin labellisé Remarquable. Refuge LPO. Visites guidées uniquement sur rendez-vous au printemps. Ouvert pour les journées Rendez-vous aux jardins. Si vous ne pouvez vous y rendre, régalez-vous en parcourant le site galinou.fr qui raconte en texte et photos l’épopée de Martine et Hubert.

