Quand un rongeur rondouillard sauve la planète

Castor canadendis
Castor canadendis

Ben Goldfarb raconte l’épopée du castor, rongeur bâtisseur de mondes et pompier du climat. Une enquête captivante qui réhabilite ce génie hydraulique.

À première vue, difficile d’imaginer qu’un animal au format de golden retriever, affublé d’une queue en forme de pagaie et de dents orange fluo, puisse tenir entre ses pattes l’avenir de nos écosystèmes. Pourtant, Ben Goldfarb en est convaincu : le castor n’est pas qu’un sympathique rongeur de conte pour enfants. C’est un ingénieur d’écosystème, un visionnaire de l’hydrologie, un artiste du chaos fertile. Dans L’Effet castor, le journaliste américain signe une enquête aussi érudite que jubilatoire sur ce mammifère mal-aimé qui façonne nos paysages depuis 24 millions d’années.

Une obsession née dans un Marriott

L’histoire commence dans un décor improbable : une salle de conférences éclairée au néon, à Seattle, en janvier 2015. Goldfarb y assiste à un colloque scientifique consacré aux castors. Huit heures durant, biologistes tribaux et chercheurs fédéraux défilent pour démontrer l’irremplaçable rôle de ce rongeur dans la restauration des rivières dégradées.

Le journaliste griffonne frénétiquement sur des serviettes en papier : « connectivité des plaines inondables ! », « habitats d’eau lente ! ». Il entre agnostique, ressort en disciple. Une conversion qu’il raconte avec un humour pince-sans-rire qui traverse tout l’ouvrage. « J’étais déçu certes, mais aussi très admiratif de cet homme qui n’hésitait pas à poser un lapin à un humain pour veiller sur un animal », écrit-il à propos de Drew Reed, « le plus grand déménageur de castors de tout l’État du Wyoming », contraint d’annuler leur rendez-vous pour soigner son bouc Maximus.

Castor canadendis
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Castor canadendis
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Histoires de dents et de tire-bouchons géants

Goldfarb maîtrise l’art du récit. Il nous entraîne dans les Badlands du Nebraska, sur les traces de Palaeocastor, cet ancêtre fouisseur qui creusait des terriers en spirale monumentaux — les « tire-bouchons du Diable » — découverts au XIXe siècle par le géologue Erwin Hinckley Barbour. Ces structures fossilisées, d’abord prises pour des éponges géantes ou des racines végétales, sont en réalité l’œuvre de protocastors qui se vissaient littéralement dans le sol avec leurs incisives. L’auteur s’amuse de la méprise des scientifiques blancs face au savoir des Lakotas, qui avaient immédiatement identifié ces vestiges comme des ca’pa el ti, des « huttes de castor ».

Cette érudition paléontologique sert à montrer que le castor moderne, Castor canadensis, n’est que le dernier survivant d’une lignée titanesque. Ses ancêtres comprenaient le Castoroides, un castor aux allures d’hippopotame pesant jusqu’à 100 kilos, qui a arpenté l’Amérique du Nord il y a dix mille ans. Goldfarb nous signale un détail fascinant : il décrit les incisives orange du castor, chargées en fer et auto-affûtées comme des burins ; sa queue multifonctionnelle, béquille, gouvernail et radiateur ; sa fourrure somptueuse comptant 126 000 poils au centimètre carré.

Castor canadendis
Terre et branches empilées par les castors
Terre et branches empilées par les castors.

Des bâtisseurs victimes de leur succès

L’humour de Goldfarb est délicieux quand il raconte les exploits — ou méfaits — des castors contemporains. En 2013, un rongeur sabote un câble de fibre optique à Taos, et prive la ville de téléphone et d’internet pendant 20 heures. En 2016, un autre retourne le rayon des sapins de Noël dans un magasin de centre-ville. Les castors ont saccagé des mariages en Saskatchewan et des terrains de golf en Alabama. Un castor du Wyoming s’est même pris dans un plateau de tournage gallois, avant d’être innocenté.

L’auteur souligne notre hostilité irrationnelle. Nous aimons nos cultures bien alignées, nos barrages en béton lisse, nos rivières domptées. Le castor, lui, génère ce que nous percevons comme du chaos. Des enchevêtrements d’arbres abattus, des zones inondées, des cours d’eau qui divaguent.
Mais ce désordre est en réalité une complexité vitale.

Goldfarb nous ouvre les yeux sur l’extraordinaire travail hydrologique du castor. Ses barrages rechargent les nappes phréatiques, filtrent les sédiments, créent des réservoirs d’eau pour l’été, protègent les cultures de la sécheresse et freinent les incendies. Un seul complexe de barrages peut transformer un torrent en une mosaïque d’étangs accueillant grenouilles, loutres, cygnes trompettes et saumons. En 2011, une étude a estimé que la réintroduction de castors dans un seul bassin versant de l’Utah générerait des dizaines de millions de dollars de bénéfices annuels.

Les Beaver Believers en croisade

Le grand mérite de Goldfarb est de donner la parole à une communauté disparate et passionnée. Les Beaver Believers, sont des militants convaincus que notre salut écologique passe par un rongeur. Biologistes, ranchers, anciens coiffeurs, profs de physique : tous partagent une foi inébranlable dans le génie castoresque. « Dans ma famille, ils pensent que je fais une crise de la quarantaine », confie Charnna Gilmore, agent immobilier devenue apôtre des castors.

L’auteur a sillonné l’Amérique du Nord — Wyoming, Utah, Californie, Vermont — et même l’Angleterre et l’Écosse pour documenter leur retour. Il a passé trois jours avec Drew Reed, qui déménage les castors indésirables plutôt que de les tuer, leur offrant « une nouvelle chance, une possibilité de prospérer ailleurs ».

Goldfarb rappelle que les mountain men du XIXe siècle ont quasiment éradiqué les castors. Leur population est passée de 60 à 400 millions d’individus avant la colonisation à quelques centaines de milliers à la fin du siècle. Cette chasse effrénée a décimé une espèce. Elle a aussi asséché des zones humides, accéléré l’érosion, ravagé les populations de poissons et d’amphibiens. « Un véritable Dust Bowl aquatique », conclut l’auteur. Selon la scientifique Suzanne Fouty, l’élimination des castors constitue « la première altération euro-américaine à grande échelle des bassins versants ».

Un futur entremêlé

L’Effet castor est certes un plaidoyer écologique. C’est aussi un récit d’aventures peuplé de personnages hauts en couleur, de mystères paléontologiques et d’anecdotes savoureuses — comme ce castor retrouvé avec une prothèse orthopédique coincée dans son barrage. Goldfarb écrit avec une élégance fluide, une rigueur scientifique et un vrai sens de la narration. Il cite Melville, convoque Lewis Henry Morgan (l’anthropologue du XIXe siècle fasciné par les barrages du Michigan), évoque les légendes lakotas et les fables d’Ésope. Son style oscille entre émerveillement naturaliste et ironie mordante, toujours au service d’une thèse centrale : le castor est une force de la nature qui agit à l’échelle continentale.

Préfacé par Baptiste Morizot, qui signe une réflexion philosophique dense sur « la richesse en perspectives » du monde vivant, le livre trouve sa juste place dans la collection « Mondes sauvages » d’Actes Sud. « Notre avenir doit être aussi entremêlé à celui des castors que l’a été notre passé », conclut Goldfarb. Un message d’espoir porté par un rongeur rondouillard qui pourrait bien nous sauver la mise. Si toutefois nous apprenons enfin à le traiter comme un allié, et non comme un adversaire.

L'effet castor • couverture
L'effet castor • Ben Goldfarb • préface Baptiste Morizot • Actes sud • 384 p. • 23€

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