Jardinez et cuisinez avec Hildegarde de Bingen

Hildegarde de Bingen
Hildegarde de Bingen ©karlheinz oswald eibingen

Des monastères rhénans du XIIe siècle aux jardins du Périgord, l’héritage d’Hildegarde de Bingen résonne aujourd’hui avec une force singulière. Entre mysticisme et savoirs botaniques, cette visionnaire fait des plantes un remède universel.

Marie-France Delpech souffrait d’asthme. Elle refusait de prendre de la cortisone quotidiennement. Elle découvre alors le vin de scolopendre recommandé par Hildegarde de Bingen. En moins de huit jours, ses symptômes disparaissent. Cette guérison marque le début d’une aventure de plus de 25 ans au service de la médecine hildegardienne. Une histoire qui illustre comment une abbesse du XIIe siècle continue d’influencer nos pratiques alimentaires et thérapeutiques.

Cuisiner avec Hildegarde de Bingen selon les saisons • couverture
Cuisiner avec Hildegarde de Bingen selon les saisons • Marie France Delpech • Éditions du Rocher • 160 p. • 16,90 €

Un jardin-pharmacie en Périgord

Au cœur du Périgord, Marie-France Delpech cultive un savoir millénaire. Cette ancienne infirmière de 80 ans perpétue les enseignements d’Hildegarde de Bingen depuis plus d’un quart de siècle. L’abbesse bénédictine allemande vécut de 1098 à 1179.

Née dans une famille aristocratique rhénane, Hildegarde entra au monastère de Disibodenberg à huit ans. Elle devint abbesse en 1136. Elle fonda ensuite son propre monastère à Rupertsberg, près de Bingen.

Dans son jardin périgordin, Marie-France fait pousser les plantes adaptées au terrain argilo-calcaire local. « La sauge sclarée est une très belle plante. Sa hampe florale monte jusqu’à un mètre de hauteur. Elle lutte contre les ballonnements, les gaz, les digestions difficiles », explique-t-elle avec passion.
À ses côtés poussent d’autres plantes médicinales. La sauge officinale dont le vieil adage rappelle que « celui qui a la sauge dans son jardin n’a pas besoin de médecin ». L’hysope qui « permet de digérer tout ce qui est graisse ». La pulmonaire, souveraine contre la toux dès l’arrivée des premiers frimas.

Hildegarde de Bingen
Hildegarde de Bingen

Une vision holistique de la nature

Hildegarde de Bingen consigna ses connaissances dans son œuvre majeure, La Physica. Ce traité de médecine naturelle décrit plus de 230 plantes. Il répertorie également une centaine d’animaux, des arbres et des pierres. Elle devint ainsi l’une des premières naturalistes d’Europe.

Pour Hildegarde, chaque élément de la création possède une « subtilité ». Un principe actif propre. Elle distribue les plantes selon deux critères : chaud ou froid d’un côté, sec ou humide de l’autre. Cette classification est directement liée à la théorie des humeurs héritée de l’Antiquité.
Mais sa démarche s’inscrit dans une perspective profondément mystique. L’homme est placé au cœur du cosmos. Il doit maintenir l’harmonie entre son corps, son esprit et son âme. Cette approche holistique préfigure les médecines intégratives contemporaines.

L’épeautre, céréale de la joie

Au centre de la cuisine hildegardienne trône l’épeautre. Hildegarde qualifie cette céréale ancestrale de « meilleure des graines ». « L’épeautre dont parlait Hildegarde est une céréale qui n’a pas été hybridée », précise Marie-France. « Plus on hybride les plantes, plus on a de rendement à l’hectare et moins on a de nutriments. Chez Hildegarde, on cultivait les plantes pour ce qu’elles apportaient en elles-mêmes. »
Cette céréale représente pour l’abbesse bien plus qu’un simple aliment. « L’épeautre est une véritable armoire à pharmacie. C’est un antibiotique naturel. Il contient aussi un principe actif qui équilibre l’humeur, qui rend joyeux. »
La science moderne confirme cette intuition médiévale. L’épeautre contient un précurseur de la sérotonine*. Ce neurotransmetteur du bien-être explique ses vertus. « Plus la science avance, plus on comprend ce qu’a voulu dire Hildegarde », constate Marie-France avec satisfaction.
C’est aussi une bonne source de vitamines du groupe B qui renferme une multitude de minéraux indispensables au fonctionnement du corps humain : zinc, fer, cuivre, magnésium, etc.

Face au problème de l’hybridation du grand épeautre, les Jardins de Sainte-Hildegarde ont monté une filière en Dordogne. Ils travaillent avec des agriculteurs bio. Ils leur fournissent des semences non hybridées de grand épeautre provenant de cantons suisses. Dans les années 1950, des variétés anciennes subsistaient encore là-bas. Les paysans les gardaient pour nourrir leurs vaches.

Pour en savoir plus

*Souvent appelée « hormone du bonheur », la sérotonine est un activateur ou un inhibiteur de l’activité cérébrale selon le récepteur sur lequel elle se fixe. Elle est essentielle à la communication des neurones entre eux. La sérotonine (ou 5-HT) est un neurotransmetteur synthétisé à partir du tryptophane, un acide aminé apporté par l’alimentation (le tryptophane est notamment présent dans le riz complet, les produits laitiers, les œufs, la viande et le poisson, les fruits à coque…). 95% de la sérotonine est produite dans l’intestin, et seulement 5% dans le cerveau par certains neurones dits sérotoninergiques. selon l’institut du cerveau

Une cuisine locavore avant l’heure

« C’était une locavore avant l’heure », affirme Marie-France. « Elle mangeait ce qui poussait sur place et qui était de saison. » À Bingen, sur les terres rhénanes, Hildegarde privilégiait les légumes racines en hiver. Persil, céleri, panais, betteraves composaient son alimentation hivernale. L’été, elle se tournait vers les légumes verts. Les blettes et surtout les orties, « un remède majeur » dans sa pharmacopée.
Cette simplicité s’explique autant par les contraintes de l’époque que par une philosophie de vie. « Dans les monastères ou dans les campagnes, on mangeait au mieux de la viande deux fois par semaine », rappelle Marie-France. Le régime bénédictin était principalement végétarien. Il était ponctué occasionnellement de gibier qui « s’est nourri de façon très propre dans la nature ».

Des recettes testées

Les recettes développées par Marie-France respectent ces principes fondamentaux. Son livre contient 100 recettes. Toutes ont été testées au quotidien ou pour les fêtes. Aucune n’a échappé au verdict démocratique de sa famille nombreuse de onze petits-enfants. « Ce sont des recettes co-construites et élues démocratiquement », résume-t-elle l’œil malicieux.

Hildegarde de Bingen
Hildegarde de Bingen

Des recettes simples et festives

Parmi ses préférées figure une entrée festive. Des petits paniers de pâte feuilletée à l’épeautre, garnis de noix hachées et de Rocamadour. Ce petit fromage de brebis du Sud-Ouest s’intègre parfaitement dans la tradition hildegardienne. Une recette qui illustre parfaitement comment adapter les principes médiévaux aux produits du terroir.
Marie-France a développé des astuces ingénieuses pour faire accepter certaines plantes. Pour les enfants enrhumés, la tanaisie est efficace. Cette plante « lutte contre les écoulements excessifs du corps. Je fais de la pâte à crêpes. Je coupe des feuilles de tanaisie finement dedans. Avec un excellent résultat, formidable. »
Chaque recette part des principes actifs mentionnés par Hildegarde. « Chaque fois qu’elle parle d’un ingrédient, je regarde ce qu’on peut faire avec. Dans la cuisine, j’expérimente. » Les recettes finissent toutes sur un petit papier dans un tiroir. Quand l’accumulation est suffisante, Marie-France les rassemble dans un livre.

Asplenium scolopendrium
Asplenium scolopendrium

Des élixirs plutôt que des tisanes

L’originalité de la médecine hildegardienne réside aussi dans sa méthode de préparation. Hildegarde de Bingen privilégie ce qu’elle appelle les « élixirs ». Des plantes cuites dans du vin plutôt que dans l’eau. « Certaines plantes ont leur principe soluble dans l’eau. D’autres dans l’alcool. Quand on prend avec du vin, on récupère le maximum de la plante », explique Marie-France.
C’est ainsi qu’elle prépare le remède qui l’a guérie de son asthme. « La scolopendre – pas la bestiole, la fougère – est cuite dans du vin. Avec du poivre blanc, de la cannelle. Il ne m’a pas fallu huit jours pour voir que l’asthme s’arrêtait. »

Changement de vie

Cette guérison spectaculaire l’a convaincue. Chez Hildegarde, « il n’y a pas que la nourriture qui fait du bien. Il y a aussi quelque chose qui soigne ». Cette découverte a transformé sa vie. Son mari, informaticien en préretraite, et elle ont décidé de reprendre l’activité d’un homme qui vendait des produits hildegardiens. Ils ont créé les Jardins de Sainte-Hildegarde. « On s’est dit qu’on partait pour cinq ans, peut-être dix ans. Aujourd’hui, ça fait plus de 25 ans. »

Un savoir validé par la science moderne

Le baume à la violette illustre parfaitement comment les intuitions d’Hildegarde trouvent des confirmations scientifiques contemporaines. « Pendant des années, j’ai vendu ce produit. Elle le recommande pour les personnes qui ont des grosseurs au sein. Mais qu’est-ce que la simple violette pouvait bien faire pour les grosseurs ? »
La réponse est venue l’été dernier. « En Australie, une étude a démontré que la violette était un anticancéreux puissant. Les témoignages de clientes confirmaient déjà son efficacité. Elles voyaient leurs grosseurs disparaître. La science moderne vient valider ces observations empiriques. »

De même, le bouillon de pieds de veau recommandé pour les rhumatismes a révélé ses secrets. L’analyse montre qu’il contient glucosamine, collagène et silice. Tous essentiels à la régénération osseuse. « Des personnes qui avaient fait des examens de masse osseuse voient les résultats s’améliorer », témoigne Marie-France.
« L’avantage de le prendre dans la nature, c’est que c’est l’aliment entier. Avec tous ses micro-éléments. » Elle marque ainsi sa différence avec la chimie de synthèse qui isole des molécules.

Une approche psychosomatique

Hildegarde de Bingen ne dissocie jamais le corps de l’esprit. Parmi ses remèdes figure le « vin trempé ». D’une simplicité désarmante pour calmer un coup de colère ou de tristesse. « On prend un demi-verre de vin blanc ou rouge qu’on vide dans une casserole. Lorsque le liquide frémit, on le vide dans un verre. Puis, on ajoute une cuillerée à soupe d’eau froide. On s’assoit – Hildegarde de Bingen précise qu’il faut s’asseoir – et on le boit à petites gorgées. La colère est passée. Le coup de stress est tombé. »

©golubovy
©golubovy

Les remèdes d’Hildegarde s’adressent à la fois au psychisme, aux nerfs et au corps. Une approche globale qui considère l’être humain dans sa totalité. Cette vision holistique résonne particulièrement avec les préoccupations contemporaines.

Hildegarde, pionnière de l’écologie

La vision hildegardienne résonne particulièrement aujourd’hui avec les enjeux écologiques. « Elle parle de manger ce qui pousse sur place. De se nourrir au plus simple, au plus près. En fonction de la saison. En ce sens, on peut dire que c’est une pionnière de l’écologie », affirme Marie-France. « Elle vivait avec la nature et pas contre elle. »
Cette philosophie s’oppose aux modes alimentaires éphémères. « Un coup il faut manger tout cru. Un coup il faut manger que des graisses. Elle propose quelque chose d’équilibré. Quelque chose qui a traversé le temps et qui est toujours vrai. » Pour Marie-France, cette pérennité est le gage de la véracité. « Quand quelque chose est vrai, ça traverse le temps. On n’est pas obligé de rentrer dans une mode pour se nourrir bien. »

L’entreprise des Jardins de Sainte-Hildegarde est installée près de Sarlat depuis dix ans. Elle fonctionnait auparavant en région parisienne. La vente par correspondance constitue l’essentiel de l’activité. Une fois par an, une journée portes ouvertes permet de partager cette passion. « C’est bien de vendre des plantes sèches. Mais les montrer vivantes, ça remplit le cœur. »

De la Rhénanie médiévale aux jardins contemporains, des visions mystiques aux confirmations scientifiques, Hildegarde de Bingen incarne une vraie sagesse. Elle fait des plantes non seulement une nourriture pour le corps, mais aussi un remède pour l’âme. Une vision où le jardin devient pharmacie, où la cuisine se fait médecine. L’harmonie avec la nature reste la clé d’une vie équilibrée.

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