L’a France, puissance agricole mondiale, ne dispose que de quelques jours de stocks dans ses grandes villes. Frédéric Wallet, économiste de l’INRAE tire la sonnette d’alarme. Notre assiette est plus fragile qu’il n’y paraît.

Le mirage de l’abondance
Les rayons des supermarchés débordent. Tomates en janvier, fraises en novembre, saumon toute l’année. La France se raconte volontiers comme un pays béni des dieux agricoles, patrie du bien manger, grenier de l’Europe. Belle histoire. Récit commode. Mais Frédéric Wallet, économiste chercheur à l’INRAE, n’en est pas dupe.
Dans Manger demain : Fake or not ?, paru en 2021 aux éditions Tana, il dissèque le système alimentaire français avec une rigueur froide et une pédagogie redoutable. Le diagnostic est sévère. Nos territoires sont autonomes à 5% au maximum pour nourrir leur propre population. Cinq pour cent. Le reste vient d’ailleurs, transporté, transformé, conditionné à des milliers de kilomètres.
La crise du Covid-19 a mis ce vernis à nu. Quand les flux logistiques se sont grippés au printemps 2020, les grandes villes françaises ont vacillé. Leurs stocks alimentaires se comptaient en jours. Pas en semaines. Pas en mois. En jours.
Une chaîne qui s’étire à l’infini
Comment en est-on arrivé là ? La réponse tient en un mot : industrialisation. Le chemin entre un champ et une assiette n’a jamais été aussi long, aussi opaque, aussi morcelé.
Frédéric Wallet retrace ce parcours labyrinthique. Production, transformation, transport, conditionnement, marketing, distribution : chaque étape s’est spécialisée, rationalisée, délocalisée. Le résultat est un système d’une efficacité apparente et d’une fragilité réelle. Une rupture dans la chaîne, et tout vacille.
La géographie de notre alimentation dépasse largement nos frontières. La France mobilise environ 14 millions d’hectares à l’étranger pour répondre à ses besoins d’importation. Cacao, café, soja, huile de palme, certaines viandes : autant de productions qui exigent des terres que nous ne possédons pas. C’est 25% de la superficie du territoire national projetée sur d’autres continents.
Ce choix a un coût. Ces filières participent à la déforestation, à l’assèchement des nappes phréatiques, à l’usage massif de pesticides dans des pays où la régulation est souvent moins exigeante. Notre confort alimentaire se paie ailleurs, souvent par des populations qui, elles, manquent parfois de l’essentiel.
Le consommateur déconnecté
L’autre fracture, moins visible, mais tout aussi profonde, est cognitive. Nous mangeons de plus en plus sans savoir ce que nous mangeons.
La livraison à domicile a explosé. Entre 2018 et 2020, son chiffre d’affaires a bondi d’environ 47%. Les dark kitchens, ces cuisines fantômes sans salle ni visage, fabriquent des repas que des livreurs précaires déposent devant des portes anonymes. Le mangeur ne voit rien. Ni le cuisinier, ni l’origine des ingrédients, ni les conditions de production.
On avait espéré que la pandémie rebatte les cartes. Que les confinements ramènent les Français aux fourneaux, au marché, au circuit court. L’espoir était sincère. La réalité a été plus prosaïque. Le retour aux rayons des supermarchés et aux plats ultra-transformés a été rapide, presque immédiat.

Cette déconnexion n’est pas une simple affaire de goût ou de temps. Elle est structurelle. Le système agro-industriel a tout intérêt à ce que le consommateur reste ignorant et pressé. Un mangeur qui ne questionne pas est un mangeur fidèle.
Trois mots pour reconstruire
Face à ce tableau, Frédéric Wallet refuse le catastrophisme stérile. Il propose un cadre de réflexion articulé autour de trois notions clés, distinctes, mais complémentaires.
L’autonomie alimentaire individuelle, d’abord. C’est la capacité à choisir, à comprendre, parfois à produire ce que l’on mange. Elle suppose une éducation alimentaire, du temps, et un accès à des ressources que tous n’ont pas.
La souveraineté alimentaire collective, ensuite. Elle renvoie à la capacité d’une société à décider démocratiquement de son modèle alimentaire. Qui produit quoi, pour qui, selon quelles règles ? Ces questions sont politiques. Elles ne peuvent pas être abandonnées aux seules lois du marché.
La résilience des systèmes, enfin. Frédéric Wallet en donne une définition exigeante. Ce n’est pas la simple capacité à rebondir après un choc. C’est la construction patiente d’un système capable d’absorber les crises sans effondrement. Une résilience qui se travaille, se planifie, se finance. Pas une vertu spontanée.

Le territoire comme levier
Où tout cela se joue-t-il concrètement ? Dans les territoires. Pas dans les grandes négociations internationales ni dans les seuls couloirs bruxellois. Dans les communes, les intercommunalités, les régions.
Les Projets Alimentaires Territoriaux (PAT) incarnent cette ambition. Ces dispositifs permettent à des collectivités de cartographier leur production locale, d’identifier leurs dépendances, de construire des filières courtes, de connecter agriculteurs et cantines scolaires. Ils restent encore trop rares, trop fragiles, trop dépendants des volontés politiques locales. Mais ils existent.
L’exemple de l’association “Manger Demain” en Normandie illustre ce passage du discours à l’action. L’approche est systémique et participative. Elle associe des familles en situation de précarité à la réflexion sur leur alimentation. Elle ne leur impose pas un modèle vertueux venu d’en haut et les intègre comme acteurs d’une transformation collective.
C’est là que Frédérc Wallet est le plus incisif. La question de l’autonomie alimentaire n’est pas réservée aux bobos ou aux néoruraux convertis au potager. Elle concerne d’abord ceux qui mangent mal parce qu’ils n’ont pas les moyens de manger bien. La sécurité sociale de l’alimentation, idée encore balbutiante en France, part de ce constat : l’accès à une nourriture saine et choisie est une question de justice sociale.

Changer les moteurs
Le livre se termine par une invitation radicale. L’alimentation de demain sera le résultat des choix d’aujourd’hui. Cette formule, simple en apparence, est en réalité vertigineuse.
Elle signifie que continuer comme avant, c’est choisir la vulnérabilité. C’est valider un système où profit, croissance et compétition restent les seuls moteurs. C’est accepter que nos villes soient à quelques jours de rupture d’approvisionnement à la prochaine pandémie, la prochaine sécheresse, le prochain conflit géopolitique.
La guerre en Ukraine, en 2022, l’a rappelé avec brutalité. Deux pays qui concentrent une part massive de la production mondiale de blé et de tournesol entrent en conflit, et les prix flambent sur tous les marchés. Des pays entiers, dépendants de ces importations, frôlent la crise alimentaire. La France, mieux lotie, a néanmoins tressailli. La guerre au Proche-Orient enfonce le clou !
Frédéric Wallet ne prêche pas la décroissance totale ni le retour aux jardins potagers familiaux comme horizon indépassable. Il plaide pour une transformation systémique, progressive, politiquement assumée. Moins de dépendance aux flux lointains. Plus de production locale adaptée aux besoins réels. Des filières courtes renforcées. Une éducation alimentaire généralisée. Un débat public qui ne soit pas confisqué par les lobbies agro-industriels.

Choisir ses questions
Manger demain : Fake or not ? est un livre court, une centaine de pages, réédité en poche en 2024. Il est accessible, rigoureux, parfois tranchant. Il n’offre pas de mode d’emploi clé en main, et c’est volontaire.
Son ambition est ailleurs : aiguiser le regard, fournir des outils, poser les bonnes questions.
Dans un paysage médiatique saturé de recettes et de tendances foodie, il rappelle que l’alimentation est d’abord une affaire politique. Que le marché n’a jamais garanti à lui seul la sécurité alimentaire d’un peuple. Que l’abondance visible des linéaires cache une fragilité profonde et des inégalités criantes.
La prochaine fois que vous remplirez votre caddie, posez-vous une question simple : d’où vient vraiment ce que vous allez manger ? Frédéric Wallet, lui, a commencé à y répondre.
Si la France exporte 2,7 millions d’hectares, elle a aussi besoin de 14 millions d’hectares pour produire : cacao, soja, café, viandes, huile de palme, coton, fruits et légumes, bois… soit 25 % de la surface de la France. Pour la plupart, ces productions génèrent de fortes pressions environnementales : déforestation, assèchement des nappes, usage massif de pesticides…
Voilà qui donne à réfléchir !

