Ingénieurs du sol, les vers de terre

Les vers de terre sortent de l'ombre
©Glen Carrie

Deux chercheurs de l’INRAE publient aux éditions Quæ le premier ouvrage de vulgarisation complet sur les vers de terre. Yvan Capowiez et Mickaël Hedde y tordent le cou aux idées reçues, révèlent une biodiversité insoupçonnée et rappellent que ces ingénieurs discrets sont au fondement de toute fertilité. Un livre utile, sérieux, et parfois drôle.

Il y a une légende tenace. Coupez un ver de terre en deux : vous obtenez deux vers. Faux. Seule la moitié antérieure, celle qui porte les ganglions nerveux, peut régénérer des segments. L’arrière meurt. Ce malentendu résume à lui seul le paradoxe que décrivent Yvan Capowiez et Mickaël Hedde dans Les vers de terre sortent de l’ombre : tout le monde connaît le ver de terre, personne ne le connaît vraiment.

Sympathiques, mais méconnus

Dans la préface, Marc-André Sélosse, professeur au Muséum national d’Histoire naturelle, pose le décor. Des chercheurs ont présenté des images d’espèces vivantes par paires à des observateurs, leur demandant lesquelles ils sauveraient en priorité. Les résultats sont clairs : plus une espèce est éloignée de nous dans l’évolution, moins la compassion est forte.

Deux exceptions cependant. Les tiques, en dessous de l’attendu, victimes de leur image de vecteurs de maladie. Les vers de terre, au-dessus : « on sait tous leur rôle majeur dans les sols, qui nous les rend si sympathiques », écrit Marc-André Sélosse.

Sympathiques, certes. Mais combien d’espèces compte-t-on en France ? La plupart des jardiniers répondront : une, peut-être deux. La réalité : près de 200 espèces dans l’Hexagone. À l’échelle mondiale, les estimations les plus récentes atteignent 30 000 espèces, dont à peine 6 000 ont été formellement décrites à ce jour. Autrement dit, environ 80 % de la diversité mondiale reste inconnue des taxonomistes. « Sans taxonomie, pas de mesure de biodiversité et pas d’écologie des sols fiable », rappellent les auteurs.

enfant au ver de terre
©Arianne-de-San-Jose-van-Hoof

Géodrilologues : ce métier qui fait sourire

Yvan Capowiez et Mickaël Hedde sont géodrilologues. Le terme, forgé par Marcel Bouché, désigne les spécialistes de l’étude (logos) de la terre (géo) et des vers (drilos). Ils le confessent eux-mêmes dans leur avant-propos : annoncer son métier « provoque toujours un étonnement, puis un petit rictus ». La question suit, immanquablement : « C’est sérieux ? »

Ce livre répond à cette question avec rigueur et pédagogie. Il retrace l’histoire d’une discipline jeune, mais solide, ancrée dans une tradition française de recherche reconnue mondialement. Trois des dix chercheurs les plus prolifiques sur le sujet dans le monde sont français. Le CNRS, l’INRAE et l’IRD se classent respectivement aux premier, troisième et quatrième rangs mondiaux en nombre de publications.

La France est à l’origine de près de 15 % des articles publiés sur les vers de terre, derrière la Chine, les États-Unis et l’Inde, mais loin devant des pays à la démographie scientifique autrement plus imposante.

Derrière ce rayonnement, Marcel Bouché. Entré à l’INRAE de Dijon comme aide de laboratoire dans les années 1950, il en est sorti directeur de recherche, après avoir consacré sa carrière entière aux vers de terre, de leur taxonomie à leur rôle dans la fertilité des sols. Sa classification en trois grandes catégories écologiques, publiée en 1971, reste une référence internationale.

Les vers de terre
©LadadikArt

Épigés, endogés, anéciques

Marcel Bouché distinguait trois stratégies de vie.

Les épigés vivent en surface, dans la litière, petits et rougeâtres, peu enclins à creuser. Ils se reproduisent vite, meurent jeunes, laissent des cocons résistants.

Les anéciques creusent des galeries verticales profondes, remontent la nuit pour collecter des feuilles mortes qu’ils stockent à l’entrée de leur terrier. Le lombric commun (Lumbricus terrestris), le plus familier au jardinier, appartient à ce groupe.

Les endogés, enfin, vivent et creusent dans le sol en permanence, ingèrent de grandes quantités de terre, et leur peau quasi translucide laisse parfois deviner des teintes surprenantes, jaune, rose ou bleu.

Ces catégories ne sont pas des cases hermétiques. De nombreuses espèces présentent des comportements intermédiaires. Mais la classification reste utile : elle permet de relier un profil de ver à une fonction précise dans le sol. Et elle nous permet de comprendre pourquoi il ne faut pas remuer le sol !

Des ingénieurs hyperactifs

Ce que font concrètement les vers de terre dans le sol ? Ils creusent, brassent, ingèrent et excrètent. En une seule année, dans une prairie bien peuplée, certains vers remontent entre 30 et 100 tonnes de sol par hectare sous forme de turricules. Ces petits monticules en surface concentrent matière organique, microbes, graines et spores. Ils constituent de véritables hotspots biologiques.

Les galeries, elles, augmentent la porosité du sol, améliorent la circulation de l’eau et de l’air, réduisent la compaction. Là où une machine agricole écrase et compacte, les vers de terre ouvrent et structurent. Or, dans un sol compacté, les espaces disparaissent, l’infiltration ralentit, la croissance racinaire est entravée. Et les vers de terre désertent.

Le paradoxe de la Belle au bois dormant, mis en lumière par Patrick Lavelle, illustre bien ce rôle. Les vers de terre ne dévorent pas toute la matière organique, ils la stabilisent dans une forme qui ralentit sa décomposition tout en maintenant sa fertilité. La matière est mise en attente, protégée dans les structures du sol, libérée progressivement quand les conditions s’y prêtent.

Le golf ne leur a pas pardonné

Les auteurs ont l’humour de rappeler que certains milieux voient encore les vers de terre d’un mauvais œil. Pendant longtemps, les responsables de terrains de golf utilisaient des herbicides pour les éliminer, afin d’éviter que leurs turricules ne dévient la trajectoire d’une balle lors d’un putt. Dans les règles officielles du golf de 2016, le ver de terre n’était pas considéré comme un animal fouisseur, mais comme un «détritus». Une case, et ses turricules, pouvaient donc être ôtés du green sans pénalité. Depuis 2019, cette disposition a disparu du règlement.

repas d'un oiseau : vers de terre
©Devonyu

Vibrations, chémoréception, et fuite devant la pluie

Le livre détricote aussi plusieurs idées reçues bien enracinées.

Non, les vers de terre ne fuient pas la pluie par crainte de se noyer. Ils peuvent survivre plusieurs jours immergés, tant que l’eau est fraîche et oxygénée. Ce qui les tue, ce sont les eaux stagnantes, appauvries en oxygène par la décomposition des matières organiques.
Non, ils ne creusent pas jusqu’à 10 ou 30 mètres de profondeur. Les galeries très profondes existent, mais elles sont fantômes, inactives, ensevelies par l’accumulation progressive de sol à leur surface, précisément le processus que Charles Darwin avait observé pour expliquer l’enfouissement des vestiges romains dans son jardin de Down House.
Oui, en revanche, ils perçoivent les vibrations avec une acuité remarquable. Leurs mécanorécepteurs cutanés distinguent l’approche d’une taupe de l’impact d’une goutte de pluie. En Floride, des pêcheurs exploitent ce réflexe de survie : en frottant le sol, ils déclenchent une sortie massive de vers. Dans un monde mécanisé, ce même réflexe peut devenir un piège. Tracteurs, chantiers, voies ferrées produisent des vibrations qui peuvent pousser les vers à sortir dans des conditions mortelles.

Les vers de terre sortent de l'ombre • couverture
Les vers de terre sortent de l'ombre • Yvan Capowiez et Mickaël Hedde • préface de Marc-André Selosse • éditions Quæ • 154 p. • 23€

Que retenir au jardin ?

Pour le jardinier, ce livre est une boussole. Les vers de terre aiment les sols limoneux ou argilolimoneux, riches en matière organique, à structure grumeleuse. Ils fuient les sols compactés, les sols trop secs en été, les pH extrêmes. Toute pratique qui améliore la structure du sol, réduit les labours, maintient une couverture organique en surface, favorise leur présence.

En retour, ils améliorent l’infiltration de l’eau, réduisent certains pathogènes fongiques, stimulent des bactéries bénéfiques aux racines, et fabriquent, dans leurs excréments, un substrat exceptionnellement fertile. La boucle est complète. Et leur aide est extrêmement précieuse pour le jardinier et la jardinière.

Les vers de terre sortent de l’ombre est un livre utile aux jardiniers comme aux agronomes car, pour ceux qui travaillent la terre, il n’est pas inutile de savoir à quoi ressemblent leurs alliés les plus discrets.

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