La pourriture grise dévaste vos fraisiers chaque été. La solution est peut-être sous vos pieds, dans des bactéries que vous ignorez. Dans la rhizosphère, le sol qui entoure les racines, vivent de nombreuses bactéries bénéfiques. Certaines, notamment du genre Bacillus, peuvent aider les plantes à mieux résister aux maladies.
Une poignée de terre de jardin contient plus de micro-organismes que d’êtres humains sur Terre. Parmi eux, des bactéries du genre Bacillus entretiennent une relation particulière avec les racines des plantes. Elles ne sont pas parasites. Elles ne sont pas neutres non plus, mais aident.
On le savait empiriquement. Les sols vivants, riches en matière organique, produisent des plantes plus robustes. On ne savait pas pourquoi exactement. Un consortium européen dirigé par l’Université de Liège vient de trancher la question. L’étude paraît dans Nature Plants le 20 avril 2026. Elle bouscule ce que l’on croyait savoir sur l’immunité végétale.
Ni clé ni serrure
Pour comprendre la découverte, il faut d’abord saisir comment une plante se défend en temps normal. Quand un agent pathogène arrive, une molécule étrangère se fixe à un récepteur sur la membrane de la cellule végétale, comme une clé dans une serrure. Le récepteur envoie un signal. La plante se défend.
La surfactine, elle, ne joue pas ce jeu.
C’est une molécule produite naturellement par les bactéries Bacillus dans le sol. Un lipopeptide cyclique, c’est-à-dire une petite molécule mi-lipide, mi-protéine, capable de s’insérer dans les membranes. Or, au lieu de chercher un récepteur, elle agit directement sur les lipides de la membrane des cellules racinaires. Elle s’y glisse, la déforme légèrement, et cette déformation physique suffit à ouvrir des canaux ioniques, c’est-à-dire de minuscules portillons qui laissent passer des signaux électriques à l’intérieur de la cellule.
C’est une perception physique, pas chimique. La membrane “sent” la pression. Comme votre peau sent le vent sans avoir besoin de l’analyser.
“Cette interaction entraîne un léger remodelage de la membrane, augmentant sa tension, ce qui active des canaux ioniques mécanosensibles”, explique Magali Deleu, maître de recherche FNRS à Gembloux Agro-Bio Tech, co-directrice de l’étude.

De la racine aux feuilles
Ce signal ne reste pas localisé dans les racines. Il remonte. Il se propage dans toute la plante, jusqu’aux feuilles, qui produisent alors des molécules antifongiques. Ces molécules inhibent la croissance des spores de champignons, comme Botrytis cinerea, responsable de la pourriture grise.
Botrytis cinerea, c’est ce champignon gris et cotonneux qui réduit à néant vos récoltes de tomates, de fraises, de roses en été. En revanche, les bactéries Bacillus ne l’attaquent pas directement. Elles préparent la plante à le faire à leur place. Un peu comme un vaccin active le système immunitaire avant que la maladie n’arrive.
“Nous savions déjà que certaines bactéries rhizosphériques produisent des lipopeptides cycliques capables de stimuler les défenses végétales. Mais la façon dont ces molécules étaient reconnues par les cellules de la plante restait jusqu’à présent mal comprise”, souligne Marc Ongena, directeur de recherche FNRS au TERRA Research Center, co-directeur du consortium.

Pas encore dans votre arrosoir
L’étude porte sur Arabidopsis thaliana, une plante modèle de laboratoire, proche de la moutarde des champs. Non cultivée, donc. Les mécanismes restent à confirmer sur les tomates, les fraisiers ou les rosiers. Cependant, les bactéries Bacillus concernées sont précisément celles que l’on retrouve dans les sols vivants, bien amendés en matière organique.
Favoriser leur présence passe par des gestes concrets. Éviter les fongicides, qui détruisent indifféremment les champignons utiles et les bactéries bénéfiques. Pailler pour maintenir l’humidité et la chaleur racinaire. Composter pour nourrir la vie du sol. On peut aussi inoculer directement avec des préparations à base de Bacillus subtilis ou Bacillus velezensis, disponibles en biostimulants homologués en jardinerie.
Pourtant, rien n’est garanti. La distance entre un résultat sur Arabidopsis en laboratoire et une application en plein champ reste considérable. C’est pourquoi cette étude ne change pas encore les pratiques, mais elle change la compréhension. Et ce n’est pas rien.

