Taillées à intervalles réguliers depuis des siècles, les trognes, ces arbres-têtards du bocage, seraient des espèces reliques de nos forêts primaires.
Pascal Prieur, chercheur et architecte-paysagiste, en fait le plaidoyer au cours de son intervention à Jardin en Éveil à Saint-Martin de Boscherville, en avril 2026.
Un arbre taillé, une forêt préservée
La trogne ne paie pas de mine. Tronc court, souvent tordu, couronne massive qui repart chaque année en touffes de rejets. Dans le meilleur des cas, elle passe pour bizarre. Dans le pire, pour dangereuse : on l’abat, on la remplace, on l’oublie. C’est une erreur profonde.
Car ces arbres-là, façonnés par la main paysanne depuis des siècles, abriteraient ce que les forêts françaises ne contiennent plus : des espèces reliques des forêts primaires. La réserve naturelle des Antonins, dans les Deux-Sèvres, l’a démontré.
Dans les cavités, les vieux champignons, les fibres des têtes de coupe, vivent des insectes et des organismes qui n’ont nulle part ailleurs où aller. « L’action de l’homme sur l’arbre a généré la possibilité de perpétuer des espèces qui n’existent plus aujourd’hui en France. »
Il n’y a plus de forêt primaire en France
Le constat est net. À quelques vestiges près, des falaises d’Ardèche jamais exploitées, la France ne possède plus de forêts vierges. Pourtant, les espèces qui les peuplaient autrefois subsistent, discrètement, dans les vieux chênes creux du Pays basque, dans les hêtres tordus de la Mayenne, dans les trognes de saule du bocage normand.
Ces arbres sont vivants, mais ils ressemblent à des morts. Creux, fracturés, couverts de champignons. C’est précisément ce qui les rend précieux. « Les plus vieux arbres de France sont pratiquement tous des arbres creux. Un arbre creux, s’il a une structure homogène, est beaucoup plus résistant qu’un arbre plein. » affirme Pascal Prieur. Le discours récurrent qui veut qu’on abatte les vieux arbres dangereux repose donc sur un malentendu fondamental sur la biologie des arbres.
Comment fonctionne une trogne
Comprendre la trogne, c’est comprendre la sève. La sève brute monte des racines jusqu’au feuillage par le cambium, fine couche vivante juste sous l’écorce. Elle s’évapore à plus de 90% par les feuilles. Le reste, transformé par la photosynthèse en sucres, redescend pour nourrir l’ensemble de l’arbre et rémunérer, en quelque sorte, les champignons du sol qui ont aidé à capter l’eau et les minéraux.
Quand on taille une trogne à hauteur fixe, régulièrement, les rejets partent en concurrence, droit vers la lumière. La vigueur est spectaculaire. « Tous les ans, il y a des pousses qui font deux à trois mètres de long, voire plus. » illustre Pascal Prieur. Cela stimule l’arbre au lieu de l’affaiblir. C’est contre-intuitif, mais documenté.
Francis Hallé lui-même, botaniste de renommée mondiale, a forgé le concept de « réitération traumatique » pour désigner ce phénomène : l’arbre blessé reconstitue son architecture, repart de plus belle.

Le geste paysan comme mimétisme de la nature
Les paysans n’ont pas inventé la trogne ex nihilo. Ils ont observé. Un saule dont la charpentière s’effondre sous son propre poids repart sur la partie restante, plus vigoureuse encore. Un arbre blessé par un insecte, à moitié plié, continue de pousser. Le castor abat ses bouleaux, qui rejettent de la souche.
« L’humain, en imitant la nature, va créer ces têtes de production que sont les trognes. » constate Pascal Prieur.
Cette relation entre l’homme et l’arbre est infiniment plus subtile que l’injonction aujourd’hui répandue à ne jamais toucher aux arbres. Les pommes que nous mangeons viennent d’arbres greffés, taillés, conduits.
La forêt paysanne n’est pas une forêt sauvage. Elle est une co-construction, lente, patiente, intelligente, entre le vivant et ses usagers.
Des usages multiples, un arbre pluriel
La trogne produisait tout à la fois. Le bois de chauffage d’abord, en fagots réguliers pour les fours à pain, les fours à chaux, les boulangers. Le charbon de bois ensuite, avant l’ère du charbon minéral. Le fourrage, quand les feuilles fraîches ou séchées complétaient la ration des animaux. Et les cavités, enfin, refuges pour les chouettes, les chauves-souris, les insectes saproxyliques.
Une même trogne peut, selon la façon dont on la conduit, faire office de piquet vivant dans une haie plessée, produire des perches droites pour la charpente, abriter une nichée de mésanges ou constituer un élément sculpté dans un jardin.
« La trogne peut à la fois être l’arbre à cavités, l’arbre productif, et qui peut faire clôture à différentes hauteurs. » dit Pascal Prieur.

Transmettre avant qu’il ne soit trop tard
La transmission est urgente, parce que les porteurs de ces savoirs se font rares. La Maison botanique, association fondée dans le Perche, organise chaque année des formations. L’Association française d’agroforesterie y a ajouté le plessage à ses cursus, à la demande des agriculteurs eux-mêmes. L’INRAE de Lusignan expérimente des essences nouvelles en trogne, y compris des espèces exotiques comme le Sophora du Japon, qui « pousse mieux quand il est blessé que quand il ne l’est pas ».
Ces savoirs ne sont pas du folklore. Ils répondent à des enjeux très concrets : autonomie énergétique des fermes, robustesse face au changement climatique, restauration de la biodiversité. Les trognes et les haies plessées du bocage ne sont pas des vestiges.
Elles sont des solutions. « Toutes ces pratiques offrent un éventail de possibilités absolument inépuisable » conclut Pascal Prieur.

