Le plessage, art de plier les arbres pour clore les champs

Oubliée avec l’arrivée du fil barbelé, une technique ancestrale refait surface : plier les arbres vivants pour en faire des clôtures. Le plessage est un savoir paysan que des passionnés s’emploient à transmettre, entre écologie et autonomie. Cet article est écrit suite à la conférence de Dominique Mansion lors de Jardins en Éveil 2026 (Saint-Martin de Boscherville).

Des Nerviens à l’agroécologie

Tout commence avec Jules César. Dans La Guerre des Gaules, le général romain décrit les Nerviens, peuple de l’actuelle Belgique. Ils « taillaient et courbaient de jeunes arbres, lesquels poussaient en largeur de nombreuses branches, des ronces et des buissons épineux et coincés dans les intervalles, si bien que semblables à des murs, ils leur offraient une protection que le regard même ne pouvait violer ». Le plessage, pratique millénaire, est né là. Ou du moins, c’est sa première trace écrite.

La technique consiste à entailler partiellement un arbre jeune, puis à le coucher à l’oblique ou à l’horizontale, créant une charnière végétale vivante. Les branches repartent verticalement. La haie se densifie. Le tout sans béton, sans acier, sans pétrole. « Ça paraît brutal, mais ça permet, au lieu que l’arbre file droit verticalement, de le faire filer à l’oblique ou à l’horizontale pour faire clôtures, pour faire barrière », explique Dominique Mansion, fils de paysan du Perche, artiste, illustrateur et naturaliste, qui a consacré une large part de sa vie à ressusciter ces savoirs.

Plessage
©Dominique Mansion

Ce que le fil de fer a effacé

La diffusion du fil de fer barbelé, importé de la guerre de Sécession américaine, puis l’arrivée de la clôture électrique ont signé la fin du plessage dans les campagnes françaises.

Avec la disparition de l’élevage et la concentration agricole, ces haies taillées ont cédé la place à des poteaux, des bâches plastiques, des grillages. « On a perdu ces savoirs qui n’auraient pas dû l’être. Mais ça a été tellement vite. »

La perte n’est pas seulement technique. Elle est écologique, économique et culturelle. Ces haies plessées formaient des corridors biologiques, abritaient la faune, protégeaient les cultures du vent, retenaient l’eau. Elles permettaient aussi une double récolte : la clôture d’un côté, la biomasse de l’autre. Fagots pour les fours à pain, fourrage pour le bétail, bois de chauffe : « le même linéaire forestier permettait en même temps de faire de l’élevage et de la culture ».

Plessage
©Dominique Mansion

La technique, geste après geste

Apprendre à plesser, ça ne s’improvise pas. Il faut choisir la bonne période, d’octobre à mars, quand la sève est basse et le feuillage absent. L’outil traditionnel est la serpe, accompagnée de son crochet porte-serpe, aujourd’hui introuvable en commerce malgré sa nécessité pratique. Les tronçonneuses légères à batterie complètent désormais l’arsenal pour les branches plus épaisses.

La lame plonge dans l’entaille, elle suit le sens de la fibre. On entend les craquements. « Quand ça craque, c’est parce qu’on ne va pas assez loin. Il faut continuer à couper jusqu’à ce que ça ne craque plus. » Puis la branche plie, doucement, jusqu’à l’horizontale. La charnière tient : fine lame de bois et d’écorce qui concentre désormais la circulation de sève. Les bourgeons dorment, puis explosent. La haie reprend vie.

La technique fonctionne sur presque toutes les essences feuillues : charme, frêne, noisetier, érable champêtre, bouleau, prunellier, aubépine. Seuls les conifères résistent, à l’exception de l’if, dont le fonctionnement vasculaire s’apparente aux feuillus. 

Dans certains cas, les branches de deux arbres distincts, pressées l’une contre l’autre, finissent par fusionner : les cambiums se rejoignent, forment une greffe naturelle, ce qu’on appelle une anastomose. « On a carrément des murs végétaux. »

Avant après : Plessage
Avant après ©Dominique Mansion

Une renaissance portée par les paysans

Aujourd’hui, les demandes émanent principalement des paysans boulangers et des agriculteurs engagés dans des démarches d’autonomie. Un éleveur bovin de Mayenne, formé à la Maison botanique, a remplacé ses anciens barbelés par des haies plessées. « C’est moins cher », admet-il. Surtout, c’est vivant. La haie pousse, se répare, se régénère seule.

La transmission passe par des formations au plessage dispensées à travers toute la France et en Belgique, notamment au sein du PNR des Boucles de la Seine normande ou à l’Association française d’agroforesterie.

Les Anglais, eux, ont maintenu une culture du plessage ininterrompue : ils organisent des concours nationaux, forment des professionnels, codifient les finitions au sommet comme une signature. « Les Anglais sont vraiment des maîtres du plessage. » AFFIRME DOMINIQUE MANSION.

Au Jardin des Plantes de Paris, un jardinier formé à ces techniques a intégré des haies plessées dans les espaces du Muséum national d’Histoire naturelle. Preuve que le savoir voyage, qu’il dépasse le bocage et les talus pour s’installer jusqu’au cœur de la capitale.

Illustration de haie plessée
©Dominique Mansion

Vivant contre plastique

La comparaison est brutale, mais nécessaire. D’un côté, des subventions publiques englouties dans des plantations de jeunes arbres sous bâche plastique, dont une large part ne survit pas aux premières sécheresses. De l’autre, une haie plessée, autonome, productive, perméable à la faune. « On a tous les moyens de faire bien, mais on a perdu ces savoirs », déplore notre conférencier.

Le plessage n’est pas une nostalgie. C’est une réponse concrète à des questions très contemporaines : comment clore un champ sans acier ? Comment produire de la biomasse sur les marges ? Comment créer de la biodiversité le long d’un linéaire agricole ?

La haie plessée abrite, protège, produit et dure. Elle n’a besoin ni d’importation ni de pétrole. Elle pousse, tout simplement.

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Travail du plessage
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