L’espalier, quand le jardinier décide ou naît le fruit

espalier d'arbres fruitiers sur une maison
Espalier d'arbres fruitiers sur une maison

Inscrit au patrimoine culturel immatériel de la France en juin 2023, l’art de l’espalier est bien plus qu’une affaire de formes spectaculaires. C’est un savoir-faire de taille et de fructification, aujourd’hui menacé de disparition, que 300 organisations tentent de sauver jusqu’à l’UNESCO.

Cet article est écrit suite à la conférence de Michel Schlosser lors de Jardins en Éveil à Saint-Martin de Boscherville.

Un malentendu tenace

Posez la question à n’importe quel amateur de jardins : l’espalier, c’est quoi ? La réponse arrive presque invariablement avec une image. Un poirier aplati contre un mur, ses branches en candélabre, ses formes géométriques parfaites. Palmette, gobelet, cordon vertical. La forme, toujours la forme.

Michel Schlosser, l’un des artisans de la reconnaissance de l’art de l’espalier au patrimoine culturel immatériel de la France, est formel : c’est passer à côté de l’essentiel. « Les formes, tout ça, c’est secondaire. La chose importante, c’est de savoir faire apparaître des fruits où on veut. »

C’est précisément pour ce savoir-faire de taille de formation et de fructification – et non pour ses silhouettes spectaculaires – que le ministère de la Culture a officiellement inscrit la pratique à l’Inventaire national du patrimoine culturel immatériel en juin 2023.

Une étape ; la suivante vise une reconnaissance UNESCO, portée par un collectif d’environ 300 personnes et organisations.

Aulnes en espaliers
Aulnes en espaliers
espalier d'arbres fruitiers sur une maison
Espalier d'arbres fruitiers sur une maison

Un partenariat, pas une torture

L’idée reçue la plus répandue veut que l’espalier soit une violence faite à l’arbre. On le plie, on le contraint, on l’oblige à courir à l’horizontale contre une surface plane. Michel Schlosser retourne l’argument avec une preuve empirique : les espaliers bien conduits figurent parmi les arbres fruitiers les plus longevifs que les praticiens connaissent, certains spécimens du potager du Roi à Versailles dépassant 150 ans. Cette affirmation, à prendre comme un retour d’expérience de terrain plutôt que comme un fait agronomique établi, est cependant cohérente avec ce que l’on sait du rôle de la taille sur la vigueur racinaire et la mycorhisation. Ce n’est pas une domination, c’est un dialogue : « Le jardinier ne cherche pas à massacrer l’arbre. C’est un partenariat. »

Le Sénat, dont les jardins du Luxembourg constituent l’un des rares vergers en espalier urbain encore pleinement actifs en France, souligne trois bénéfices concrets : la facilitation de la récolte par la mise à portée de main des fruits, leur meilleure exposition à la lumière, et la surveillance sanitaire simplifiée grâce à la lisibilité de l’arbre palissé. Des avantages mesurables, que les amateurs de formes esthétiques mentionnent rarement.

espalier • Jardin botanique de Rouen
Espalier • Jardin botanique de Rouen

L’art du courson

Derrière la beauté des formes se cache une technique d’une précision chirurgicale : la production des coursons. Ces petites branches fruitières, longues d’une quinzaine de centimètres, doivent apparaître tous les quinze centimètres de bas en haut sur les charpentières horizontales. C’est leur présence régulière, de la base au sommet, qui définit un bel espalier. Et c’est là que réside la vraie difficulté.

« L’art de l’espalier, c’est l’art du jardinier d’être capable de faire apparaître un fruit exactement où il veut. »

Pour y parvenir, il faut brider la croissance, contrarier la dominance apicale de l’arbre qui, livré à lui-même, file vers le haut en abandonnant les branches basses. Le jardinier limite la pousse annuelle à une vingtaine de centimètres environ. La patience est la première compétence du métier.

Conséquence pratique : quand on achète un jeune espalier chez un pépiniériste, mieux vaut ignorer sa taille et inspecter ses coursonnes. « Si vous n’avez pas des coursons dès le départ, ce n’est pas la peine. »
Un arbre grand et vide vaut moins qu’un petit arbre déjà fructifère.

Deux éléments sont également déterminants à l’achat : la qualité du porte-greffe, dont dépendent la vigueur, la tolérance au sol et la longuité de l’arbre ; et la présence de coursons sur les charpentières, signe que la formation a déjà commencé.

Olivier de Serres l’écrivait déjà au XVIe siècle : que les fruits de l’espalier soient plus beaux et meilleurs que ceux des autres arbres, la raison le veut, l’expérience le prouve. Aucune étude agronomique rigoureuse n’a encore tranché la question.

Deux siècles, deux révolutions

L’histoire de l’espalier se joue en deux actes. Le premier, aux XVIIe et XVIIIe siècles, sous l’influence de l’abbé Legendre, voit naître les grandes palmettes murales et les premiers buissons. L’outil de l’époque est la serpe. Les structures autonomes peinent à s’imposer faute de supports assez solides pour résister sur la durée, seul le mur résiste.

Le second acte commence au XIXe siècle avec deux innovations simultanées : le treillage métallique, capable de porter des contre-espaliers indépendants, et le sécateur, plus précis que la serpette pour les interventions délicates. « La treillagerie a tout changé. »

C’est dans cette deuxième période que naissent toutes les formes obliques connues aujourd’hui, et que l’art de l’espalier connaît son foisonnement le plus spectaculaire. Dans un recueil ancien de pomologie attribué à Jamin et Forney, les auteurs répertorient jusqu’à 309 formes d’espaliers et de formes palissées.

Espalier • Audley Enden
Espalier • Jardin Audley Enden

Un alphabet végétal

Chaque forme répond à une contrainte : la configuration du mur, l’exposition, la nature du sol, la vigueur de la variété, le porte-greffe choisi. Certaines formes ne sont réalisables qu’avec des variétés spécifiques. D’autres s’adaptent à un large éventail d’espèces. Toutes exigent des années de formation avant de révéler leur plein potentiel.

La palmette naturelle

Appelée « palmette à la diable » par les anciens jardiniers, elle est paradoxalement la plus difficile à maîtriser. Elle consiste à conduire l’arbre librement sur un treillage, en veillant à ce que la végétation soit dense et fructifère de la base jusqu’au sommet. Or, sans intervention régulière et précise, les branches basses tendent à s’éteindre au profit des étages supérieurs : l’espalier se vide par le bas et ne ressemble plus à rien. C’est précisément pour conserver cette garniture continue que le jardinier doit être le plus vigilant.

La palmette oblique

Elle appartient au XIXe siècle. Ses charpentières sont inclinées selon un angle constant, ce qui facilite la montée de sève et favorise une répartition équilibrée de la végétation sur toute la longueur du bras. Elle convient particulièrement bien aux poiriers et pommiers sur des murs orientés plein sud ou plein ouest.

Le cordon

Également né au XIXe siècle, il réduit l’arbre à une seule charpentière, verticale ou oblique, chargée de coursonnes régulières. Sa compacité le rend particulièrement adapté aux petits espaces et aux alignements serrés. Au potager du Roi, les rangements de cordons étaient si rapprochés que le jardinier ne pouvait pas traverser perpendiculairement les rangées.

Le gobelet et le buisson

Ce sont des formes en volume, à trois dimensions, qui s’écartent du plan strict de l’espalier mural. Plus libres dans leur développement, ils conviennent aux espèces vigoureuses et aux espaces ouverts. Le gobelet, en particulier, offre une belle aération de la ramure, réduisant ainsi la pression des maladies fongiques.

La forme dite en livre ouvert

Elle est pratiquée notamment aux jardins du Luxembourg, présente deux ailes légèrement écartées de la verticale, formant un V ouvert. L’un des anciens jardiniers du Sénat estimait qu’on ne pouvait pas obtenir de meilleures poires que sur cette forme, en raison de la circulation d’air et de la luminosité qu’elle crée. Retour d’expérience sans confirmation scientifique publiée à ce jour, mais argument récurrent chez les praticiens qui la pratiquent.

Les candélabres et formes symétriques composées

Ce sont les double et triple palmettes, les formes à plusieurs étages. Elles relèvent à la fois de la technique et de l’art plastique. William Christie, claveciniste de réputation mondiale et amateur passionné d’espaliers, comparait un beau candélabre bien garni à une page de Bach : « C’est exactement la même chose. C’est le même artisan. » Ces formes ne sont pas réalisables avec toutes les espèces ni sur tous les sites, et leur conduite exige des décennies de pratique régulière.

pommes à cueillir sur l'espalier
Pommes à cueillir sur l'espalier
Espalier : les formes
©Wikipedia CC

Un patrimoine en péril de transmission

L’espalier est un art vivant, mais ses grands maîtres vieillissent. Les connaissances incarnées dans ces praticiens d’exception ne s’écrivent pas facilement. Ce sont des gestes, des lectures de végétation, des décisions prises devant un bourgeon précis par un matin de janvier.

Pour répondre à cette urgence, Michel Schlosser a lancé un programme de formation de trois ans. Il est destiné à former de futurs formateurs et jardiniers experts, associant les maîtres encore actifs et plusieurs écoles horticoles. Le nombre de candidatures a dépassé celui des places disponibles, et la moyenne d’âge s’est avérée plus basse qu’anticipé. Une bonne nouvelle !

Gaasbeek, laboratoire vivant

À dix kilomètres du centre de Bruxelles, le jardin-musée du château de Gaasbeek est aujourd’hui l’une des références mondiales de l’espalier. Créé à partir de 1994 par Marcel Vossen et ses collaborateurs, il réunit sur 2,5 hectares 907 arbres conduits dans 51 formes différentes. Michel Schlosser le cite en modèle, avec une mise en garde. « Allez-y vite. Parce que comme tous ces jardins, c’est rarement stable ». Des questions de transmission et de gestion fragilisent aujourd’hui le site. Ce mot de « transmission » revient comme un leitmotiv dans le discours de Michel Schlosser.

Evelyne Leterme, spécialiste reconnue de l’arboriculture fruitière, décédée il y a quelques années, avait d’abord émis des réserves sur l’inscription de l’espalier au patrimoine immatériel. Elle défendait une arboriculture plus libre et naturelle. Puis Michel Schlosser est allé la voir directement. « Elle nous a suivis dans l’inscription jusqu’au bout. » Une convergence qui résume bien la position de Michel Schlosser : l’espalier n’est pas une chapelle, c’est une technique parmi d’autres, et la biodiversité des approches est une richesse.

Le climat rebat les cartes

Les maîtres espalieristes divergent sur les variétés à privilégier et ce désaccord relève de réalités de terrain divergentes. Chacun dispose de vingt à quarante ans d’observation sur son propre site, avec son exposition, son microclimat et sa composition de sol. Ce qui réussit sur une façade sud à Lyon ne se transpose pas mécaniquement à un mur nord en Normandie. À cela s’ajoute la question du porte-greffe. Pour le pommier, Michel Schlosser insiste sur la nécessité d’un porte-greffe à vigueur réduite. Un porte-greffe trop vigoureux produit une croissance excessive qui rend la formation des coursonnes impossible à manier.

Le changement climatique ajoute une couche d’incertitude que les données scientifiques documentent sans les résoudre. Les travaux de l’INRAE sur l’adaptation de l’arboriculture fruitière montrent que les dérèglements – gelées tardives, sécheresses, coups de chaleur estivaux, pression parasitaire accrue – modifient déjà la phénologie des fruitiers en régions tempérées. Certains parient sur des variétés à floraison tardive et à peau épaisse. Elles sont jugées plus robustes aux aléas. D’autres, s’appuyant sur des projections agro-climatiques plus alarmistes, anticipent qu’il faudra progressivement basculer vers des espèces plus méditerranéennes dans les zones basses et chaudes après 2050. Le choix du porte-greffe, moins spectaculaire que celui de la variété, devient dans ce contexte un levier décisif. La tolérance à la sécheresse ou aux excès d’eau en dépend en grande partie.

L’espalier entre, lui aussi, dans la zone d’incertitude du vivant.

Mise en place d'une culture en espalier
Mise en place d'une culture en espalier
Espalier • Jardin botanique de Rouen
Espalier • Jardin botanique de Rouen

Versailles dans la cité

Cette fragilité redonne au contraire un sens d’urgence à la pratique urbaine de l’espalier. Les poiriers de façade, tradition ancienne du Nord de la France, de Belgique et des Pays-Bas, répondent aujourd’hui à une autre logique : un mur ensoleillé devient verger, une ruelle peut porter ses fruits. De petite taille, résistant relativement bien au vent, adaptable à la proximité immédiate des murs, l’espalier répond au manque d’espace sans renoncer à la production locale. C’est le seul végétal fruitier dont on doit s’occuper hiver comme été : cette contrainte, vécue comme une charge, peut aussi devenir un prétexte.

Un prétexte à se retrouver, notamment. Un arbre qui réclame une attention régulière tout au long de l’année est un arbre qui fait revenir les mêmes personnes, au même endroit, dans toutes les saisons. La contrainte devient rituelle, et le rituel crée du commun en cohérence avec le besoin de partages dans la vie sociale des quartiers.

L’espalier redevient un bien commun : accessible, productif, transmissible. C’est peut-être la définition la plus juste d’un patrimoine vivant.

Michel Schlosser est le président des Amis du Potager du Roi, à Versailles depuis 2016.
En coopération avec la Fédérations des Murs à Pêches de Montreuil, les Amis du Potager du Roi ont lancé le collectif pour l’inscription de l’art de l’espalier à la liste du Patrimoine universel immatériel de l’UNESCO en 2018. Plus récemment, les Amis ont lancé les Journées Mondiales de l’art de l’espalier.
En 2023, les Amis du Potager du Roi ont organisé, avec la ville de Nantes et Plante & Cité, les premières assises internationales des paysages comestibles fruitiers dans la Cité.

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