Les migrations ne datent pas d’hier. Mais aujourd’hui, leur rythme s’accélère. Le dérèglement climatique en est le moteur.
L’exposition Migrations et climat au Palais de la Porte Dorée plonge les visiteurs dans l’histoire, le présent et le futur. Elle montre comment humains, animaux et plantes ont toujours bougé pour survivre. Mais aussi, comment, aujourd’hui, ces déplacements deviennent une course contre la montre.
Sylvie Dufour, biologiste marine et directrice de recherche émérite au CNRS, le confirme : « Les espèces migrent depuis des millions d’années. Mais le rythme actuel est trop rapide. Beaucoup n’ont pas le temps de s’adapter. »
Un voyage dans le temps et l’espace
Les migrations, une histoire ancienne
L’exposition commence par un constat : les migrations ne sont pas une nouveauté.
Des objets rituels aux œuvres d’art, elle retrace comment les sociétés ont toujours cherché à comprendre et maîtriser les caprices du climat. En Micronésie, des charmes de pluie sculptés au XXe siècle rappellent ces pratiques ancestrales. En Irlande, la grande famine de 1845, aggravée par un climat humide, a poussé des millions de personnes à fuir.
L’exposition brise les idées reçues. Elle montre que les migrations climatiques ne sont pas une fatalité, mais une réalité complexe. Le climat n’est jamais la seule cause. Il s’ajoute à des facteurs politiques, économiques et sociaux. En Syrie, la sécheresse a aggravé les tensions avant la guerre. Au Sahel, la désertification pousse les populations vers les villes.
Les animaux aussi migrent depuis toujours. Les caribous de l’Arctique, les baleines à bosse ou les oiseaux migrateurs se déplacent pour se nourrir ou se reproduire. Ces mouvements, autrefois cycliques, sont aujourd’hui perturbés.

Le climat, accélérateur de migrations
Aujourd’hui, le changement climatique amplifie ces phénomènes. Sécheresses prolongées, montée des eaux, cyclones plus violents : les exemples sont nombreux. Et encore très récemment en France.
En Louisiane, l’Isle de Jean Charles disparaît sous les flots. Ses habitants, parmi les premiers réfugiés climatiques des États-Unis, doivent se relocaliser. Au Soudan du Sud, les inondations détruisent les cultures et exacerbent les conflits. Au Bangladesh, des écoles flottantes permettent aux enfants de continuer à apprendre malgré les crues et la peur.
Sylvie Dufour alerte : “Les écosystèmes marins subissent un stress sans précédent. Les récifs coralliens blanchissent. Les poissons fuient vers des eaux plus froides. Les communautés côtières paient le prix fort.”
Pourquoi nous filons un mauvais coton
Les océans sont les réceptacles ultimes de nos pollutions
Sylvie Dufour tire la sonnette d’alarme. Les océans sont devenus le déversoir final de toutes nos pollutions, avec des conséquences dramatiques sur la biodiversité marine. “L’océan est complètement partie prenante du cycle de l’eau“, explique la chercheuse. “Toutes les eaux continentales se déversent dans l’océan, ce qui fait que tout le lessivage de toutes nos pollutions, quelles qu’elles soient, finit dans la mer.” Pesticides, herbicides, pollutions chimiques : rien n’échappe à ce processus de contamination généralisée.
Les perturbateurs endocriniens représentent une menace invisible Sylvie Dufour. Elle insiste sur ces molécules chimiques qui interfèrent avec les systèmes hormonaux. “Ces polluants à action de perturbation endocrinienne comportent un nombre très important de molécules dues aux activités de l’agriculture industrielle. On compte les pesticides, herbicides, produits de l’industrie, produits médicamenteux et de la vie domestique.” Ce qui rend ces substances particulièrement dangereuses, c’est leur impact universel sur le vivant. Ces mécanismes moléculaires d’hormones et de récepteurs sont d’origines très anciennes dans l’histoire du vivant“, précise-t-elle. “On trouve des récepteurs exactement les mêmes depuis les coraux jusqu’à l’homme. Cette origine évolutive très ancienne fait que tous les organismes marins, pratiquement, sont susceptibles comme nous-mêmes aux produits chimiques, les perturbateurs endocriniens en particulier.“

Des pesticides aux crèmes solaires
Les pesticides lessivés des sols arrivent dans les rivières, puis les estuaires et finalement la mer. Mais ce n’est pas tout : “Il y a aussi des alertes avec les crèmes solaires qui sont utilisées sur les plages et qui impactent les organismes dans les coraux“, souligne la biologiste. Le plastique, vecteur de pollution chimique. Au-delà du problème visible des déchets plastiques, Sylvie Dufour rappelle que “ces plastiques qui sont dégradés en micro et nanoplastiques contiennent aussi quantité de produits chimiques qui servent par exemple à la souplesse du plastique, qui sont autant de produits chimiques perturbateurs endocriniens. Tout ça finit dans l’eau.“
Des décisions contradictoires
La scientifique déplore le manque de cohérence politique : “On ne parle pas assez de tous ces polluants chimiques parce qu’il y a des décisions vraiment contradictoires récentes de les autoriser, alors que ça a des conséquences sur l’ensemble de la biodiversité continentale et marine.“
De la mer à notre assiette
Ces polluants suivent la chaîne alimentaire et nous reviennent inévitablement. “On est touchés directement dans notre vie quotidienne“, constate Sylvie Dufour. “Il faut vraiment faire quelque chose pour réduire la production de toutes ces émissions, que ce soit les gaz à effet de serre ou les polluants.” Face à ce constat alarmant, la chercheuse appelle à une prise de conscience urgente et à des mesures concrètes pour réduire drastiquement l’usage de ces substances chimiques qui contaminent l’ensemble de la biosphère marine.
Des solutions pour s’adapter
Face à ces défis, des initiatives émergent. L’exposition les met en lumière.
Des techniques innovantes :
Au Bangladesh, des bateaux-écoles et des bibliothèques flottantes maintiennent l’accès à l’éducation. En Alaska, des villages reconstruisent leurs maisons sur des sols plus stables. Mais tout ceci se fait au prix d’une adaptation forcée qui fait souffrir bien des familles.

Une gouvernance internationale en construction
Depuis 2010, les migrations climatiques gagnent en visibilité. L’Accord de Cancún a marqué une première reconnaissance officielle. Pourtant, la Convention de Genève ne reconnaît toujours pas les réfugiés climatiques. Et le droit est un élément fondamental. Antartica World Passport a créé un passeport de citoyen du monde que chacun peut demander.

L’art comme levier de sensibilisation
Des œuvres comme Baden Baden Satellite Reef des sœurs Wertheim, un récif corallien en laine, symbolisent la mobilisation citoyenne. Les photographies de Katie Orlinsky sur les caribous de l’Arctique montrent la fragilité des écosystèmes polaires.
L’art touche les émotions. Il rend tangible ce que les rapports scientifiques peinent à transmettre. — Sylvie Dufour

Une scénographie immersive et responsable
Le Palais de la Porte Dorée a conçu une exposition éco-responsable :
- 50 % des éléments proviennent d’anciennes expositions.
- Aucun transport aérien n’a été utilisé pour les œuvres.
- Une station de régénération de gel de silice réduit les déchets.
L’exposition s’adresse à tous :
Des visites en LSF et des cartels en FALC (Facile À Lire et à Comprendre) sont proposés.
Un mur d’expression permet aux visiteurs de laisser un message pour les générations futures.
Des ateliers pour enfants invitent les plus jeunes à créer leur drapeau pour un monde solidaire.
Pour aller plus loin
Livre : Où habiter demain ?
Un ouvrage jeunesse pour comprendre les migrations climatiques. Éditions Casterman – 10 €
Catalogue de l’exposition
Dirigé par Bruno Girveau, commissaire général. Silvana Editions – 32 €
Revue Mondes & Migrations
Un numéro spécial sur « Migrations et habitabilité ». Disponible depuis octobre 2025.
Livre : Les migrations des plantes
sous la direction de Marion Grange et Browyn Louw – Manuella Éditions 2024














