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Gilles Clément, Ruth Stegassy et Francis Hallé
Eric Lenoir

Hallé – Clément : rencontre aux sommets

Le botaniste Francis Hallé et le paysagiste Gilles Clément se sont rencontrés pour la première fois au Gabon, entre le sol et le sommet de la canopée de la Forêt des Abeilles. C’est au magnifique Arboretum de la Sédelle, dans la Creuse, qu’ils se sont retrouvés sous l’arbitrage tranquille et avisé de Ruth Stegassy, bien connue des auditeurs de France Culture pour ses programmes sur l’environnement.                        

Gilles Clément et Francis Hallé
Gilles Clément et Francis Hallé

Le premier est un éminent botaniste, inventeur du Radeau des Cimes, cet étrange vaisseau constitué d’une montgolfière à laquelle est suspendue un radeau en filet, qui lui a permis d’être le premier scientifique à s’intéresser de près à la biodiversité de la canopée tropicale, cette région inconnue au sommet des arbres. Depuis, il n’a de cesse de démontrer, d’expliquer, de faire redécouvrir les arbres et l’extraordinaire vie qui les accompagne à travers le monde, s’aidant pour cela de croquis très simples, essentiels, qui ont constitué l’un des outils pour reconsidérer le classement du monde végétal, et en comprendre un peu mieux l’extraordinaire complexité avec une humilité et un amusement désarmants. Un film (Il était une forêt) lui a été consacré. 

Le second est l’un des paysagistes les plus connus au monde. Précurseur d’une voie écoconsciente et naturaliste du paysage, il est notamment l’auteur des célèbres Jardins en Mouvement du parc André Citroën à Paris.  De ses voyages, de son regard sans cesse alerte sur la beauté d’une nature intacte et de sa grande connaissance des milieux, il a tiré une vision singulière d’un métier qui commençait à manquer d’air, de renouveau. Il est de ceux qui ont remis les plantes sauvages autochtones au goût du jour, de ceux qui ont amené les décideurs et les élus à prendre en compte ce qui pouvait jusqu’alors leur passer inaperçu, et a été l’inspirateur de très nombreux paysagistes qui sont aujourd’hui l’avant-garde de la profession. 

Abandonner l’architecture idéalisée

Dans son message d’introduction, Ruth Stegassy a demandé aux deux spécialistes d’adresser au public, comme un souhait ou une injonction à l’égard de celui-ci.
Francis Hallé, avec une fermeté passionnée, a invité chacun à effectuer la démarche faite par Gilles Clément il y a plus de 20 ans, en venant le rejoindre au sommet des arbres : « (…) Passez une nuit au sommet d’une canopée tropicale, c’est le lieu de la plus grande concentration de biodiversité au monde, l’endroit le plus vivant du monde ».
Gilles Clément, quant à lui, a évoqué le « nécessaire abandon de l’architecture idéalisée » du paysage, cette préséance  au profit d’une architecture de forme, une architecture végétale, telle que Francis Hallé l’a définie depuis de nombreuses années. Selon lui, il faut stimuler la création  autour de l’architecture naturelle, qui doit faire sens  avant le souhait structurel propre au créateur. 

Aussitôt amenés sur ce sujet commun aux deux intervenants, ceux-ci dérivèrent sur les bases de leurs démarches respectives, et les chemins communs sur lesquels elles se retrouvaient. Ainsi, les 24 types d’architectures végétales définies par Francis Hallé amenèrent à ce que Gilles Clément mentionne sa préférence pour des arbres aux structures certes définies, mais imprévisibles, que selon lui le clonage d’arbres identiques produits pour les alignements dans les pépinières pouvait difficilement lui offrir. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, en réponse à cette idée d’une logique de la forme en fonction du milieu, Francis Hallé plaça sans malice aucune une observation lapidaire : « Non, la forme n’a rien à voir avec l’écologie du biotope». Et d’expliquer que dans une forêt tropicale toutes ces formes coexistent et parfois coévoluent, sans qu’aucune se montre en réalité plus adaptée qu’une autre au site par l’intermédiaire de cette forme. Selon lui, les différents types d’architecture végétale ne sont que les héritages des temps passés qui ont, eux, bien été le siège de nécessaires adaptations à des contraintes aujourd’hui disparues. 

Dans une démonstration à la fois simple et fascinante, Francis Hallé nous parla alors des deux modèles de base chez les arbres : la plante unitaire (typique des gymnospermes tels que les conifères, les fougères arborescentes…) et le modèle plus récent de la colonie, chaque nouvelle pousse de l’arbre devenant une miniature du même arbre par arborescence. Au-dessus du sol comme dans le sol ; au point de devenir virtuellement immortels, puisque dénués de programme de sénescence.

 

Une échelle de temps qui n’est pas celle d’une vie d’homme

Dans leurs échanges, chacun démonta quelques poncifs en douceur, mais avec une redoutable efficacité. Ils fustigèrent quelque peu le législateur lorsqu’il figeait l’écologie, l’histoire du paysage, dans un moment qui, par définition, n’avait pas à être meilleur qu’un autre.

S’ensuivirent, passant par des évocations rieuses des préférences Lamarckiennes ou Darwiniennes de l’un ou de l’autre et quelques désaccords extrêmement mineurs, une suite de considérations à propos de problématiques modernes liées au végétal et au paysage, mais aussi d’une façon plus générale à l’environnement, au regard des besoins et des connaissances actuelles. De ces échanges tournant souvent à des questionnements bien au-delà des problématiques précises évoquées, me resteront deux grandes idées et une grande question. Celle-ci fut posée par Gilles Clément, dont il pense qu’elle doit être un préalable à toute intervention : « Le jardin vous apporte quelque chose chaque jour, comment l’exploiter sans le détruire ? »

Les deux idées, quant à elles, sont issues de la question des espèces invasives et de la bactérie Xyllela fastisuosa, qui décime des milliers d’arbres dans le bassin méditerranéen. La première est celle-ci : le temps des Hommes n’est pas celui de la nature. La nature résoudra toujours  le problème à long terme, mais à une échelle de temps qui ne sera pas forcément celle d’une vie d’Homme.
La seconde est le constat accablant que tous les enjeux environnementaux majeurs d’aujourd’hui consistent non seulement à la réparation des dégâts commis par l’humanité, mais aussi à la réinvention d’un modèle de Société qui intègre nécessairement la nature à l’idée de progrès, un modèle où l’humain comprend comment exploiter sans détruire, sous peine que la réponse du Milieu soit la disparition de l’espèce nuisible que nous avons fini par devenir.

 

Être d’ici et d’ailleurs

Par chance, ces deux personnages, d’une grande humanité, savent aussi voir les avancées considérables auxquelles nous avons accès aujourd’hui, dans cette période difficile, certes, mais stimulante. Et quand Gilles Clément évoque la forêt jardinée de peuples lointains, Francis Hallé partage son enthousiasme à voir l’INRA inciter à l’agroforesterie.

Nous vivons une période de transition, où toutes les limites, cadres, frontières ont volé en éclat avec une brutalité presque inédite sur la surface de notre petite planète. Depuis toujours, c’est le brassage, le changement, les différentes formes d’adversité qui ont fait ce qu’est la biodiversité et, plus universellement, ce qu’est la Vie dans ce moment qui est le nôtre. 

 

 

 

 

 

 

 

La conclusion de la rencontre intervint spontanément, tombant avec un à-propos implacable.
Alors que Gilles Clément évoquait les voyages sur des milliers de kilomètres de graines de plantes qui, un jour, ont été invasives et ne le sont plus aujourd’hui ; alors que Francis Hallé, pour l’appuyer, rappelait que nous ne sommes pas originaires d’ici non plus – avec la malice que lui permet son échelle de temps personnelle -, Ruth Stegassy a voulu citer Emmanuele Coccia en empruntant quelques mots à son ouvrage  La vie des plantes, une métaphysique du mélange. Il y disait à peu près ceci : « Le livre est une longue réflexion sur l’idée du mélange (…), c’est hors des espaces de migration que se situe l’avenir ».

Ma conclusion fut la suivante : les plus grands acteurs de l’écologie se doivent aussi d’être les plus grands humanistes, d’être réalistes ou leur cause sera perdue. J’ai eu beaucoup de chance, car j’en ai rencontré ce jour-là. Et ça fait du bien.  

 

Parc André Citroën : le site
2 rue Cauchy – 75015 Paris

 

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