Les sols, socles de nos vies

pieds sur sol pavé au Parc de Sceaux
©Isabelle Vauconsant

Savez-vous que 59% de la vie sur terre se déroule sous vos pieds ? Ça grouille là-dessous ! Comme le dit Gaëlle Vincent, écophysiologue à l’Université Paris-Saclay, dans une cuillerée à soupe de terre, il y a plus d’êtres vivants que d’humains sur toute la planète. Les sols sont les lieux sur lesquels s’est déroulé notre passé, que nous foulons quotidiennement et sur lesquels repose notre avenir.

Nous n’en avons pas d’autres.

Cliquez sur l’image de Une et regardez la table-ronde organisée par les JNE (association des Journalistes-écrivains pour la Nature et l’Écologie) et l’AJJH (Association des Journalistes du Jardin et de l’Horticulture).

Sous le plancher des vaches, la vie

Pour en parler :

C’était avant le sol

Il y a environ 480 millions d’années, la planète existe, mais pas encore ce que nous appelons le sol. Pendant un temps infini, la vie qui s’éveille va produire cette matière organique qui prodigue ses richesses dans les végétaux puis les animaux. Sur la roche à nue, des bactéries, puis de très petits végétaux vivent et meurent.

“Ce que révèlent les fossiles, c’est qu’à l’origine, alors que le sol n’était pas encore constitué, les champignons étaient déjà là. De petites plantes sont apparues il y a 470 à 480 millions d’années. Ces plantes n’avaient pas de racines ; elles étaient fixées par des petits filaments qui leur permettaient de pousser sur le film bactérien qui couvrait la roche.

Sols de roche volcanique à Reynisfjara en Islande
©Little Crush Film Co.

À cette époque, des champignons du sol colonisaient les tissus au pied des végétaux. On considère qu’ils apportaient de l’eau et des sels minéraux, comme il le font aujourd’hui, mais dans le sol. Les végétaux se sont développés, grâce à une symbiose avec les champignons. Ces champignons se sont d’abord installés au pied, puis, au fur et à mesure de la formation du sol par accumulation de matière organique, se sont enfoncés au niveau des racines.”, nous dit Christine Strullu-Derrien, paléomycologue.

Les humains foulent puis travaillent les sols

D’abord chasseurs-cueilleurs, des bipèdes inventent l’agriculture. C’était il y a 12 000 ans. Il y a 6000 ans, ils sont devenus assez nombreux pour se regrouper et créer des cités.

Sur toute cette très longue période, les autres vivants, habitants de la planète, s’adaptent. La vie poursuit son développement. L’empreinte humaine est conséquente sans être destructrice.

paysage du Morvan - France
Le Morvan • France • ©Isabelle Vauconsant

Le sol est très mal connu

La pédologie – la science du sol – n’a que 100 ans ! Et jusqu’à la récente découverte d’une équipe de chercheurs suisses, on pensait que 25% de la diversité se trouvait dans le sol. Or le sol est l’habitat le plus riche en espèces de la planète. Selon cette étude, 2/3 de toutes les espèces connues vivent dans le sol. Les champignons comptent le plus d’espèces vivant dans le sol, soit environ 90%, suivis par les plantes. Leur importance pour l’alimentation humaine est énorme, et la proportion de sols dans le monde considérés comme dégradés ou détruits ne cesse d’augmenter. Un trio de chercheurs mené par l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage suisse vient d’établir pour la première fois une estimation de la biodiversité mondiale des sols. WSL

Exploitation et artificialisation

1800. Les humains entrent dans l’ère industrielle. On creuse, on extrait, on ouvre, on renverse, on déverse, on bouleverse, sans réfléchir aux conséquences. On tranche, on détruit, on extermine, sûrs de notre pouvoir sur la nature.

Nous avons pour partie éteint la vie sous nos pieds, et peut-être la lumière dans nos cerveaux.

Sol couvert d'une prairie fleurie dans la Vallée de la Loire
Sol couvert d'une prairie fleurie dans la Vallée de la Loire ©Isabelle Vauconsant

À quoi servent les microorganismes ?

Les microorganismes sont les organismes les plus abondants, les plus divers et les plus essentiels au fonctionnement biologique des individus comme des écosystèmes. Ils entretiennent avec leur hôte une relation de symbiose (de bénéfices mutuels) pour atteindre un état d’équilibre.

Dans le sol, selon Marc-André Selosse, professeur au Muséum national d’histoire naturelle de Paris :

C’est une couche nourricière qui régule le reste du vivant.  Un gramme de sol contient 1 milliard de bactéries, de 100 000 à 1 million d’espèces différentes de champignons, d’amibes, de collemboles, d’acariens et de virus unis en un vaste réseau qui extrait et fait transiter minéraux et aliments essentiels vers le monde végétal, puis animal. Ce sol provient de la dégradation du végétal en interaction avec le minéral.

Le phytobiome c’est l’ensemble des microorganismes du sol.

Le microbiote, c’est l’ensemble des microorganismes vivants en communauté complexe, constituée principalement de bactéries, mais aussi d’archées, de champignons et de virus. Ils sont, par exemple, présents sur et dans notre corps où ils constituent les microbiotes humains. Le plus étudié des microbiotes humains est le microbiote intestinal, mais nous avons un microbiote de la peau, de la cavité bucale …

Dans notre intestin, par exemple ces microorganismes

  • se nourrissent de nutriments que nous ne pouvons pas assimiler ;
  • nous protègent contre les microorganismes de l’environnement ;
  • stimulent en permanence nos défenses naturelles immunitaires ;
  • interagissent avec nos cellules et tissus humains, avec la paroi intestinale, mais aussi  avec le foie et le cerveau.
sol du Morvan
©Isabelle Vauconsant

Notre santé est liée à celle de nos sols

La dégradation et l’artificialisation de nos sols sont aujourd’hui responsables de nombre de maladies chroniques, neurologiques et de la prolifération des cancers. Parmi les premiers concernés, il y a bien entendu les agriculteurs qui manipulent des produits toxiques. Outre ces produits, il y a bien d’autres actions humaines qui ont nui à la santé des sols.

Pourquoi nos sols vont mal !?

En milieu rural, le remembrement a démembré les sols. Les arbres, des arbustes et des plantes non seulement nourrissent de leurs feuilles et branches, mais stabilisent les sols avec leurs racines. Ils créent également les galeries par lesquelles respirent les habitants du sol, mais également par où circule l’eau.

Car faut-il le rappeler, un sol vit avec de la matière organique, de l’air et de l’eau !

En milieu rural les machines trop lourdes ou les animaux trop nombreux et trop longtemps sur le même espace compactent les sols.

L’artificialisation des sols étouffe les zones urbaines. La quantité et le poids des voitures et camions, leurs émissions gazeuzes et en métaux lourds perturbent les cycles des rares espaces disponibles. En France, au 23 mai 2023, on dénombre 10 312 sites pollués. Et entre villes et campagnes, le peu de terre disponible est grignoté par les urbains.

Antoine Pierart, qui travaille sur les sols à l’ADEME et anime la fresque du sol, propose que nous cessions de classer les terres en fonction de ce que nous voulons en faire. Son idée est de prendre le sujet à l’inverse : et si nous nous demandions ce pour quoi les terres sont faites ? Dans ce changement de cadre, il est probable qu’on n’aurait pas bétonné le plateau de Saclay dont on connaissait la valeur agricole !

Des chiffres qui donnent le vertige !

Aujourd’hui, 70% des sols en Europe, et un tiers des sols mondiaux, sont considérés comme dégradés et/ou en mauvaise santé. Dans les espaces agricoles, 80% de cette dégradation a pour origine les pratiques agricoles intensives (Richelle et Brauman, 2022).

Au-delà des zoonoses, des enjeux de santé publique quotidiens

Face à l’urgence climatique et à l’effondrement de la biodiversité dans nos sols, sur nos terres, dans nos assiettes et donc dans nos microbiotes, il faut réagir. Devant l’incroyable prolifération des maladies chroniques, des cancers, des maladies neurologiques … sur des patients de plus en plus jeunes, il faut réagir.

En 2019, les maladies chroniques ont provoqué 74% des décès dans le monde. En France, vingt-et-un millions de personnes ont une maladie chronique ou un facteur de risque cardiovasculaire. (2022/3 – Le défi de la maladie chronique -André Grimaldi)

pomme, un produit impacté par le sol
© JESUS ECA • Unsplash

Notre santé est pour partie liée à notre alimentation

Or, l’UFC-Que Choisir a épluché les analyses officielles de 14 000 échantillons de produits bio et conventionnels.

Parmi les pesticides détectés, ils ont trouvé pas moins de 150 substances suspectées d’être cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques ou des perturbateurs endocriniens.

Pour les fruits et légumes de l’agriculture intensive, on révèle la présence d’un de ces pesticides à risque dans plus de la moitié (51 %) des contrôles et d’au moins deux pesticides à risques pour 30 % des contrôles.

Pas seulement de faibles traces !

Dans 43% des cas, les scientifiques ont pu mesurer les doses de ces substances.

Prenons les pomelos analysés, 27,4% contenaient du pyriproxyfène, un perturbateur endocrinien soupçonné d’être en cause dans des malformations de la tête et du cerveau au Brésil.

Le top 2 des plus contaminés

Les pommes (80% des échantillons) où l’on détecte fréquemment du fludioxonil (48% des échantillons), un fongicide suspecté d’être un perturbateur endocrinien.
Les cerises (92% des échantillons) contaminées en phosmet (47% des échantillons), un insecticide suspecté par l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (Efsa) d’être toxique pour la fonction reproductrice.

En revanche, l’étude fait la démonstration que les aliments bio sont beaucoup moins contaminés puisque les pesticides de synthèse sont interdits dans le cahier des charges.

Une alerte au cadmium par l’ASEF

Le cadmium, métal lourd cancérigène, est omniprésent dans notre environnement et peut entraîner des risques pour la santé des humains. En cause, l’alimentation, selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), via les épandages d’engrais minéraux phosphatés par les agriculteurs. Le cadmium pénètre facilement dans les végétaux par leurs racines et entre ainsi dans la chaîne alimentaire.

Le Dr Pierre Sauvet s’inquiète de notre consommation

En cause, les céréales, les pommes de terre et les pâtes !

L’exposition orale prolongée de l’homme au cadmium induit des néphropathies, des maladies osseuses, des troubles de la reproduction et un risque accru de cancer pour plusieurs organes (poumon, prostate, reins et pancréas). Santé Publique France (SPF) alertait en 2021 «le cadmium est suspecté de jouer un rôle dans l’accroissement majeur et extrêmement préoccupant de l’incidence du cancer du pancréas». Le cancer du pancréas sera dans les années 2030-2040 la deuxième cause de mortalité par cancer, d’après la société nationale française de gastro-entérologie. La France compte d’ailleurs parmi les 10 pays ayant le plus grand nombre d’apparition de nouveaux cas.

Choisir de manger bio est donc une décision importante tant pour la santé de chacun que pour que se développe une agriculture saine pour ceux qui la pratiquent et pour ceux qui l’ingèrent. Dans l’ordre de nos choix individuels et collectifs, c’est une dimension majeure.

Bêche crantée - root slayer
©Isabelle Vauconsant

Le nombre de personnes diagnostiquées porteuses d’un cancer entre 14 et 49 ans a bondi de près de 80% entre 1990 et 2019 dans le monde, passant de 1,82 million à 3,26 millions, selon une vaste étude publiée dans la revue britannique BMJ Oncology.

L’INSERM

Un travail collectif réalisé en 2021 a dressé un bilan des connaissances sur les liens entre exposition aux pesticides et santé humaine au travers d’une analyse critique de la littérature scientifique internationale. Troubles du développement neuropsychologique et moteur de l’enfant, troubles cognitifs et anxio-dépressifs de l’adulte, maladies neurodégénératives, et cancers de l’enfant et de l’adulte, la liste est longue ! La santé respiratoire et les pathologies de la thyroïde et l’endométriose ont également été abordées . Au total, ce sont plus de 5 300 documents qui ont été analysés par un groupe multidisciplinaire de chercheurs.

Chez l’adulte

L’expertise confirme la présomption forte d’un lien entre l’exposition professionnelle aux pesticides et quatre pathologies : les lymphomes non hodgkiniens (LNH), le myélome multiple, le cancer de la prostate et la maladie de Parkinson. Elle met aussi en évidence une présomption forte d’un lien entre l’exposition professionnelle aux pesticides et deux autres pathologies : les troubles cognitifs et la bronchopneumopathie chronique obstructive/bronchite chronique.

Une présomption moyenne d’un lien a été également mise en évidence entre l’exposition aux pesticides, principalement chez les professionnels, et la maladie d’Alzheimer, les troubles anxio-dépressifs, certains cancers, l’asthme et des pathologies thyroïdiennes.”

Chez l’enfant

Certaines périodes de la vie telles que la grossesse et la petite enfance sont d’une plus grande vulnérabilité face à la présence d’un évènement ou agent toxique.

On connait désormais le type de leucémies de l’enfant concernées lors d’une exposition de la mère pendant la grossesse. Concernant les tumeurs du système nerveux central, un risque fort existe si les parents (sans distinction) sont exposés aux pesticides pendant la période prénatale. Et une présomption forte d’un lien existe entre les tumeurs du système nerveux central et l’exposition domestique aux pesticides (sans distinction) pendant la grossesse ou pendant l’enfance.

Fruits et légumes issus d'un sol sain
©Isabelle Vauconsant

En France, l’ONG Générations futures mène des études

Résultats de la comparaison bio et non bio  du profil toxicologique des substances ayant une autorisation de mise sur le marché (AMM) en France en 2023.

  • 224 substances conventionnelles sont classées dangereuses contre 17 substances biologiques.
  • 17% (39/231) des substances conventionnelles sont candidates à la substitution (CfS), contre 1 seule en agriculture biologique (le cuivre).
  • 31% (71/231) des substances conventionnelles autorisées en France sont classées CMR, alors que seuls 6% soit 2/33 substances biologiques (spinosad et azadirachtine) sont classées « toxique pour la reproduction » …et encore pas de manière officielle à ce jour ! (Certains agents chimiques ont, à moyen ou long terme, des effets cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction. Ils sont dénommés agents CMR.)
  • 89% (205/231) des substances conventionnelles autorisées sont classées toxiques pour les milieux aquatiques. A contrario, seules 9 substances biologiques (27%) sont classées pour les milieux aquatiques.

Dans le monde

  • 99% des terres cultivées reçoivent des pesticides.
  • 800 substances actives sont utilisées (291 en France).
  • 53 milliards de dollars de chiffre d’affaires (Un petit nombre de sociétés des pays du Nord se partagent cet énorme marché). 12 milliards d’euros de CA en 2019 en Europe.
  • Aujourd’hui, la consommation de pesticides dans le monde s’élève à 4 millions de tonnes par an.
  • Durant les quatre premiers mois de 2020, des pesticides interdits d’une valeur de 94 millions d’euros ont été saisis dans l’UE et dans six autres pays du monde tels que la Colombie, la Suisse et les États-Unis.
  • Chaque année, on compte que 385 millions de personnes sont victimes d’empoisonnement par les pesticides.

On pourrait pour suivre indéfiniment cet inventaire que vous trouverez détaillé en 68 pages dans l’Atlas des pesticides 2023 qui figure en accès libre sur le web. Mais ces tonnes sont déversées sur nos sols, se répandent dans notre eau et contaminent nos plantes, nos fruits et nos légumes. Ces produits hautement toxiques, “faits pour tuer” dit Pierre-Henri Gouyon (CNRS – MNHM), se retrouvent dans la viande, le lait, le fromage, mais aussi les meubles, les planchers…

Parce que le sol est partout et pas seulement sous nos pieds !

Le Zéro artificialisation nette : un concept difficile à cerner

La France s’est fixée, dans le cadre de la loi climat et résilience adoptée en août 2021 :

  • l’objectif d’atteindre le “zéro artificialisation nette des sols” en 2050,
  • avec un objectif intermédiaire de réduction de moitié de la consommation d’espaces naturels, agricoles et forestiers dans les dix prochaines années (2021-2031) par rapport à la décennie précédente (2011-2021).

L’État a mis en ligne un Observatoire de l’artificialisation le 4 juillet 2019, date du premier anniversaire du Plan biodiversité.

Mais…

L’association France Nature Environnement, en juin 2023, constate que chaque année, la France continue à artificialiser 200 à 300 km2 de terres naturelles (soit 2 à 3 fois la surface de Paris !). La France est au-dessus de la moyenne européenne en matière d’artificialisation issue de l’urbanisation, surtout autour des grandes agglomérations et à proximité des littoraux atlantique et méditerranéen.

20% des communes françaises sont responsables de 81,7% de la consommation d’espaces.

Or, nous avons un impérieux besoin de terres agricoles confiées à des paysans qui cultivent en agroécologie, comme le recommande la FAO (Organisation mondiale de l’alimentation).

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