Champ de céréales
©amador loureiro by Unsplash

Le vent souffle sur les épis dorés, presque mûrs. Simon Bridonneau, les mains dans les poches, observe son champ de blé Poulard. Dix ans plus tôt, personne n’aurait parié sur cette parcelle. Personne, sauf lui et quelques amis, qui avaient décidé de se réapproprier ce que l’industrie leur avait confisqué : le geste de semer leur graine, de moissonner leurs céréales, de moudre leur farine. Le geste de se nourrir.

Un livre pour les jardiniers

« Les céréales, c’est notre histoire, » murmure-t-il sur un banc de la place des Vosges à Paris où nous nous rencontrons. La graine résiste, ferme, vivace. Comme ces variétés anciennes qui, malgré les siècles, les guerres, les révolutions industrielles, refusent de disparaître.

Tapies dans les greniers, les conservatoires, les mémoires, elles attendent qu’on se souvienne. Et c’est ce dont nous parle le livre de Simon Bridonneau, paru chez Ulmer :

Cultiver les céréales – Blé, avoine, seigle, épeautre…,
découvrir les savoir-faire paysans et gagner en autonomie
. (Collection Résiliences)

Cultiver les céréales • Simon Bridonneau
Cultiver les céréales • Simon Bridonneau • Ulmer • 192 p. • 26€

Le grand oubli

Nous avons oublié. Oublié que le blé ne pousse pas en sachet, que la farine ne naît pas dans les rayons des supermarchés, que le pain n’est pas une denrée comme une autre, mais le fruit d’un cycle : terre, eau, soleil, sueur. Nous avons délégué notre survie à des machines, à des usines, à des logistiques si complexes qu’un grain de blé peut parcourir la planète avant de finir en chapelure sous cellophane.
Simon rappelle son époque d’étudiant, quand il a compris l’ampleur de l’escroquerie. « On nous avait fait croire que progresser, c’était ne plus avoir à se salir les mains. Que la modernité, c’était l’abondance sans effort. Mais cette abondance a un coût : des sols épuisés, des paysans endettés, des villes qui ne savent plus ce que manger veut dire. »

Semer au jardin

Alors, il a commencé. D’abord dans son jardin, avec quelques mètres carrés de seigle. Puis avec des amis, des paysans aussi, en fondant la Maison des semences paysannes de Normandie. Ils ont appris, tâtonné, échoué, recommencé. Ils ont redécouvert des gestes que leurs grands-parents connaissaient encore. Semer à la volée, battre le grain au fléau, tamiser la farine. Ils ont compris que cultiver des céréales, ce n’était pas seulement produire de la nourriture. C’était retrouver une autonomie, une dignité. C’était résister.

La révolte des épis

épi • céréales
©jelena-senicic

Les céréales ne sont pas des plantes comme les autres. Elles ont façonné nos sociétés, nos paysages, nos imaginaires. « Au Néolithique, les humains ont commencé à les domestiquer, mais, en réalité, ce sont elles qui nous ont domestiqués, » sourit Simon. Car pour cultiver du blé, il faut rester. Il faut organiser le temps, partager les tâches, construire des greniers. Les céréales ont inventé la sédentarisation, les villages, les cités. Elles ont permis l’émergence des premiers États, parce qu’elles se stockent, se comptent, se taxent.

Aliments fantômes

Mais aujourd’hui, elles sont devenues l’emblème d’un système qui nous échappe. « Dix meuneries produisent plus de la moitié de la farine française, » rappelle Simon. Dix. Pour un pays qui compte des dizaines de milliers de boulangers. « On a centralisé, optimisé, industrialisé. Et on a perdu en route l’essentiel : le savoir-faire, la diversité, la résilience. »
Pire : on a perdu le goût. Celui du pain frais, celui de la galette d’épeautre, celui des crêpes de sarrasin. On a troqué la richesse des saveurs contre l’uniformité des produits standardisés. « Les gens ne savent même plus le goût des vraies céréales, » déplore Simon. « Ils mangent des aliments fantômes, des calories vides, des substituts. »

Le retour des blés oubliés

Dans son livre, Cultiver les céréales, Simon raconte comment il a exhumé des variétés disparues. Des blés Poulard, par exemple, ces blés durs du Nord qui résistent au froid et à l’humidité, contrairement aux blés modernes, sélectionnés pour des climats secs et des sols gorgés d’engrais. « Ces céréales anciennes sont rustiques. Elles n’ont pas besoin de produits chimiques pour pousser et sont adaptées à leurs terroirs. Et surtout, elles ont du caractère. »
Il y a aussi les céréales « vêtues », comme le petit épeautre ou l’amidonnier. Leurs grains sont enveloppés dans une enveloppe protectrice. Cette glume les rend moins vulnérables aux maladies et aux insectes. « Elles donnent des rendements moindres, mais elles sont bien plus résistantes, » explique Simon. « Dans un monde où le climat devient imprévisible, c’est un atout majeur. »

Refuser la dépendance alimentaire

Et puis, il y a cette dimension politique au sens noble du terme : cultiver ces céréales, c’est refuser la standardisation. C’est dire non à l’agrochimie, non aux OGM, non à la dépendance alimentaire. « Chaque grain que je sème est un acte de résistance, affirme Simon. C’est une façon de dire : je ne veux plus être un consommateur passif. Je veux être un producteur, un acteur, un citoyen. »

Céréales au potager
©YuriyS

Un jardinier & 100 mètres carrés

« Sais-tu ce qu’on peut faire avec 100 mètres carrés de céréales ?  demande Simon. Entre 20 et 30 kilos de grain. Et avec 30 kilos de grain, on fait 30 kilos de pain. Soit un pain par semaine pendant un an. »
Avec un mètre carré, on peut cuire un pain tous les dix jours. Avec deux mètres carrés, un pain par semaine et des biscuits.  Il sourit. « C’est magique, non ? Avec presque rien, on peut être un peu autonome. »
Bien sûr, il y a des contraintes. Les oiseaux, d’abord, qui repèrent vite les petits espaces et s’en donnent à cœur joie. « Il faut des filets, conseille Simon, mais c’est gérable. » Ensuite, il y a le travail de la terre : labour, semis, récolte. « Une grelinette, un râteau, une faucille. Rien de plus. C’est moins compliqué que de cultiver des carottes. »

Le plaisir surtout

Et puis, il y a cette joie simple, presque enfantine, de voir pousser ce qu’on a semé. De sentir sous ses doigts la texture du grain, d’entendre le bruissement des épis sous le vent. C’est une connexion avec la place raisonnable de l’humain dans le monde. Et pour cela, un potager suffit.

Enfin, rappelons-nous que les céréales ne sont pas méconnues des jardiniers et des jardinières. Les engrais verts sont à la fois des céréales et des légumineuses. Les sols se structurent avec leur aide.

Pain aux céréales
©symbiot

Le pain, symbole de reconquête

« Le pain, c’est le début et la fin de tout, dit Simon, c’est le premier aliment transformé, le premier partage. Dans toutes les cultures, le pain est sacré. »
Pourtant, aujourd’hui, la plupart des Français ignorent comment il est fabriqué. « Ils achètent des baguettes industrielles, faites avec de la farine blanche, de la levure chimique, des additifs. Ils ne connaissent même plus le goût d’un vrai pain de campagne, cuit au feu de bois. »

Reprenons les bases

Simon, dans son livre, détaille toutes les étapes : du choix des graines à la construction d’un four à pain, en passant par le moulage et la cuisson. « C’est un savoir-faire qui se transmet depuis des millénaires. Il serait tellement dommage de le perdre. »
Il organise aussi des ateliers, où les participants viennent avec leur farine, leur levain, leurs rêves. « On pétrit, on discute, on rit. À la fin, tout le monde repart avec son pain. Et surtout, avec l’envie de recommencer. »

La céréale comme acte politique

Le goût et l’autonomie constituent un acte politique. « Aujourd’hui, notre système alimentaire est ultra-vulnérable, explique-t-il. Une pénurie de pétrole, une crise géopolitique, une cyberattaque, et tout s’effondre. Parce que tout est centralisé, dépendant, fragilisé. » On retrouve là la notion de robustesse que développe Olivier Hamant, chercheur en biologie et biophysique. C’est lui qui préface le livre de Simon.

La robustesse comme projet face à l’incertitude

Simon cite l’exemple de Cuba, qui, après l’effondrement de l’URSS, a dû se passer du jour au lendemain des importations de pétrole et d’engrais. « Ils ont basculé vers l’agroécologie par nécessité. Et ça a marché. Aujourd’hui, ils ont un des systèmes agricoles les plus durables au monde. »
Ou encore la Russie des années 1990, où 60% de la population a dû co-produire sa nourriture après la chute du régime soviétique. « Quand les chaînes d’approvisionnement s’effondrent, ce sont les citoyens qui prennent le relais. À condition qu’ils sachent faire. »

Redonner des compétences

Et là, on touche une vulnérabilité bien réelle de nos sociétés. En France, les compétences se perdent. « Un grand nombre de gens ne savent plus faire pousser une tomate, encore moins du blé » constate Simon. « On a une génération qui sait utiliser un smartphone, mais pas une bêche. C’est ça, le vrai danger. »

Semis à la volée
©oticki
oiseau
©bru_greg

Vers une société des semeurs

Alors, que faire ? Simon a sa réponse : « Nous devons redevenir des semeurs. Pas forcément des paysans à temps plein, mais des citoyens qui participent, ne serait-ce qu’un peu, à leur alimentation. »
Cela peut commencer par un petit carré de céréales dans son jardin. Ou par l’achat de farine locale, moulue à la meule de pierre. Ou par la participation à un groupe d’achat, à une AMAP, à un atelier de boulange.
« L’important, c’est de créer du lien,  insiste Simon, entre les gens, entre les générations, entre la terre et ceux qui la cultivent. »

Il rêve d’une France couverte de petits champs de céréales, de moulins artisanaux, de fours à pain collectifs. D’une société où chacun aurait repris un peu de pouvoir sur son assiette. « Ce n’est surtout pas un retour en arrière, précise-t-il, mais une avancée. Une façon de dire : nous ne sommes plus des consommateurs. Nous sommes des vivants, des acteurs, des créateurs. »

Semis égyptiens
©Luisa-Vallon-Fumi

« Chaque grain est une promesse, dit-il, une promesse de pain, de partage, de liberté. »
Alors, on sème ?

Pour aller plus loin :

  • Livre : Cultiver les céréales, Simon Bridonneau (guide pratique pour débuter).
  • Réseaux : Réseau Semences Paysannes, Les Greniers d’Abondance.
  • Formations : Ateliers de culture et transformation en région (renseignements en mairie ou via les AMAP).

Simon Bridonneau est cofondateur de la Maison des semences paysannes de Normandie, Triticum, en lien avec les structures du Réseau Semences Paysannes. Il dirige depuis 2019 un programme de recherche participative autour des céréales paysannes en Normandie, en constituant une collection in situ, en lien avec des agriculteurs bio, des paysans boulangers, des boulangers, des chercheurs de l’INRAE et avec le soutien de citoyens invités à participer à des chantiers agricoles. À partir de 2024, le projet Céréales jardinées est lancé par Triticum avec la ferme du Bec Hellouin et d’anciens chercheurs de l’INRAE, il réunit 170 lieux en France et en Europe autour de la culture de céréales sur petites surfaces.

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