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Francis Hallé veut créer une forêt primaire en Europe

Forêt du Parc National du Morvan
Parc National du Morvan ©Isabelle Vauconsant

Forêt en libre évolution. Peut-être avez-vous entendu cette expression ?
Car, non seulement la situation écologique vous enjoint de moins utiliser vos tondeuses à gazon, mais en forêt, c’est pareil !
La forêt souffre et le vivant possède une résilience sur laquelle nous devrons nous appuyer pour sauver nos existences. 

Francis Hallé et Éric Fabre lancent un projet fou, car terriblement raisonnable : créer une forêt primaire en Europe

Qu’est-ce qu’une forêt ?

Pour Francis Hallé, « quelle que soit la région, tropicale ou tempérée, la forêt est la végétation la plus lourde, la plus complexe, la moins connue, la plus stable, la moins polluée et celle qui abrite, sur les sols les plus riches, la plus haute diversité biologique animale et végétale.
Tout est dit ! La forêt est un remarquable écosystème d’une variété immense en sous-sol, au sol et en aérien, grouillant d’une vie intense et indispensable à la nôtre.
La diversité des espèces végétales et animales en est partie intégrante.

Ne nous trompons pas !

Il convient de ne pas appeler forêt une plantation d’arbres appartenant à la même espèce et ayant tous le même âge. De même qu’il serait incongru d’appeler forêt un espace planté d’arbres n’abritant pas de faune.
En effet, ces espaces plantés pour le rapport ne possèdent pas du tout les qualités de biodiversité ni les mêmes dynamiques que la forêt.

Qu’est-ce qu’une forêt en libre évolution ?

C’est un territoire sur lequel l’Humain, abandonnant l’illusion de la maîtrise, choisit de ne pas intervenir. Il s’agit-là comme le défend Baptiste Morizot de laisser tranquille. « La restituer aux hêtres, sapins, cerfs, écureuils, aigles, mésanges, lichens… La laisser en libre évolution, c’est-à-dire laisser le milieu se développer selon ses lois intimes, sans y toucher. Laisser l’évolution et les dynamiques écologiques faire leur travail têtu et serein de résilience, de vivification, de création de formes de vie. »

Pour qui se prend-on ?

C’est un choix, celui de se retirer, de se souvenir que les forêts n’ont jamais eu besoin des Humains pour vivre. Il n’est pas question de rétroagir à la recherche d’une soi-disant pureté d’avant l’arrivée du genre humain. Non ! Il s’agit de repartir de là où nous en sommes, avec nos erreurs, nos abus, ce que nous avons plus ou moins abîmé et de le rendre au vivant. Il s’agit de laisser se « raviver les braises du vivant ». C’est ce qu’on appelle la féralité. Et c’est le point de départ pour laisser une forêt en libre évolution.

Forêt primaire vs forêt secondaire

Forêt du Parc National du Morvan ©Isabelle Vauconsant
Parc National du Morvan ©Isabelle Vauconsant

Qu’est-ce qu’une forêt primaire ?

C’est une forêt âgée de plusieurs siècles. Ses arbres les plus anciens ont atteint leurs dimensions définitives. « Grâce aux arbres, vivants et morts, les sols sont particulièrement fertiles et la diversité biologique est maximale, ce qui donne à la forêt primaire un rôle inattendu, celui d’être à la fois un berceau et un muséum des formes vivantes« . La forêt primaire est nécessairement une forêt en libre évolution.

En principe, elle n’a jamais été gérée par les Humains. C’est un peu théorique parce qu’en pratique, toutes les forêts du monde ont été à un moment foulées par les pieds des bipèdes. Et ces humains ont prélevé ici et là de quoi se nourrir ou se chauffer, voire même ont défriché quelques espaces. Ce qui est déterminant, c’est l’espace du temps écoulé depuis ces interventions. Si le temps est très long, la végétation s’est réinstallée.

Forêt Monumentale - Rouen
La Forêt Monumentale - Rouen ©Isabelle Vauconsant

La peur des humains

La forêt primaire est une forêt très sombre, à l’épaisse canopée, qui inquiète les Humains et produit des récits pleins d’angoisse.
La traversée de la Forêt Noire, forêt de Grand’Peur, par les Hobbits au début de leur aventure dans le Seigneur des Anneaux de Tolkien en est une illustration forte.
Pourtant, sa richesse et sa densité n’excluent pas les trouées que dessinent les clairières et les chablis.

Dans l’imaginaire indien

Dans le texte du Mahabharata, les forêts sont tour à tour lieu de création, de procréation et de formation. C’est dans les Bois de Kamyaka que les frères Pandava s’abritent, se nourrissent, se forment à la vie et à la guerre au milieu des démons.
C’est également  le cas dans le Râmâyana dans lequel la forêt prépare à la guerre et se soumet à l’affrontement avec les démons.

Le Mahabharata, en sanskrit महाभारत – Mahābhārata ou Mahâbhârata, La Grande Guerre des Bhārata est une épopée sanskrite de la mythologie hindoue. Le Râmâyana est, comme le Mahabharata, l’un des textes fondamentaux de l’hindouisme.

Le temps de la forêt n’est pas celui des humains

À partir d’un sol nu, nous dit Francis Hallé, comptez 10 siècles pour que se constitue une forêt primaire en pays tempéré, 7 en zone tropicale. Si la forêt secondaire lui sert de base, il lui en faudra seulement six !
Nous sommes entourés de forêts dites « secondaires », c’est-à-dire infiniment plus jeunes. Leurs arbres sont en cours de croissance, mais encore très loin de la maturité. Et, en pays tempéré, les arbres ne poussent que 4 mois par an, d’avril à juillet.

Lorsqu’on parle de forêt secondaire, il est question déjà d’une diversité d’espèces végétales et d’une faune un peu installée. Toutefois, ne nous y trompons pas, la diversité biologique est réduite, car elle-même en développement. Et si la forêt en libre évolution peut accélérer ce développement, ce n’est pas le cas des espaces exploités.

Fragilités

Ces forêts sont en danger en permanence. Elles sont prises en étau entre la cupidité extractrice des humains, le dérèglement climatique et leur usage récréatif pour les citadins en manque de vert. Ajoutons à ceci les risques biologiques induits par la mondialisation et le transport des matériaux sur tous les continents ; les accidents climatiques et les stress hydriques à répétition ; les attaques de nuisibles et les maladies ; les amplitudes thermiques accrues… la forêt a bien du souci !

La nécessaire transition écologique représente pour elle une pression supplémentaire. En effet, si au titre de la production écologique et d’une énergie propre, le bois devient un matériau surexploité, la destruction et les plantations de rapport vont prendre le pas sur la forêt.

 

Forêt péruvienne

4 points d’impact de la forêt sur l’environnement

  • Stockage du carbone
  • Zone de grande fertilité
  • Espace de développement de la faune
  • Zone de forte résilience

Fou et/ou ambitieux ?

Fou : Penser que les Humains peuvent renoncer à exploiter, et même à gérer une grande surface pendant plusieurs siècles.

Ambitieux : Trouver 70 000 hectares (les dimensions de l’île de Minorque aux Baléares) sur deux pays.
70 000 ha, est la surface nécessaire  à la vie des grands animaux de la forêt comme les cerfs, les daims, les sangliers, les lynx, les loups, les aurochs ou les bisons d’Europe…
Deux pays pour que le projet soit européen. La France a des frontières avec l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie, la Belgique, le Luxembourg et la Suisse.

Fou : Croire au transgénérationnel dans un monde où seuls le court terme et la rapidité sont valorisés.

Ambitieux : Laisser les dynamiques du vivant se mettre en place. Faire confiance à tout ce qui n’est pas humain.
Laissez une petite place, somme toute, au reste du monde vivant ; sachant que nous avons envahi 99 % de la planète.

Forêt de Sénart
©Isabelle Vauconsant
La forêt Monumentale - Rouen

En accord ou en désaccord avec l’époque ?

Si ce projet séduit une part du grand public, il en inquiète une autre. Il faut dire que s’affrontent des conceptions du monde très antagonistes comme souvent lorsque la crise s’affirme.

Notre époque est scindée entre deux :

  •  ceux dont la priorité est de freiner la folie consommatrice, d’accepter un partage du monde et de ses richesses plus équitables entre tous les vivants et de retrouver un rapport au temps plus consistant, le projet est un espoir.
  • les tenants de la toute-puissance de l’homme et de sa science et du « time is money » qui ne croient pas aux dynamiques du vivant, c’est-à-dire à la capacité de résilience pour peu qu’on le laisse en paix.

La libre évolution et la désobéissance

Pour Baptiste Morizot, il y a une nécessité impérieuse de rendre une part de l’espace accaparé – 99 % – par les humains aux autres vivants et donc de le partager entre tous les vivants. Car, on sait désormais que la création d’une forêt en libre évolution a un impact positif à des kilomètres à la ronde. La présence d’un espace de grande biodiversité améliore l’ensemble des territoires situés à proximité. En ce sens, c’est un milieu donateur.

« Ce n’est pas une confiscation d’un espace, c’est une vivification de toute la vie sauvage du territoire par le maintien de petits cœurs de vie où elle peut gagner en force, pour ensuite se répandre partout, sous la forme de fleurs, d’insectes et d’oiseaux des champs dont les populations sont détruites par l’agriculture intensive, de castors et d’aigles. Sortir pour aller repeupler alentour le monde exploité, lui restituer une biodiversité plus complète, plus résiliente, plus riche. »

Détournement

Parce que c’est impérieux, il appelle à un détournement de la loi sur la propriété exercé par des collectifs pour libérer du vivant.

« La première idée-force du projet de foyers de libre évolution, c’est donc de détourner cette invention juridique qu’est la propriété privée, au profit d’autres formes de vie que la nôtre : au profit d’autres vivants que le seul propriétaire humain. Parce que notre droit a été ciselé par et pour les possédants, le droit de propriété est paradoxalement une arme majeure pour protéger des milieux : il suffit de lui couper la tête. La propriété donne la jouissance absolue au propriétaire, mais ici le propriétaire n’achète pas pour jouir – il achète pour restituer la jouissance à d’autres formes de vie. »

Protection vs exploitation

Ce que suggère Baptiste Morizot, c’est de suivre le chemin ouvert par l’Association pour la Protection des Animaux Sauvages et forêts sauvages (ASPAS) qui gère déjà plusieurs réserves sur le territoire français. « À l’origine, l’idée d’acquisition foncière s’est nouée à celle de libre évolution dans la pensée de l’inépuisable naturaliste Gilbert Cochet et de l’équipe intellectuelle qui gravite autour de l’association Forêts sauvages. » Il s’agit là de subvertir le droit afin de lutter contre les dérives du droit de propriété, souvent utilisé au profit du profit !

C’est grâce à ce droit que tout un chacun, propriétaire, peut décider de dévaster les milieux vivants sans que quiconque puisse s’y opposer. Il n’y a qu’à citer ces plaintes de voisinage pour une branche trop longue, une haie mal taillée ou cette destruction de bois au profit du passage d’une machine… Les exemples individuels et collectifs sont innombrables et tous partiellement responsables du désastre écologique.

Réserve de vie sauvage

Toutefois, comme le souligne Baptiste Morizot, si le droit de propriété donne le droit de jouir pleinement et d’exploiter sans retenue, il offre aussi celui de ne pas le faire et même de choisir la protection absolue. C’est dans cet esprit que l’ASPAS a créé le statut de « Réserves de vie sauvage® » pour désigner les lieux en libre évolution au-delà des zones protégées, définies par l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), qui leur semblent insuffisantes. L’acquisition par l’ASPAS de foyers de libre évolution est donc destinée à utiliser le droit associé à la propriété privée « au profit d’autres vivants que le seul propriétaire humain ».

Cerf
©Matt_Gibson
Loi sur la proriété
Code civil
Roseaux et coucher de soleil
©Bruno-Giuliani

Trois Réserves de vie sauvage® dans la Drôme :

Une Réserve de vie sauvage® dans la Côte d’Armor :

Une Réserve de vie sauvage dans l’Hérault :

Soutenir l’association et en apprendre davantage : ICI

« Notre Association comprend des biologistes, des écologues et des forestiers ; elle a aussi l’appui de partenaires financiers, juridiques, pédagogiques et médiatiques. Si la « forêt primaire » – concept encore presque inconnu en Europe – est légitimement présentée comme un sommet et un symbole en matière d’esthétique, de biodiversité et de respect de l’écologie, il est probable que nous éveillerons l’intérêt de nos contemporains et que nous gagnerons leur confiance. »

Francis Hallé est spécialiste de l’écologie des forêts tropicales et de l’architecture de leurs arbres.

Pour une forêt Primaire en Europe de l'Ouest

Pour une forêt Primaire en Europe de l’Ouest 
Francis Hallé
Éditions Actes sud
64 p. – 8 €

Éric Fabre est journaliste, conteur, militant associatif

Baptiste Morizot est enseignant-chercheur en philosophie français, maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille. Ses recherches portent principalement sur les relations entre l’humain et le reste du vivant.

 

Raviver les braises du vivant

Raviver les braises du vivant
Baptiste Morizot
Collection – Domaine du Possible
Éditions Actes Sud – 212 p. – 20 €

 

 

La féralité désigne l’état de ce qui retourne à l’état sauvage après avoir été domestiqué. Du latin fera, bête sauvage, l’adjectif féral (deux pluriels existent : féraux ou férals) désigne d’abord les animaux domestiques échappés dans la nature. Ici, on utilise la notion de féralité à l’échelle de l’écosystème pour décrire le processus d’enfrichement.

Forêt du Parc National du Morvan
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