Nos assiettes sous perfusion : que manger ?

Frédéric Wallet • Manger demain
Frédéric Wallet • Manger demain
Manger Demain avec Frédéric Wallet, chercheur à l'INRAE - 2022
Dans Quel État J'Erre
Nos assiettes sous perfusion : que manger ?
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Quelques jours. C’est tout ce qui sépare Paris d’une rupture alimentaire. Derrière les rayons pleins, un système à bout de souffle, dépendant, inégalitaire. Il est urgent de le dire, et de choisir.

Manger demain - Frédéric Wallet, INRAE
Frédéric Wallet ©Dimitri Kalioris

Bienvenue dans le pays qui croit se nourrir seul

Ouvrez un réfrigérateur français. Fraises en hiver, avocats à volonté, saumon label rouge, yaourts en promotion. Tout y est, toujours, sans effort apparent. La France se regarde dans ce miroir et se trouve belle. Grande puissance agricole. Patrie de la gastronomie. Modèle mondial.

Sauf que ce miroir ment.

Derrière cette façade de l’abondance permanente, Frédéric Wallet, économiste à l’INRAE et spécialiste de l’autonomie alimentaire des territoires, a regardé les coulisses. Ce qu’il y a trouvé est inconfortable. Nos grandes villes ne stockent que quelques jours de nourriture. Nos territoires ne produisent, pour leurs propres habitants, qu’à hauteur de 5% de leurs besoins. Cinq pour cent.
Le reste ? Il vient de partout, de loin, de nulle part précisément. Transporté, transformé, emballé, distribué selon des logiques qui n’ont rien à voir avec la sécurité alimentaire et tout à voir avec la rentabilité maximale.

Un château de cartes géant

Le Covid-19 a été le test grandeur nature que personne ne voulait passer. Au printemps 2020, quand les camions ont ralenti, quand les frontières ont vacillé, quand la logistique mondiale a toussé, quelque chose s’est passé dans les supermarchés français. Les rayons se sont vidés. Pas longtemps. Mais assez pour révéler ce que le système dissimulait depuis des décennies.

Notre alimentation repose sur une chaîne d’une complexité incroyable. Production, abattage, transformation, conditionnement, transport, plateforme logistique, grande surface, caddie, assiette. Chaque maillon sous-traité, optimisé, délocalisé. Chaque maillon potentiellement cassable.

Frédéric Wallet décrit ce parcours du combattant que parcourent nos aliments avant d’atterrir devant nous. Des milliers de kilomètres pour un pot de yaourt. Des continents traversés pour une tablette de chocolat. Ce n’est pas de la mauvaise foi écolo. C’est la réalité mesurable, cartographiable, chiffrée.

Et ce système, aussi sophistiqué soit-il, repose sur une hypothèse fragile : que rien ne vient le perturber. Qu’il n’y a pas de pandémie. Pas de guerre. Pas de sécheresse massive. Pas de crise géopolitique.

L’histoire récente a balayé cette hypothèse quatre fois en cinq ans.

Le vrai coût de nos habitudes

Il y a un calcul que personne ne fait volontiers. Frédéric Wallet, lui, le fait. Pour satisfaire ses besoins alimentaires, la France mobilise environ 14 millions d’hectares de terres agricoles situées en dehors de ses frontières. Soit environ un quart de sa propre superficie nationale, projetée sur d’autres pays, d’autres sols, d’autres vies.

Cacao, café, soja pour nourrir nos élevages industriels, huile de palme cachée dans la moitié des produits transformés : ces importations massives ont des conséquences directes et documentées. Déforestation, assèchement de nappes phréatiques, usage intensif de pesticides interdits chez nous, conditions de travail que nous refuserions pour nos propres agriculteurs.

Notre confort alimentaire se finance sur le dos d’écosystèmes ravagés et de populations exploitées. C’est brutal à énoncer. C’est pourtant exact.
Et pendant ce temps, en France, on pleure la disparition des exploitations agricoles. On s’indigne du revenu des paysans. On s’étonne que les jeunes ne veuillent plus reprendre les fermes familiales. Le lien entre ces réalités et nos choix collectifs de consommation n’est jamais vraiment posé sur la table. Frédéric Wallet, lui, l’y pose.

potager tomates

Le mangeur fantôme

Il y a une tendance de fond qui aggrave tout, discrètement. Nous mangeons de plus en plus sans savoir ce que nous mangeons, sans voir qui l’a préparé, sans comprendre ce que contient notre assiette.

La livraison à domicile a progressé d’environ 47% entre 2018 et 2020. Les dark kitchens, ces usines à repas sans visage ni adresse connue, ont proliféré dans les zones industrielles périurbaines. Des livreurs sous-payés pédalent sous la pluie pour déposer des boîtes en carton devant des portes closes. Le mangeur, lui, est sur son canapé. Satisfait. Déconnecté.

On a cru, naïvement ou sincèrement, que la pandémie allait changer ça. Que les confinements forcés ramèneraient les Français à la cuisine, au marché, à la conscience de ce qu’ils avalent. Ce retour a eu lieu, brièvement, pour certains. Puis les vieilles habitudes ont repris le dessus. Les plats ultra-transformés ont regagné les caddies. Les dark kitchens ont rouvert.

Cette déconnexion n’est pas une fatalité culturelle. C’est le résultat d’un système pensé et entretenu pour que le consommateur reste passif, pressé et indifférent. Un client qui ne questionne pas est un client rentable.

Dans le jardin de Bruno
©Isabelle Morand

Les territoires, dernière ligne de résistance

Frédéric Wallet ne regarde pas vers le sommet. Il regarde autour de lui, à l’échelle où les choses bougent réellement : les territoires.

Les Plans Alimentaires Territoriaux existent. Ils permettent à des collectivités de cartographier leur production, d’identifier leurs dépendances, de tisser des liens directs entre agriculteurs et restauration collective, entre maraîchers et familles modestes. Ces dispositifs sont encore fragiles, encore marginaux, encore trop dépendants de la bonne volonté des élus locaux. Mais ils prouvent que quelque chose est possible.

L’association normande “Manger Demain” en apporte la preuve concrète. Son approche systémique associe des familles en situation de précarité, non pas comme bénéficiaires passives d’une aide alimentaire, mais comme actrices d’une réflexion collective sur ce qu’elles veulent manger et comment y accéder dignement.

C’est là que le livre devient vraiment politique. L’autonomie alimentaire ne peut pas être un luxe réservé aux classes moyennes sensibilisées et aux marchés bio des centres-villes. Elle doit être une question de justice sociale. L’idée d’une sécurité sociale de l’alimentation, encore balbutiante, encore combattue, part de ce principe simple : manger bien est un droit, pas un privilège.

Autonomie, souveraineté : ces mots qu’on n’ose pas dire

Dans le débat public français, ces termes font parfois peur. Ils sonnent nationaliste, protectionniste, rétrograde. Frédéric Wallet les récupère et les recharge politiquement, avec précision.

L’autonomie alimentaire individuelle, c’est la capacité à comprendre, à choisir, parfois à produire ce qu’on met dans son assiette. Ce n’est pas du localisme romantique. C’est une forme d’émancipation concrète, accessible, qui suppose un accès réel à l’éducation alimentaire et à des ressources décentes.

La souveraineté alimentaire collective, c’est autre chose. C’est le droit d’une société à décider démocratiquement de son modèle alimentaire. Qui produit quoi, dans quelles conditions, selon quels critères sanitaires, sociaux, environnementaux ? Ces arbitrages sont trop importants pour être délégués aux seules lois du marché ou aux lobbies qui les influencent.

La résilience, enfin. Frédéric Wallet en donne une définition qui refuse l’optimisme béat. Ce n’est pas “ce qui ne tue pas rend plus fort”. C’est un travail politique, systémique, financé, délibéré. Construire un système alimentaire résilient, c’est anticiper les crises avant qu’elles frappent. Pas gérer la panique quand elles arrivent.

Rutabaga
wisely

Choisir, vraiment

Frédéric Wallet conclut sur une évidence qu’on préfère éviter. L’alimentation de demain ne tombera pas du ciel. Elle sera le produit des décisions prises aujourd’hui, collectivement, politiquement, délibérément.
Continuer comme avant, c’est un choix. C’est choisir la vulnérabilité, l’opacité, l’inégalité. C’est parier que la prochaine crise, climatique, sanitaire ou géopolitique, n’arrivera pas trop tôt. C’est accepter que profit, compétition et croissance restent les seuls horizons d’un système qui nourrit mal, inégalement, à crédit sur les écosystèmes.

Manger demain : Fake or not ? ne propose pas de liste de courses vertueuse. Il ne vend pas la décroissance heureuse ni le retour obligatoire au potager. Il propose quelque chose de plus exigeant : penser. Questionner. Agir à l’échelle de ce qu’on peut, sans abandonner la bataille de l’échelle collective.

Dans un débat public où l’alimentation oscille entre émissions de cuisine et scandales sanitaires, ce livre dérange. Il refuse le divertissement et la simplification. Il dit que le système est cassé, que la réparation est possible, et qu’elle ne se fera pas sans arbitrages politiques courageux.
La prochaine fois que les rayons se videront, il sera peut-être trop tard pour commencer à y réfléchir.

Si la France exporte 2,7 millions d’hectares, elle a aussi besoin de 14 millions d’hectares pour produire : cacao, soja, café, viandes, huile de palme, coton, fruits et légumes, bois,… soit 25 % de la surface de la France. Pour la plupart, ces productions génèrent de fortes pressions environnementales : déforestation, assèchement des nappes, usage massif de pesticides
Voilà qui donne à réfléchir !

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