Jean-François Millet, sublime et méconnu…

 

 

Jean-François Millet,  fondateur de l’Ecole de Barbizon et précurseur de l’impressionnisme, figure parmi les plus grands peintres du XIXe siècle. Relativement méconnu, il n’avait pas eu de rétrospective en Europe depuis 1975. C’est chose faite au Palais des Beaux-Arts de Lille qui a réuni une centaine d’œuvres du monde entier, un magnifique hommage à la terre et aux hommes qui la travaillent. Les suiveurs de l’artiste, notamment américains, sont aussi de la fête! Nous avons interrogé Chantal Georgel, co-commissaire de l’exposition.

 

Chantal Georgel, © Valérie Collet

Hortus Focus : Pourquoi cette exposition ?

Le nom de Jean-François Millet et son Angélus sont célèbres partout dans le monde. Mais paradoxalement, si en France, on apprécie souvent ses dessins et ses pastels, on méconnait sa peinture car en dehors des musées d’Orsay et de Cherbourg, la plupart de ses œuvres sont conservées aux États-Unis et au Japon. En revanche, les Américains le connaissent bien et, comme le montre le deuxième volet de l’exposition, Millet a intéressé ou influencé des artistes très divers comme Edward Hopper, les photographes Lewis W. Hine, Dorothea Lange et Walker Evans. Ou même des cinéastes comme Griffith, John Ford ou Terrence Malick !

 

Millet peint à de très nombreuses reprises le monde paysan. Pourquoi cette fascination?

Lui-même est né dans ce monde, il y a baigné. Millet est né à Gruchy (en 1814), un tout petit village du Cotentin, au beau milieu d’une nature très isolée. Je pense que le fait qu’il ait, depuis l’enfance, les deux pieds dans la paysannerie fait qu’il l’a portée jusqu’à la fin de sa vie. Tout jeune, il aide au travail des champs, participe à la fenaison. Plus tard, il apprendra à semer et à labourer. Ainsi il connaît très tôt les gestes du paysan qu’il va plus tard reproduire sur ses toiles avec une précision ethnographique.

 

Femme faisant paître sa vache ©RMN-Grand Palais

Vous avez intitulé « rustique » une partie de l’exposition…

Le rustique, le rural, c’est vraiment le cœur de son oeuvre. Comme il l’écrit lui-même à son agent et biographe Alfred Sensier « Vous avez bien fait d’appuyer sur le rustique, car, en somme, si ce côté ne marque pas un peu dans ce que je fais, c’est que je n’ai rien fait du tout ».

 

Certaines toiles sont austères, voire sombres. Parlez-nous de Femme faisant paître sa vache

Cette toile a été très mal perçue au salon de 1859 parce qu’on s’est demandé ce que c’était que cette misérable gamine qui, telle une aveugle tenait en laisse une vache malingre. Les gens se sont demandés s’il ne se moquait pas de son public. Millet en a été assez ému. Il s’en est expliqué comme il l’a souvent fait, en disant qu’il n’avait fait que peindre la vérité. Évidemment, c’est sa vérité qui n’est pas forcément celle des autres. Ici, il a voulu peindre un spectacle quasi ordinaire de la vie rurale, une jeune fille pauvre de la campagne qui promène avec solennité sa vache parce qu’elle ne veut pas la perdre. Cette vache, c’est son seul bien, son seul trésor, quelque chose de fondamental.

 

L’Homme à la houe ©J.Paul Jetty Museum

Et L’Homme à la houe ?

C’est sans doute un de ses chefs-d’œuvre, un tableau magnifique, rude, dur, l’incarnation d’un type. Millet, alors qu’il est un excellent portraitiste, peint en déshumanisant les personnages. On voit ici un paysan sans identité qui travaille la terre, qui fait corps avec elle ; si l’on regarde bien le tableau, son visage a la même couleur que la terre qu’il est en train de creuser. Ce n’est plus Un homme s’appuyant sur sa houe comme il avait intitulé le tableau au départ, mais L’Homme à la houe. Les tableaux de Millet ont souvent changé de titre. Un vanneur est devenu Le Vanneur. Même chose pour Des glaneuses qui sont devenues Les Glaneuses. Millet donne à ces figures une grandeur universelle. C’est sa façon de glorifier le monde paysan.

 

 

Les Tueurs de cochon ©Valérie Collet

Il s’intéresse aussi aux animaux…

Millet a aussi un lien très fort avec le monde animal ce qui est très moderne pour l’époque. Il les représente avec tendresse et il a une empathie extraordinaire vis-à-vis d’eux comme dans Les Tueurs de cochons, tableau auquel il tenait beaucoup.

On raconte qu’un jour une dame lui rendant visite dans son atelier – ce dont il avait horreur – le complimenta sur la joliesse de ce tableau et qu’il lui aurait répondu : « Madame, c’est un drame ! »

 

Comment travaillait-il ?

Il allait dans les champs et il regardait les paysans travailler, de loin. En réalité, comme je le disais tout à l’heure, ils ont très peu d’identité dans ses tableaux. Sauf pour L’Angélus où il a fait poser un couple de Barbizon qui en a d’ailleurs tiré une gloire extraordinaire. Il ne travaille pas à partir de modèles, il ne fait poser personne. Il regarde, il observe ; quand ses personnages ont un visage, le plus souvent ce sont des membres de sa famille.

Millet travaille entièrement de mémoire et d’observation. Il pouvait rester des heures à regarder une scène, à observer une attitude. Il les notait par de tout petits croquis – il appelait cela des « renseignements » – et ensuite il retravaillait dans son atelier.

 

La Becquée ©RMN-Grand Palais

Un peu l’inverse des impressionnistes…

Oui, chronologiquement, il est juste avant. Il ne peignait pas comme eux en plein air, sur le motif, mais on sait qu’il eut une grande influence sur eux, notamment sur Claude Monet. Toutes les choses qui sont sorties de sa main, il les a vues, observées, emmagasinées et il les a retraduites plus tard avec ce qui était en lui. D’ailleurs souvent, ses souvenirs s’entremêlent. Pour L’Homme à la houe, par exemple, on ne sait pas bien s’il représente ses souvenirs du Cotentin ou si c’est la terre de Brie où il vécut à partir de 1849.

 

Est-ce que le monde paysan représentait pour lui un idéal ?

Je ne crois pas. Il s’y sentait certainement bien, car il le connaissait et y avait été nourri. Cette gravité, ce silence, ce labeur que l’on peut observer dans ses tableaux sont des valeurs qui viennent du monde rural. Il aime le monde paysan, mais je ne suis pas sûre qu’il le considère comme ayant une valeur exceptionnelle même s’il y est attaché. En même temps, Millet détestait la ville et le monde urbain en général. Il était assez “ours”, presque misanthrope, même s’il allait régulièrement à Paris pour voir le Salon,  le Louvre ou se tenir au courant des grands événements artistiques. Il vivait dans ce qu’il appelait sa “crapaudière” au milieu de ses enfants (il en eut 9) qu’il adorait et dont il s’occupait. Dans certaines lettres, magnifiques d’ailleurs, on voit que quand il arrive à Paris, il est absolument déchiré d’avoir quitté la campagne.

 

L’été, les Glaneuses ©Yamanashi Prefectural Museum of Art

Quelles relations entretenait-il avec le monde extérieur?

Il avait très peu d’amis. Parmi eux, Théodore Rousseau, immense peintre aussi (le chef de file de l’ « École de Barbizon ») et Alfred Sensier son courtier. Il reçoit la visite de quelques peintres américains alors qu’il refuse les élèves et les visites de son atelier. D’ailleurs, il déteste Barbizon l’été avec ses colonies de peintres qui viennent travailler dans la forêt. En fait, il attend avec impatience l’automne et l’hiver pour qu’enfin il puisse se retrouver seul. Ce désir de silence, d’intériorité, de retour sur soi, de méditation se voit dans beaucoup de ses œuvres. Ainsi ces petites bergères, tricoteuses, fagoteuses qui regardent toutes vers le sol ou cette petite Brûleuse d’herbes repliée sur elle-même.

 

Millet était-il préoccupé par la nature et sa préservation?

Oui. On trouve cela chez lui. Pas dans sa peinture, mais il se trouve qu’il habitait Barbizon, à l’orée de la forêt de Fontainebleau qui est une des grandes et belles forêts de France si ce n’est la plus belle (elle a d’ailleurs abrité de nombreuses colonies de peintres). Comme dans toute forêt, les forestiers y abattaient des arbres pour l’entretenir. Avec le peintre Théodore Rousseau qui fut le meneur dans ce domaine, il est parmi les premiers à défendre l’environnement de la forêt. Théodore Rousseau a même écrit à l’Empereur en disant qu’il fallait conserver la forêt. Il y a eu des pétitions qui ont été signées par Millet. Et cela a abouti, en 1861, au premier classement au monde d’un site naturel !

 

Jean-François Millet, Palais des Beaux-Arts de Lille, jusqu’au 22 janvier.

Pour les renseignements pratiques, c’est ICI

 

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