Si je vous dis « Joël Labbé », ça vous dit quelque chose ? Si je vous dis « Loi Labbé », ça ne vous dit toujours rien ? Et si je vous dis « le type qui a créé la loi qui a interdit l’usage des produits phytosanitaires aux collectivités (les traitements chimiques dans l’espace public, pour faire simple ) », ça vous parle mieux ?

En voilà un drôle de personnage, entré en politique pour défendre des idées écologistes, maire d’une petite commune bretonne – transformée en modèle européen en termes de biodiversité et de protection de l’environnement – puis désormais sénateur presque par mégarde, sans aucun plan de carrière en dehors d’une fixation : se débarrasser des produits phytosanitaires qui pourrissent santé et environnement. Avec ses cheveux gris mi-longs, son allure « normale » et une spontanéité désarmante chez les élus un peu influents, Mr Labbé est venu expliquer la semaine dernière à La Recyclerie, à Paris, comment cette loi fortement improbable a pu être votée, appliquée, et ce malgré les lobbies (UIPP, UPJ en tête), les mauvaises habitudes forcenées couplées à une peur du changement quasi minérale de la part des collectivités, et des clivages locaux profonds en fonction des partisaneries politiques.

Pas grand-chose, c’est déjà beaucoup !

S’attaquer aux produits phytopharmaceutiques dans les villes, c’est se heurter à l’industrie concernée, au commerce qui en dépend, à l’État qui en a peur, aux intérêts particuliers, et aux citoyens qui ont appris à se désolidariser de la nature dès lors qu’ils se piquaient sur un chardon dans un parc municipal. Mais c’était toujours moins difficile que d’affronter le monde agricole et les particuliers possédant un jardin. Les collectivités, quand la loi a été envisagée, ne représentaient que 10% des produits consommés en France. Autant dire pas grand-chose. Mais pas grand-chose, c’est déjà beaucoup.

L’idée de Joël Labbé et de son groupe de travail a été celle-ci : la technique du pied dans le coin de la porte. Vous savez, cette technique employée par le colporteur ou le représentant de commerce qui vient frapper chez vous et, pour ne pas se faire claquer la porte au nez, glisse son pied pour vous empêcher de la fermer et ainsi diffuser sa rengaine commerciale pour peut-être vous faire succomber à ses charmes mercantiles. Sauf que là, la porte c’est la législation du pays, le pied c’est la « petite » loi, et que vous, vous êtes les quelque 66.9 millions d’habitants à convaincre d’une façon ou d’une autre de changer leurs habitudes.

Versailles, une belle prise de guerre

©Eric Lenoir

Et ça a marché ! Car, parmi les très bonnes idées du sénateur, l’une des plus essentielles a consisté à ne pas se laisser tenter par le combat partisan, mais au contraire à inciter des maires de toutes étiquettes à s’investir dans des projets pilotes, juste parce qu’être exemplaire est profitable à tous, à commencer par chacun de nous. Versailles (plutôt à droite, voire même carrément à droite) fut une véritable prise de guerre dans ce cadre, la commune s’étant montrée remarquablement impliquée dans ce projet mené par un élu des Verts. Quand il s’est agi de voter pour ce texte à l’assemblée, nombre d’élus de droite n’ont donc pas voté contre. Bon, ils n’ont pas voté pour non plus, mais au moins un nombre suffisant s’est abstenu pour permettre de faire passer ce texte-révolution de projet à réalité de terrain.

Accompagnés par de grands groupes tels que Véolia, des associations telles que Noé, l’UICN (Union Internationale pour la  Conservation de la Nature), Nord Nature Chico Mendès, entre autres acteurs locaux, les premières collectivités et organismes publics ont précédé l’application de la loi en mettant en œuvre très tôt les moyens de la transition. L’une des très bonnes nouvelles, plutôt rassurantes pour l’avenir, c’est que bon nombre de ces collectivités et organismes ont plus ou moins largement dépassé les exigences de la loi, faisant fi des dérogations pour les cimetières et terrains de sport, et élargissant leur engagement vis-à-vis de la biodiversité par une adaptation de leur gestion environnementale, parfois de façon spectaculaire.

Accompagner la transition

©Jeanne Menjoulet

Véolia, géant mondial des entreprises de services environnementaux, a bien compris l’intérêt économique d’une telle transition, et œuvre désormais massivement auprès de tous les intervenants en faveur d’une biodiversité préservée, reconstituée, réparée. Communiquant ardemment sur le thème, la firme soutient des associations majeures, édite des brochures gratuites de bonne conduite dans la gestion des espaces verts, et montre une exigence ostensible à l’égard de ses filiales ou de ses sous-traitants sur ces sujets. C’est d’ailleurs Véolia  et Noé qui nous ont invités à cette matinale à la très sympathique Recyclerie de Paris (dont l’entreprise est très partenaire).

Mais n’allez pas croire que je fais du mauvais esprit : tout cela est très bien ! Ne crachons pas dans la soupe : un soutien de ce type n’est pas qu’embarrassant lorsqu’il s’agit de promouvoir des pratiques vertueuses et, à terme, d’éliminer les cochonneries chimiques de notre espace de vie collectif, et de la nature en général. Car, bien que l’entreprise profite de ces actions pour un marketing habile, elle permet tout de même de diffuser les idées, motiver les troupes sur un terrain de réussite, et de rassurer ceux qui penseraient qu’écologie et économie ne sont pas du tout compatibles. Le pied dans  le coin de la porte, c’est ça aussi : convaincre un grand groupe international qu’il y a un potentiel économique à la biodiversité appliquée au marché, c’est démontrer aux plus réticents qu’un avenir plus écolo n’implique pas nécessairement de prévoir de dormir sur des peaux de chèvres en plastique recyclé en s’éclairant avec des lampes à huile de sébum.

Quoi qu’il en soit, les acteurs de terrains sont formels : ça se passe plutôt très bien. Et le sénateur Labbé de renchérir en expliquant que les écologistes allemands cherchent à s’inspirer de la méthode française pour parvenir à faire appliquer des textes aussi drastiques dans leur pays. Le monde à l’envers !

Label EVE®

Je me tournai un instant et scrutai par la grande baie vitrée l’ancienne ligne de train de la petite ceinture qu’enjambe la Recyclerie qui m’accueillait à cet instant. Bordée d’aménagements faits à la main avec des moyens du bord qui n’en sont qu’en apparence, merveilleusement agencés pour y boire un jus de mangue équitable saupoudré de maté encore plus équitable, je ne pouvais m’empêcher de penser à cette part d’imposture sympa-bobo-marketing de masse visant à nous faire adopter par biais de soft Law une voie écologique laissant la place au commerce pour les très grosses entités commerciales, avec de nouvelles normes étouffantes pour les plus petites. Il est vrai que, pour motiver élus, chargés de Com et administrés,une labellisation EVE® par Ecocert (l’organisme certificateur du Bio) de laquelle une commune peut s’enorgueillir est au moins autant efficace que des coups de bâtons quand elle faute. La soft Law, c’est la loi qui passe par habitude plus que par décret, en douceur et sans en avoir l’air. Mais quid des petites collectivités, qui n’ont pas la structure pour prendre en charge une telle labellisation, ou des entreprises qui devront prouver à grands frais leur respect des normes, quand bien même ils les respecteraient depuis des lustres?  

Je me disais aussi que, quelques kilomètres plus loin, cette même petite ceinture – dont la Ville de Paris avait promis qu’elle serait un couloir écologique verdoyant – était en cours de goudronnage pour en faire un axe routier nouveau. Les boules.

Puis, en me retournant, j’ai revu le visage de Joël Labbé, simple et accessible, heureux du chemin accompli et ultra enthousiaste à envisager la suite du voyage, à essaimer cette réussite en Europe, dans le monde, à faire plus fort encore à force d’amendements ajoutés à cette loi-pied-dans-la-porte. J’ai revu les visages de ces jeunes femmes ultra-impliquées au sein de leurs structures (elles sont statistiquement beaucoup plus nombreuses que les hommes dans ce domaine), qui croient dur comme fer qu’un futur sans produits phytosanitaires est possible, que les villes et villages seront tous sains et plus beaux sous peu. Et alors j’ai souri, en me disant que, vraiment, assurément, avec certitude, preuves à l’appui, on va dans la bonne direction, et que le pire est bel et bien derrière nous, malgré tous les doutes, les embûches et les ratages.

C’est exaltant de se dire que nous sommes à la fois les acteurs et les spectateurs de cette transition positive. Ça donne envie de planter des arbres, même si les fruits ne seront peut-être pas pour nous.

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