Dans le monde agricole français, la réalité est brutale : chaque jour, un agriculteur met fin à ses jours. Face à des revenus en chute libre, à la volatilité des marchés et à la pression économique grandissante, les petites exploitations paysannes cherchent désespérément des alternatives viables. Le chanvre CBD est cette culture émergente qui représente aujourd’hui plus de 1000 exploitations agricoles. Elle semblait offrir une bouée de sauvetage. Mais aujourd’hui, cette filière naissante se trouve menacée par un projet de loi qui pourrait anéantir les espoirs de centaines d’agriculteurs.
La crise des petites exploitations : une urgence nationale
« Il y a de plus en plus d’agriculteurs qui sont en galère », rappelle François Bientz, secrétaire national de l’Association française des producteurs de cannabinoïdes (AFPC) et horticulteur en Bourgogne. « Il ne faut pas oublier que, dans le monde agricole, il y a quand même un suicide tous les jours. » Ce constat alarmant souligne l’urgence de trouver des cultures rentables et accessibles pour maintenir les fermes familiales à flot.
Pour de nombreux exploitants, la diversification n’est plus une option, mais une nécessité de survie. Sur les dix personnes qui suivent les formations en chambre d’agriculture, « il y en a un ou deux à la fin qui vont se lancer. Les huit ou neuf autres seraient peut-être contentes de trouver une solution efficace », explique François, qui se définit comme « militant de la semence paysanne ».

Une solution
Le chanvre CBD s’est imposé comme cette solution. Pour François Bientz, les chiffres parlent d’eux-mêmes. « Le CBD, si je ne l’ai plus, je ferme ma ferme. C’est deux fois le chiffre d’affaires de mes semences. » Cette dépendance économique illustre à quel point la filière est devenue vitale pour les petits producteurs qui ont osé se lancer.
Le chanvre : une culture aux multiples vertus écologiques
Contrairement aux idées reçues, le chanvre n’est pas une culture ordinaire.
Cette plante millénaire, cultivée depuis des siècles pour ses fibres,
se révèle être une alliée exceptionnelle pour l’agriculture durable et la régénération des sols.

Un champion de l’environnement
Les atouts environnementaux du chanvre sont réels. Chaque hectare de chanvre peut absorber jusqu’à 15 tonnes de CO₂ par an. C’est l’équivalent d’une jeune forêt, mais en seulement cinq mois de croissance. Cette capacité de séquestration carbone fait du chanvre une culture négative en carbone. La plante absorbe plus de CO₂ pendant sa croissance que ce qui est émis par l’équipement utilisé pour sa récolte, son traitement et son transport.
Structure et rétention
Les racines du chanvre (Cannabis sativa subsp. sativa) peuvent s’enfoncer jusqu’à deux mètres de profondeur, voire trois mètres et demi dans certains cas. Elles créent un réseau racinaire dense qui améliore naturellement la structure du sol. Cette particularité permet d’atténuer l’érosion, de prévenir la dégradation des terres et de favoriser l’aération ainsi que la capacité de rétention d’eau du sol.
Une plante qui régénère les sols
Le chanvre possède une capacité remarquable de phytoremédiation. C’est-à-dire qu’il peut dépolluer les sols en absorbant certains métaux lourds et polluants. Cette propriété explique pourquoi on l’utilise sur des sites pollués, notamment autour de Tchernobyl, où il contribue activement à la décontamination des sols. En quelques cycles de culture, les terres autrefois dégradées par des pratiques agricoles intensives retrouvent une fertilité qui profite à l’ensemble des écosystèmes environnants.
Le chanvre contribue également à briser le cycle des maladies lorsqu’il est utilisé en assolement. Son cycle de culture court de quatre mois permet la rotation et évite la monoculture. Dans sa dernière phase de culture, la chute des feuilles produit une sorte de « coussin » naturel, source de nutriments pour le sol. Cette fonction peut d’avérer utile dans un grand potager.
Une culture sobre et respectueuse
Contrairement au coton ou à d’autres cultures industrielles, le chanvre ne nécessite ni herbicides, ni pesticides, ni fongicides pour se développer. La plante est naturellement résistante aux maladies et aux nuisibles. Sa croissance rapide et son feuillage dense limitent le développement des adventices, éliminant ainsi le besoin de produits chimiques.

Pas un soiffard !
Les besoins en eau du chanvre sont également limités. Grâce à ses racines pivotantes et fasciculées qui descendent profondément dans le sol, la plante va puiser l’eau en profondeur et se montre ainsi résistante aux conditions sèches. À l’heure où la France fait face à des sécheresses de plus en plus fréquentes, cette sobriété hydrique représente un avantage considérable par rapport à des cultures très gourmandes nécessitant des systèmes d’irrigation systématiques.
L’accueil fertile
Les champs de chanvre se transforment en refuge pour une faune variée, avec une forte présence d’insectes pollinisateurs, comme les abeilles. Favorisant la biodiversité, le chanvre produit de meilleurs résultats que la plupart des principales cultures, telles que le blé, le maïs ou le colza.
Une filière française dynamique menacée de disparition
Née en 2019-2020, la filière du chanvre CBD a connu un développement fulgurant.
Le nombre de cultivateurs est passé d’une trentaine à plus de 1000 exploitations en quelques années.
Aujourd’hui, elle regroupe 400 adhérents au sein de l’AFPC
et représente environ 30 000 emplois et 2 000 points de vente sur tout le territoire.

Les débouchés sont variés
L’extraction de CBD permet des produits de bien-être. Tisanes, cosmétiques et potentiellement alimentation humaine et animale sont au bout de la chaîne. Les 80% d’agriculteurs qui vendent en circuit court – sur les marchés ou directement à la ferme – ont construit un modèle fondé sur la transparence, la proximité et la traçabilité.
C’est dans ce contexte prometteur que l’article 23 du projet de loi de finances 2026 a semé la panique. L’article 23 prévoyait trois mesures dévastatrices :
- une fiscalité confiscatoire avec un droit d’accise de 25,7% plus 18 euros par kilogramme
- une hausse de TVA de 5% à 20%, entraînant une augmentation des prix de 30 à 50%
- la réservation de la vente aux seuls buralistes agréés, interdisant la vente en ligne et les circuits courts ; et une assimilation contestable au tabac. Ceci alors que la Cour de justice de l’Union européenne a reconnu le cannabidiol comme non stupéfiant.
Le CBD n’est pas un produit comme le tabac
« On ne veut pas être considérés comme des produits du tabac », martèle Tristan Cloarec, président de l’AFPC. « Le tabac, c’est 75 000 morts par an en France. La fleur de chanvre à fumer n’a tué personne. Et elle est utilisée par de nombreux consommateurs pour réduire ou arrêter leur consommation de stupéfiants. »
Le texte réserverait la vente aux seuls points agréés capables de gérer un système d’accises « supportables uniquement par les acteurs étrangers ou liés à l’industrie du tabac ». Ce mécanisme concentrerait le marché et éliminerait les petits producteurs indépendants. L’ironie : alors que 80 à 85% du CBD consommé en France est importé, cette mesure achèverait de tuer la production nationale.
Un répit fragile dans un parcours législatif incertain
Dans la nuit du 19 au 20 novembre 2025, l’Assemblée nationale a adopté un amendement supprimant l’article 23. Cependant, après le rejet de la partie « recettes » du PLF 2026 le 21 novembre, c’est le texte initial du gouvernement, article 23 inclus, qui a été transmis au Sénat le 26 novembre. Toutes les modifications adoptées en séance ont été annulées.
Les sénateurs disposent désormais d’une fenêtre de 15 à 20 jours pour retravailler cette version. Ils peuvent maintenir l’article, le modifier, ou le supprimer à nouveau. L’issue reste incertaine.

L’AFPC ne compte pas se laisser faire
L’association travaille à la création d’une interprofession. Elle a lancé une pétition qui a recueilli des milliers de signatures. « On arrive à discuter avec les douanes, le cabinet des finances et même Bercy, Matignon », souligne Tristan Cloarec. La Confédération paysanne soutient cette mobilisation, reconnaissant que la production de CBD représente « une voie de diversification importante pour de nombreux producteurs ».
« Ça peut aider l’agriculture française, ça aide le public, et l’État français parce que ça capte des taxes. Il faut y aller maintenant, il faut arrêter d’attendre », conclut François Bientz. Au-delà du CBD, c’est tout un modèle agricole qui est en jeu. C’est celui d’une agriculture paysanne, locale, respectueuse de l’environnement et des circuits courts.
Alors que la France est le plus grand producteur de chanvre en Europe, représentant plus de 60% de la production de l’UE, la question se pose : le pays va-t-il sacrifier cette position et anéantir une filière naissante qui pourrait représenter une véritable alternative économique pour des centaines d’exploitations en difficulté ?
Les députés et sénateurs auront jusqu’au 23 décembre pour trancher. Pour des centaines d’agriculteurs, le chanvre CBD n’est pas simplement une culture parmi d’autres : c’est une question de survie économique et d’avenir pour l’agriculture française.


