Face aux défis environnementaux et alimentaires, des citoyens engagés plaident pour un retour aux semences traditionnelles et une révision complète de notre système agricole. C’est le cas de Simon Bridonneau de Triticum, rencontré il y a 5 ans par Hortus Focus. Il faisait déjà des essais de semences paysannes avec des agriculteurs normands. Simon Bridonneau est cofondateur de la Maison des Semences Paysannes de Normandie. Nous le rencontrons avec Marie Océane Fekaïri, membre d’un collectif d’artisans semenciers dans l’Yonne. Tous deux sont administrateurs Réseau Semences Paysannes.
L’agriculture moderne française traverse une crise profonde. Pollution des eaux, dégradation des sols, dépendance aux intrants chimiques… Le modèle industriel dominant montre ses limites après un siècle d’existence. Dans ce contexte, un mouvement d’agriculteurs, de maraîchers et de jardiniers prône le retour aux semences paysannes. Ils le considèrent comme la clé de la nécessaire transition.

Un triptyque industriel à bout de souffle
“L’agriculture moderne a été construite sur le triptyque semences-machines-chimie“, explique Simon Bridonneau. Cette logique industrielle, développée depuis les années 1960, a permis d’impressionnants gains de productivité. Mais, aujourd’hui, on constate des “dommages collatéraux” qu’on ne maîtrise plus.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes ! Multiplication des captages d’eau fermés pour cause de pollution. Nécessité de mélanger des sources en “moins mauvaise santé” pour respecter les normes. Déplacement constant des seuils de pollution tolérés. “On voit que ce qu’on a construit de stable dans la productivité industrielle s’accompagne d’impacts négatifs désormais quasiment ingérables“, constate Simon.
Cette situation pousse certains agriculteurs à chercher des alternatives. Ils se tournent notamment du côté des semences traditionnelles, adaptées aux “sols vivants” contrairement aux variétés industrielles (F1). Ces dernières, en effet, sont non reproductibles. Et, elles ne poussent correctement que dans des sols “morts maintenus par la chimie et le machinisme“.

La semence n’intéresse pas les élus
Paradoxalement, malgré son importance vitale, la question des semences reste un “impensé politique“. Seuls quelques élus, comme le sénateur Joël Labbé ou le député Benoît Biteau, portent ces enjeux au niveau national et européen.
Au niveau européen, l’eurodéputé Christophe Clergeau s’active notamment sur la question des nouveaux OGM.
« C’est un vote historique ! Après le rejet en 2013 d’une précédente tentative, ce texte offre enfin une approche équilibrée ! Le Parlement n’a pas succombé aux pressions du lobby des semences qui a agité le spectre de la création d’un marché parallèle pour conforter son quasi-monopole. Le droit des paysans à utiliser leurs propres semences doit être inscrit dans la législation européenne pour être en accord avec la déclaration des Nations unies sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales (UNDROP) adoptée en 2018. » s’était exclamé le député européen en charge des dossiers agricoles et environnementaux.
Nous étions en avril 2024 après un vote du parlement européen. Quelques ONG comme Greenpeace, Pollinis ou la Fondation pour la nature et l’homme ont également intégré cette dimension à leur action, mais dans une approche plus globale. Par ailleurs, le réseau Semences Paysannes s’internationalise avec Liberate Diversity.
Cette faible visibilité politique contraste avec l’enjeu considérable que représente le secteur semencier. Il est dominé par quelques multinationales qui “trustent la moitié, voire les trois quarts du marché” précise Simon. Une concentration similaire à celle observée dans la grande distribution ou l’agrochimie.

Changer de système
Pour les défenseurs des semences paysannes, la solution ne peut être que systémique. “Il faut changer de système alimentaire“, martèlent-ils. Ils appellent une simplification qui redonnerait au paysan sa place centrale. Aujourd’hui, l’exploitant agricole est réduit au statut de “maillon faible” d’une chaîne industrielle intégrée.
Cette transformation implique des changements profonds pour nous tous, c’est sûr ! Retour à la cuisine maison (sincèrement, il y a plus dur!). Achat de produits bruts plutôt que transformés (c’est meilleur pour la santé!). Participation directe aux activités agricoles locales (c’est moins facile à imaginer!).
“Ça pourrait impliquer qu’on travaille moins pour gagner de l’argent et qu’on donne plus de temps à la coopération“, suggère Simon Bridonneau.
Certaines initiatives locales montrent la voie. En Normandie, la Maison des Semences Paysannes qu’il a cofondée développe une approche “de la graine au pain“, combinant essais variétaux, mise en réseau d’agriculteurs, développement de filières locales et sensibilisation du public. Des métropoles comme Rouen ou Le Havre, pourtant dirigées par des élus de sensibilités différentes, soutiennent ces projets d’ingénierie agricole alternative.
Et si c’était possible !
Les partisans des semences paysannes contestent énergiquement l’argument selon lequel “l’agriculture biologique va affamer le monde“. Leurs positions sont clairement confortées par la FAO. Et ils rappellent que “80% de l’alimentation mondiale est produite par des systèmes vivriers sans mécanisation et sans chimie“.
Simon estime qu’il existe un décalage considérable entre les positions “hyper technicistes” et les inquiétudes concrètes du terrain. “Quand on discute avec les paysans, on se rend compte que ce que porte le niveau national est très loin de leurs préoccupations“.

Sortir de l’entre-soi pour toucher le grand public
L’enjeu aujourd’hui est de toucher le grand public. “On peut regretter le peu d’écho que les consommateurs reçoivent ou amplifient sur ces questions“, dit Marie Océane Fekaïri, également administratrice du Réseau Semences Paysannes. “Nous travaillons à développer de nouveaux outils de communication tournés vers les urbains.”
La complexité technique du sujet et la nécessité d’une “compréhension 360°” contrastent avec un monde où “les choix sont fondés sur le marketing” et des “réflexions faciles“. C’est la limite d’une logique consumériste du “consommez, ne vous occupez pas du reste, les experts s’en chargent“.
Face à ces défis, le Réseau Semences Paysannes “appelle à une démocratie alimentaire“, nécessitant “un temps de réflexion et de compréhension pour s’approprier tout ça“. Ce changement de posture pourrait s’avérer vital “pour assurer notre approvisionnement” dans les années à venir, car nous sommes arrivés “à la fin de partie” du modèle industriel dominant. La Sécurité sociale de l’alimentation leur parait constituer une partie de la réponse au problème.

