L’autonomie par les outils

Outils et autonomie / L'atelier paysan
©ray-shrewsberry Unsplash

L’Atelier Paysan est une coopérative qui accompagne les agriculteurs et agricultrices dans la conception et la fabrication de machines et de bâtiments adaptés à une agroécologie paysanne. Nous avons rencontré Marie Océane Fekairi, sa représentante, à l’occasion des États Généraux des Agricultures Alternatives, à Joigny.

En remobilisant les producteurs et productrices sur les choix techniques autour de l’outil de travail des fermes, l’objectif est de retrouver collectivement une souveraineté technique, une autonomie par la réappropriation des savoirs et des savoir-faire.

Pour mieux vous informer,
nous croyons utile de vous faire partager les actions
et les réflexions de ces citoyens actifs
qu’on ne retrouve pas trop souvent dans les colonnes des journaux.
Pourtant, la pluralité des propositions est une richesse.

Retrouver l’autonomie

Marie Océane est une femme, vigneronne, ingénieure agronome, engagée. Elle préside le directoire de l’Atelier Paysan. Le collectif, le partage, le respect du Vivant guident ses actions. “Je travaille pour l’innovation au véritable sens du terme. Pas celle qui sert à inventer des objets et des fonctions inutiles et asservissantes. À l’Atelier paysan, on sait que le paysan est un innovateur et un constructeur par essence. Il n’y a pas si longtemps finalement, les agriculteurs concevaient et fabriquaient leurs outils avec le ferronnier et le menuisier du village.”

Savoir fabriquer ses outils, c’est une façon de ne plus dépendre des marchés mondiaux et des banques.

Marie Océane Fekairi
©Dimitri Kalioris

HF : Que fait l’Atelier paysan sur le terrain ?

Marie Océane
Nous organisons le recensement des innovations paysannes en matière d’outils. Nous, je veux dire les ingénieurs qui font partie de l’équipe, les traduisons en plans. Ces spécialistes de la mise en plan connaissent la résistance des matériaux, mais aussi les principes physiques en œuvre. C’est une sorte de validation technique de l’innovation réalisée sur le terrain. Et puis, pour que l’outil soit le plus facile possible à s’approprier, nous travaillons à sa simplification autant qu’à sa robustesse. De cette façon, le plan est aussi facile à lire qu’à exécuter par tous.

Et comme ce savoir est utile à tous, il est impératif de le partager pour que le monde paysan retrouve une autonomie technique et financière. Donc, nous partageons ces plans sur le site de l’Atelier paysan en Creative commons.

Mais ce n’est pas tout !

HF : Certains outils peuvent-ils être utiles aux jardiniers ?

Marie Océane
Bien sûr ! Même si le cœur de notre action reste la production agricole, les outils du maraîchage sont souvent bien adaptés au jardinage. Et nous serons enchantés de savoir que les jardiniers les construisent.

HF : et ça coûte combien ?

Marie Océane
C’est gratuit ! 
Et disponible en accès libre sur notre site internet. C’est l’objet même du réseau et de la coopérative.

 

Outils paysans
©oneword

HF : Il faut adhérer ?

Marie Océane
Nous ne sommes pas une association, donc nous n’avons pas d’adhérents. Nous avons des sociétaires. Si tu veux faire partie de notre grande aventure, tu prends des parts dans la coopérative. Il existe quatre collèges : Paysans et Fondateurs, Associations de soutien, Partenaires et Salariés, le nombre de parts pour y entrer variant d’un collège à l’autre.

HF : Quelle est la philosophie de l’Atelier Paysan ?

Marie Océane
Je crois que l’idée générale est que , quelle que soit l’approche, celle de l’outil ou du colportage politique, nous pensons que les savoirs et les savoir-faire sont un commun indispensable pour être autonome.

Ce que nous entendons par autonome, ce n’est pas cette définition qui se rapproche de l’autarcie. C’est plutôt la capacité de faire le choix de ses dépendances. Parce que nous parlons là d’une autonomie collective, appuyée sur l’intelligence collective, pour faire avancer une agriculture à la fois lowtech, capable de bien nourrir le pays et de vivre correctement.

C’est notre idée d’un monde pour demain à mettre en place dès aujourd’hui.

Outils et récolte de tomates
©kamala Bright - Unsplash

Qu’est-ce que le lowtech ?

À l’inverse des produits high-tech, les objets lowtech doivent être d’une construction simple, avec des matériaux non rares, locaux, et de préférence naturels, afin d’être facilement réparables et recyclables.

HF : Que veux-tu dire par colportage politique ?

Marie Océane
Par politique, j’entends l’intérêt pour la vie de la cité, son sens littéral. Nous sommes confrontés à une crise climatique et un effondrement de la biodiversité qui touche le monde entier et naturellement le monde paysan. Cette situation pose un nombre de questions d’une rare complexité. Et bien sûr, nous n’avons ni les solutions, ni des idées toutes faites.

Ce que nous essayons de développer, ce sont des outils destinés à l’agroécologie. Il nous semble impératif de cultiver dans le respect du vivant et des sols. Nous avons commencé par chercher et trouver des outils maraîchers pour le travail sur sol vivant. Ce sont les premiers dont nous avons fait les plans, parce qu’ils sont peu agressifs. L’Atelier paysan a des petits outils mécaniques, simples, alternatifs qui évitent l’usage des pesticides.

Nous écoutons les paysans. Nous essayons, bien sûr, de promouvoir une agriculture respectueuse et même régénératrice de biodiversité. C’est ça le colportage !

Outils du végétal
©jonathan kemper - Unsplash

HF : Tu as dit que l’Atelier Paysan avait d’autres actions…?

Marie Océane
Nous réalisons un travail sur les récoltes et les semences afin de pouvoir les multiplier et les ressemer. Nous mettons aussi en place des itinéraires techniques, à destination des agriculteurs, dont le but est de remettre de la matière organique dans les sols. Là, je parle avec ma casquette d’agronome. On sait désormais que plus on met de matière organique dans un sol, moins on a besoin de machines puissantes pour travailler. Ce qui travaille le mieux le sol finalement, ce sont la plante et les auxiliaires.

Et c’est vrai aux champs comme au jardin, mieux vaut développer des outils de gestion du végétal que des outils de travail du sol stricto sensu.

HF : Un peu d’histoire ?

Marie Océane
Fabrice Clerc, fondateur de l’Atelier Paysan, en 2014, part du principe que la question alimentaire fait partie des communs.  Issu d’un groupement d’agriculture biologique situé en Isère qui propose des préconisations agronomiques, il repense l’usage de la machine. Il veut remettre l’outil de travail agricole à sa place, c’est-à-dire au service des paysan·ne·s. Il fait le constat que la machine, par son usage et son développement, a impacté l’agriculture et son développement. C’est ce que montre le film “Tu nourriras le Monde”, projeté lors des États Généraux des Agricultures Alternatives.

“Le collectif L’Atelier Paysan est une aventure fondamentalement politique, qui entend contribuer à une transformation radicale du modèle agricole et alimentaire vers une agriculture biologique et paysanne généralisée.” (Fabrice Clerc)

HF : Tu veux dire que les outils induisent la technique ?

Marie Océane
Les outils correspondent à des modes de culture. Lorsqu’il a fallu accroître les rendements, les machines ont été conçues pour faire du paysan un producteur à la manière des usines. Aujourd’hui, nous voulons des outils qui accompagnent une évolution de l’agriculture vers l’agroécologie. Que les choses soient claires, il ne s’agit en aucun cas d’un retour en arrière ! Bien au contraire, il faut prendre en compte les réalités climatiques et écologiques pour continuer à nourrir les populations.

Derrière cela, il y a des enjeux de santé pour les paysans comme pour les citoyens, mais aussi des enjeux alimentaires, des enjeux écologiques majeurs en termes de gestion de l’eau, des surfaces et des sous-sols, de biodiversité… d’avenir !

HF : Peux-tu nous donner un exemple ?

Marie Océane
Prenons l’exemple de la couverture intégrale des sols en viticulture. En vigne basse, cette couverture est un enjeu de piégeage du carbone, de gestion de l’eau et du stockage de la matière organique dans le sol. Mais il faut pouvoir travailler. Avec d’autres vignerons, nous avons développé un outil qui permet de semer directement sous couvert végétal. Les vignerons avaient besoin de cela, dès lors qu’ils avaient totalement repensé leur manière de cultiver au regard de l’agroécologie.
Parce que l’agroécologie, ce n’est pas quelques adaptations sous forme d’engrais verts, de purins ou d’huiles essentielles. Et c’est vrai en agriculture comme au jardin. Rentrer dans une logique de respect du Vivant dans la façon de cultiver suppose de revoir tout ce qu’on croit savoir. Ce n’est pas un exercice facile. Mais c’est le seul.

Et comme on change tout, on change aussi d’outillage !

HF : Concrètement, comment se passe la conception d’un outil ?

Marie Océane
Nous sommes sollicités pour différents types de demandes. Soit, il s’agit pour un agriculteur d’adapter son propre matériel à de nouveaux usages. Ou, il a besoin, comme dans l’exemple précédent, d’un outil pour une pratique nouvelle. Soit, un des outils que nous proposons doit être modifié pour mieux correspondre à un besoin précis.

Dans tous les cas, nous concevons avec les utilisateurs. Car, si nous connaissons bien l’ingénierie qui permet de faire des plans fiables, l’agriculteur a la maîtrise de l’outil et de sa pratique. Nous appelons ce que nous faisons d’un nom compliqué : la rétro ingienierie ascendante. Ça signifie partir du terrain, co-créer avec l’utilisateur, puis dessiner les plans pour tous les autres !

HF : Les outils sont-ils lowtech ?

Marie Océane
Nous sommes clairement identifiés comme un acteur des lowtech en agriculture, même si nous utilisons un petit peu de technologie Arduino. Il s’agit de puces préprogrammées en libre accès. On a un peu de motorisation, mais la plus simple possible.

L’atelier Paysan, ce sont aussi des chercheurs

Ils produisent donc des enquêtes et des publications.

Reprendre la terre aux machines : Manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire !

Cet essai est le fruit du travail de plus d’un an du groupe d’écriture de l’Atelier Paysan composé de sociétaires. Il vient éclairer plus d’une décennie d’explorations collectives en technologies paysannes, période jalonnée de nos cheminements techniques et politiques. Il situe la question des technologies agricoles dans le champ agricole et alimentaire de la fameuse « ferme France »…

Aux éditions du Seuil, mai 2021.

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