Les pollinisateurs disparaissent. Les pesticides prolifèrent. Et pendant ce temps, des lobbies font réécrire la loi. Pollinis, ONG citoyenne, se bat pied à pied. Rencontre avec un combat qui engage bien plus que les abeilles. Pollinis est une association dont le but est de se battre pour la protection des abeilles domestiques et sauvages, et pour une agriculture qui respecte tous les pollinisateurs. Dans quel état j’erre, le podcast du Vivant reçoit, Nicola Laarman, un de ses fondateurs.
Ce que la mort d’une abeille révèle
Une abeille morte dans un champ, ce n’est pas un fait divers. C’est un signal. Celui d’un système agricole qui détruit, méthodiquement, les conditions mêmes de sa propre survie.
Plus de 75% des cultures alimentaires mondiales dépendent de la pollinisation animale. Sans abeilles, sans papillons, sans syrphes, sans bourdons, des pans entiers de notre alimentation s’effondrent. Pas métaphoriquement. Concrètement, biologiquement, irrémédiablement.
Pollinis, ONG française indépendante financée uniquement par des dons citoyens, a fait de cette réalité son mandat. Pas de subventions publiques, pas de compromis avec les industriels. Recherche scientifique, mobilisation citoyenne, actions en justice : l’association avance sur trois fronts simultanément, depuis des années, sans relâche.
Nicolas Laarman, son fondateur et délégué général, est architecte de formation. Ce détail n’est pas anodin. Lire le paysage, comprendre les relations entre espaces et vivants, anticiper les effondrements : c’est précisément ce qu’il fait, à l’échelle des écosystèmes agricoles français et européens.
Un contexte inquiétant pour les pollinisateurs
L’effondrement des populations d’insectes est largement documenté par les scientifiques du monde entier. Une réduction spectaculaire de 95,1% de la biomasse totale s’est en seulement 24 ans, selon une étude publiée dans Pest Science en 2023. Au cœur du carnage, les pollinisateurs représentent une population essentielle. Selon l’Anses, les abeilles représentent 90% des insectes pollinisateurs, aux côtés des bourdons, des papillons ou des mouches.
Et, comme l’écrit Greenpeace, le bourdon américain, une espèce indigène du Canada, est au bord de l’extinction. Les scientifiques estiment qu’il a connu un déclin stupéfiant de 99 % au cours des trois dernières décennies.
Notre monde, celui habitable par les humains, est menacé. La disparition des abeilles et des autres pollinisateurs le met en danger. Ce sont eux qui assurent le transport du pollen et du nectar de 80% des plantes à fleurs. Elles se reproduisent grâce à cet échange avec eux. Et ce sont plus de 75% des cultures destinées à l’alimentation humaine dans le monde qui en dépendent. Il faut y ajouter la nourriture d’une partie importante des non-humains.

Des pesticides jusque dans les réserves naturelles
On croyait les aires protégées à l’abri. Parcs naturels, réserves, zones Natura 2000 : des sanctuaires, en théorie. La réalité de terrain est tout autre.
Depuis 2024, Pollinis mène une campagne de prélèvements systématiques dans ces espaces supposément préservés. En 2025, l’association étend ses analyses de l’Occitanie à l’Île-de-France. Plus de 150 échantillons de sols et de fleurs passés au crible. Le résultat est accablant : près de 50 pesticides différents détectés, dont certains officiellement interdits depuis des années.
La contamination ne s’arrête pas aux bordures des champs. Elle diffuse, s’infiltre, persiste. Elle colonise les refuges. Elle empoisonne les sanctuaires.
Ce travail de documentation minutieux n’est pas seulement scientifique. Il est stratégique. Ces données alimentent les dossiers juridiques, renforcent les plaidoyers, rendent impossible le déni. Quand les chiffres parlent, les arguments des lobbies fléchissent.

2025 : une victoire judiciaire arrachée
L’année 2025 marque un tournant. La cour administrative d’appel rend une décision que Pollinis qualifie d’historique. L’État français est contraint de réformer ses protocoles d’évaluation et d’autorisation des pesticides. Les procédures doivent désormais s’aligner sur les connaissances scientifiques actuelles. Les substances insuffisamment protectrices pour la biodiversité doivent être réévaluées.
C’est le fruit de plusieurs années de combat juridique, mené conjointement avec la coalition Justice pour le Vivant. Une victoire obtenue sans négociation de couloir, sans compromis discret avec le ministère, sans tractations. Uniquement par le droit et par la preuve.
Mais une victoire judiciaire ne survit que si la loi ne la déterre pas.
Les lois Duplomb : l’offensive du retour en arrière
En 2026, deux projets de loi portés par le sénateur Laurent Duplomb traversent le débat parlementaire. Pollinis sonne l’alarme immédiatement. Pour l’association, ces textes constituent une régression délibérée : ils menacent d’enterrer la décision de justice de 2025 et d’affaiblir les garde-fous réglementaires arrachés de haute lutte.
Pollinis descend dans la rue. Des rassemblements s’organisent près de l’Assemblée nationale, dans le cadre d’un large front de mobilisation citoyenne. Ce n’est pas une manifestation de plus. C’est la défense d’une victoire juridique concrète contre une offensive législative organisée.
Nicolas Laarman est sans ambiguïté sur ce point. Ce que l’agro-industrie n’a pas obtenu devant les juges, elle tente de l’obtenir par la loi. Le contre-lobbying est une guerre d’usure. Elle se mène à Paris, à Bruxelles, dans les couloirs des ministères, dans les commissions parlementaires. Pollinis y est, avec ses 1,2 million de soutiens citoyens comme seule monnaie d’échange.
Bâillonner les ONG : la tentation autoritaire
L’offensive ne se limite pas aux textes sur les pesticides. En 2025 et 2026, des amendements dits “bâillons” font leur apparition dans les projets de loi de finances. Objectif affiché : restreindre, voire pénaliser, les actions en justice menées par les associations de défense de l’environnement.
Pollinis nomme cette manœuvre pour ce qu’elle est : une tentative de neutraliser la société civile organisée quand elle gêne les intérêts industriels. Si ces amendements passent, c’est toute une écologie juridique citoyenne qui se retrouve fragilisée. Pas seulement Pollinis. Des dizaines d’associations, des années de jurisprudence, une culture du recours collectif construite patiemment.
L’ONG continue par ailleurs de réclamer la dissolution de la cellule Déméter de la gendarmerie nationale, créée pour surveiller les “atteintes idéologiques” au monde agricole. Pour Pollinis, cette structure cristallise une confusion dangereuse entre contestation démocratique et menace sécuritaire.

Les pesticides génétiques : la prochaine bataille
Pendant que les combats actuels font rage, une nouvelle génération de produits phytosanitaires s’apprête à entrer dans les champs. Les insecticides à ARN interférents, surnommés “pesticides génétiques”, agissent différemment des molécules classiques. Ils ciblent l’expression des gènes des insectes. Ils se disséminent dans l’environnement selon des mécanismes encore mal compris.
Les protocoles d’évaluation existants ne sont pas conçus pour ces technologies. Les agences réglementaires, dont l’EFSA au niveau européen, peinent à se saisir du sujet avec la rigueur qu’il exige. Et pendant ce temps, les premières autorisations se profilent.
Pollinis réclame un moratoire. Pas par principe de précaution timoré, mais parce que disséminer dans les écosystèmes des substances dont on ne maîtrise pas les effets sur les pollinisateurs relève de l’irresponsabilité documentée. Une campagne de mobilisation citoyenne est prévue pour renforcer la pression sur les autorités européennes et françaises.

Changer de modèle, pas juste de molécule
Nicolas Laarman le répète dans chaque interview, chaque conférence, chaque tribune. La question des abeilles n’est pas qu’une question de biodiversité. C’est une question de modèle agricole global.
Interdire un pesticide, c’est bien. Mais si on le remplace par un autre tout aussi toxique, ou par une biotechnologie insuffisamment évaluée, on déplace le problème sans le résoudre. Ce que Pollinis défend, c’est une transition agroécologique profonde : sortir de la dépendance aux intrants chimiques, restaurer les haies et les corridors écologiques, diversifier les cultures, rendre aux paysages leur complexité biologique.
Pollinis finance d’ailleurs des projets de terrain concrets. Restauration d’habitats, création de prairies mellifères, corridors écologiques autour des exploitations. Des partenariats avec des écoles, des communes, des agriculteurs engagés dans la transition. Le combat juridique et le travail de terrain se nourrissent mutuellement.
Un million de raisons de continuer
Ce qui frappe dans le modèle de Pollinis, c’est sa cohérence. Pas de subventions publiques, donc pas de conflit d’intérêts potentiel avec les pouvoirs qu’elle attaque en justice. Pas d’actionnaires, donc pas de pression à l’autocensure. Une communauté de 1,2 million de soutiens citoyens, petits donateurs dont l’indépendance collective constitue une force que ni les lobbies ni les gouvernements ne peuvent acheter.
C’est précisément cette architecture qui rend Pollinis dangereuse pour ses adversaires. Et c’est précisément pour ça qu’on cherche à la bâillonner.
Les abeilles meurent. Les lois reculent. Les pesticides persistent, même là où ils sont interdits. Mais quelque chose résiste, documenté, organisé, patient. Le combat de Pollinis n’est pas un combat pour les insectes. C’est un combat pour décider collectivement quel monde agricole nous voulons transmettre.
Et cette question-là ne peut pas être laissée aux seuls lobbies pour y répondre.


