Lecture • Bertille Darragon “Jardiner dans les ruines”

Jardiner dans les ruines
©Isabelle Vauconsant
  • Bertille Darragon est une jardinière de longue date. Elle a même fait des incursions dans le maraîchage. Ce qui la préoccupe, c’est l’alimentation, et en particulier la reprise en main de sa production par nous, vous, elle. Car, après 4 ans de recherches pour écrire un livre dont chaque page a été relue par un ou deux scientifiques, elle fait un constat : le jardin n’est pas un espace isolé du monde et des toxiques.

Bertille jardine depuis une dizaine d’années à 800 mètres d’altitude en Isère, sur le Trièves, entre les massifs du Vercors et du Dévoluy. Jardinage, maraîchage, elle a multiplié les pratiques et les expériences. En 2018, avec une amie, elle constate qu’aucun livre de jardin ne répond à ses questions sur les différentes formes que prend l’effondrement de la biodiversité.

Genèse d’un manque devenu livre

Les deux jeunes femmes décident de faire des recherches pour rassembler ces réponses manquantes, en organisant le travail autour des 9 limites planétaires.

Un travail encyclopédique

Les recherches conduisent à des informations multiformes et surtout appellent des réponses scientifiquement démontrées. Bertille n’avait pas imaginé l’ampleur du travail et pour le moment son livre porte exclusivement sur les pollutions systémiques. “J’ai mené à bien la partie qui concerne les entités nouvelles.”

jardin printemps
©Erperlstrom
Bertille Darragon
©Alexandra Fleurantin

Mais de quelles ruines s’agit-il ?

Celles du monde extractiviste et industriel. Ce ne sont pas, comme les ruines romaines, des pierres que l’ont peut réutiliser pour bâtir de nouvelles maisons. Ce ne sont pas non plus des ruines parmi lesquelles on se promène sans risque. Bertille Darragon les décrit comme des ruines zombies, actives, qui continuent leur travail de contamination sans jamais s’arrêter. Ne parle-t-on pas de polluants éternels pour désigner les PFAS ? Ces ruines ne sont pas stabilisées non plus. Notre monde en produit toujours plus et elles continuent à s’accumuler sans que nous ayons trouvé de solution pour les évacuer. “Il y a donc un enjeu majeur à mettre un arrêt à tout ça”, dit l’autrice.

Les entités nouvelles ?

C’est le nom donné aux polluants par l’équipe des chercheurs qui a travaillé sur les limites planétaires.

“L’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère est la neuvième des neuf limites planétaires. En 2009, définie sous l’intitulé « pollution chimique » (Rockström et al.), elle désignait les éléments radioactifs, les métaux lourds et de nombreux composés organiques d’origine humaine présents dans l’environnement.” [source]

Des effets systémiques

Ce ne sont pas seulement les pollutions chimiques issues de l’industrie ou de l’agriculture, mais aussi les OGM, les nanomatériaux et les radionucléides. Parmi les pollutions qui perturbent le travail des jardiniers et la qualité de ce qui est produit : les plastiques ne sont pas, à proprement parler, une pollution chimique, mais qui au fil de leur dégradation s’infiltrent partout dans le vivant avec des effets très graves.

Ce nom, entités nouvelles, a aussi été choisi pour exprimer le fait que ces pollutions ne sont pas exclusivement locales. Elles ont des effets sur tout ou partie des systèmes du vivant.

Les pesticides

Prenons quelques exemples

L’ozone

L’ozone est un polluant atmosphérique bien connu pour ses effets délétères sur la santé humaine, non-humaine et sur la végétation. Il se forme dans les basses couches de l’atmosphère sous l’effet du rayonnement solaire et lorsque les températures sont élevées. L’activité humaine accroit considérablement la production d’ozone, le CO2 étant principalement émis par le trafic routier et les activités industrielles.

L’ozone, polluant secondaire et impactant

On parle, pour l’ozone, d’un polluant secondaire puis qu’il est fabriqué par le soleil et la chaleur à partir des émissions de CO2. Il est systémique, car ses conséquences ne se limitent pas à l’espace autour des industries et des villes. Elles ont un impact important sur le climat de la France, de l’Europe et du monde. Elles contribuent au bouleversement climatique qui affecte toute la planète. Les conséquences sont aussi très importantes sur la photosynthèse. Jardiner lorsque la photosynthèse est perturbée, ce n’est pas simple !

Usine • polluants
©Yu-unsplash

Des travaux ont permis de montrer que de fortes concentrations d’ozone créent des dommages visibles (chloroses et nécroses des feuilles), tandis que des concentrations plus faibles, mais délivrées de manière chronique, altèrent la croissance sur le long terme. [Lire The Conversation : L’ozone et les plantes, histoire d’une relation toxique].

On est donc bien face à des polluants qui génèrent des impacts globaux sur les processus à l’œuvre dans la biosphère.

Polluants - pulvérisation de pesticides
©Rocklights

Les pesticides

Les pesticides sont nombreux à être épandus dans les champs. Les jardiniers les ont longtemps (trop longtemps) utilisés. Désormais, chacun est assez conscient de sa responsabilité sur les écosystèmes et limite les interventions chimiques. Mais hélas, les terres agricoles sont encore imbibées de pesticides, parmi lesquelles le glyphosate.

Ce produit, délétère pour la santé humaine comme pour celle des écosystèmes, se répand dans les sols, les rivières, les nappes souterraines, les plantes, nos corps, et donc impacte le système dans son ensemble.

Les jardiniers ne sont pas déconnectés du monde !

Bertille Darragon est jardinière. Elle sait à quel point on se sent à l’abri et loin des aléas du monde lorsqu’on est dans son jardin. C’est très personnel un jardin ! On y est chez soi et rien que chez soi. Mais, ce qui est sûr, c’est que si on le pollue avec des produits qui tuent les plantes ou les animaux, cette pollution dépasse les limites du jardin. Et ce que font les voisins, plus ou moins proches, a des conséquences sur notre petit bout de terrain également.

Bertille insiste donc, preuves à l’appui, pour dire que les grandes pollutions qui nous entourent nous concernent tous. Qu’on le veuille ou non, elles entrent dans nos jardins. Et elles ont des conséquences sur la qualité des légumes que nous cultivons, des fruits que nous cueillons et de la biodiversité.

Faut-il cesser de jardiner ?

Mais non, s’exclame Bertille Darragon, car il se passe la même chose dans la parcelle maraîchère qui cultive les aliments que nous achetons.

Il faut s’insurger contre toutes ces grandes sources de pollution reliées à l’extractivisme et à l’industrialisme. Car, nous en sommes les témoins directs. Nous pouvons légitimement nous en préoccuper individuellement, mais aussi et surtout collectivement.

“Je suis toujours à la fois amusée et choquée d’entendre dire lorsqu’on s’occupe de choses importantes :
ce n’est pas du jardinage, ça ! Comme si le jardinage était une activité complètement dépolitisée.”

Jardin et polluants
©Isabelle Vauconsant

Dévaloriser le fait de jardiner

Pour Bertille Darragon, c’est une volonté de décrédibiliser et de réduire le jardinage à une activité de loisir très individualiste. Par là, on renvoie aussi les jardiniers à une moindre importance et ça la met un peu en colère. “Jardiner au potager, c’est déjà chercher à produire de l’alimentation, donc un pas de côté vers l’autonomie alimentaire. Il est facile ensuite d’enrichir cette notion politique du jardinage par des pratiques collectives et de solidarité. Le cercle s’élargit à la préoccupation alimentaire en général et donc aux pratiques agricoles.” Et on peut s’inquiéter de ce que contiennent les aliments qui nous sont vendus par l’agro-industrie (pesticides, mais aussi métaux lourds ou moins lourds).

Dans la pratique

Dans son livre, Bertille Darragon livre des solutions pratiques pour jardiner en étant bien conscient de l’environnement proche et lointain. Elle appelle aussi à faire communauté et à s’emparer des questions qui nous concerne tous : notre alimentation, notre santé, la santé du monde qui nous accueille.

Un livre passionnant !

“Voici le livre de référence pour composer avec les assauts du monde industriel sur nos bouts de jardin, pour mettre les mains à la terre en connaissance de cause.”

Pauline Stive – Illustratrice de Jardiner dans les ruines – Quels potagers dans un monde toxique ?

Jardiner dans les ruines - Quels potagers dans un monde toxique ?
Bertille Darragon • Écosociété • 384 p. • 25€

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