1000 km à pied à la rencontre de l’effondrement

Joseph Garrigue, un écologue en colère
©Isabelle Vauconsant

À 60 ans et parce qu’il constate au quotidien les dégâts causés par les pesticides sur l’ensemble du vivant, Joseph Garrigue, sa compagne Françoise Taine, écologues, et 300 personnes viennent de parcourir 1000 km à pied pour alerter l’opinion française. Joseph Garrigue était le conservateur de la forêt de La Massane, dernier contrefort des Pyrénées avant la Méditerranée. Cette forêt, gérée en libre évolution depuis 150 ans, s’étend sur 336 hectares, entre 600 et 1253 m d’altitude à Argelès-sur-Mer.

1000 km à pied jusqu’à Paris ! Pourquoi ?

“Pour demander l’arrêt immédiat de l’utilisation des pesticides. Parce que c’est un scandale de santé publique. Parce qu’ils tuent la biodiversité et nous avec. Parce qu’on pisse tous du désherbant !”

“Je suis en colère. Il faut qu’on sache que lorsqu’un agriculteur traite son champ avec des pesticides, il répand cette mort dans tous les milieux, même les milieux protégés et jusqu’en antarctique.” En plein accord avec Pierre-Henri Gouyon, il rappelle que les pesticides sont faits pour tuer et qu’ils sont incroyablement efficaces.

150 ans de libre évolution, et pourtant !

La forêt de La Massane est un lieu vaste et très protégé. Elle appartient au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2021. En libre évolution, La Massane est considérée comme un laboratoire à ciel ouvert par la communauté scientifique. Et pourtant, malgré les 10 200 espèces répertoriées, force est de constater un véritable effondrement. “Finalement, nous pouvons voir, même dans ce milieu particulièrement protégé, les conséquences de la perte de 80% des insectes volants en moins de 20 ans.”

L’INRAE le confirme

“Cette contamination touche aussi les zones situées à distance des parcelles cultivées comme les milieux aquatiques et les sédiments, ceci jusqu’à des milieux reculés comme les zones proches des pôles et les grands fonds marins. Parmi les substances retrouvées à des centaines ou des milliers de kilomètres de leur zone d’application, on retrouve notamment celles interdites depuis plusieurs années, voire plusieurs décennies, dont la concentration tend toutefois à diminuer. L’exposition aux produits phytopharmaceutiques est avérée pour un large panel d’organismes et montre que la contamination se propage aussi parfois le long des réseaux trophiques.” peut-on lire sur le site de l’INRAE.

• trophique : du grec trophê, nourriture, relatif à la nutrition d’un individu vivant.

Joseph Garrigue • Conservateur 1992 – 2023
Joseph Garrigue • Conservateur de la forêt de la Massane • 1992 – 2023

Les pesticides sont efficaces et à spectre planétaire

Joseph a traversé la France pour savoir si partout on assistait au même désastre. Lui a vu se réduire drastiquement les populations d’Anthaxia hungarica et des lycénidés mais aussi des papillons de grande taille au corps épais et aux ailes généralement étroites et effilées qu’on appelle des sphinx. Alors, il est parti à pied, “parce que c’est le plus écolo des transports” et pour discuter avec des Français.

On retrouve jusqu’à -3000 m certaines molécules comme le DDT et ses produits de dégradation, un insecticide interdit depuis plusieurs décennies.

Wilfried Sanchez
Ifremer | Directeur scientifique adjoint

55 000 à 70 000 tonnes de produits phytosanitaires (les pesticides en tout genre, mais aussi pour une faible part, les produits du bio et de bio-contrôle) sont vendues en France chaque année. 95 à 98% de ces substances sont répandues sur les cultures. On les dépose sur ce que nous mangeons ou ce que mangent les animaux que nous mangeons. Ces produits sont volatils ou pénètrent très profondément dans les sols. Ils suivent les cours d’eau et parviennent à la mer. Et là, ils poursuivent leur macabre travail sur le plancton, les poissons…

Un regard de naturaliste sur le paysage français

“J’ai observé et je n’ai pas vu de grands vols d’alouettes ou de chardonnerets. À force de tuer tous les insectes, comment imaginer que les insectivores puissent survivre ?” L’écologue n’a pas entendu les chants des oiseaux. Pas davantage que les bourdonnements des insectes. Il sait que sans eux, point de pollinisation. Point de plantes. Point d’aliments.

Le consensus scientifique est fort
et pourtant on continue !

“Je crois qu’on a une classe politique complètement déconnectée du Vivant et au service des puissances d’argent. Or comment peut-on justifier un empoisonnement généralisé de la planète, y compris des humains, par des nécessités de productivité. En ce moment, dans les hôpitaux, des médecins mettent en place des services pour accueillir des malades de cancer de plus en plus jeunes, des maladies chroniques liées aux perturbateurs endocriniens… C’est un vrai scandale !”

Pin parasol en illustration des 1000 km de Joseph Garrigue
©Isabelle Vauconsant

Quelles solutions ?

“L’agroécologie est une vraie solution. La bascule doit se faire au plus tôt. J’ai rencontré des paysans et heureusement, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, un nombre significatif d’entre eux n’est pas du tout opposé à la transition. Ils demandent un accompagnement correct : formation et soutien financier. Mais c’est une honte de nous faire croire que l’écologie est visée par l’ensemble du mouvement paysan.”

Ce qui vous fait très peur ?

“L’eau. La Massane est dans les Pyrénées orientales et souffre de stress hydrique. Alors bien sûr, les systèmes forestiers naturels sont plus résilients que les autres. Mais le manque d’eau et donc la concentration de produits chimiques dans celle qui est là nous amène à passer des records mondiaux. Nous ne sommes pas au bout de nos peines.”

IMPACTS DES PRODUITS PHYTOPHARMACEUTIQUES SUR LA BIODIVERSITÉ ET LES SERVICES ÉCOSYSTÉMIQUES
Sophie Leenhardt (coordination scientifique),
Laure Mamy (coordination scientifique),
Stéphane Pesce (coordination scientifique),
Wilfried Sanchez (coordination scientifique)

Aux éditions Quae.

En 2022, une expertise scientifique collective a été conduite par INRAE et Ifremer. Elle montre que les pesticides (produits phytopharmaceutiques) contaminent tous les milieux, des zones agricoles où ils sont utilisés jusqu’aux grands fonds marins et aux zones polaires.
Le bilan de ce travail a mobilisé 46 scientifiques pendant 2 ans.

IMPACTS DES PRODUITS PHYTOPHARMACEUTIQUES SUR LA BIODIVERSITÉ ET LES SERVICES ÉCOSYSTÉMIQUES

2 mars à l’Académie du Climat à Paris

La course démarrée en janvier 2024 s’est achevée, à l’Académie du Climat, dans une volonté de convergence des luttes pour la biodiversité.

Sont intervenus :

– Gilles Bœuf, biologiste ex-président du Muséum National d’Histoire Naturelle
– Emmanuelle Porcher, écologue, directrice du Centre d’écologie et des sciences de la conservation au Muséum National d’Histoire Naturelle
Marc-André Selosse, professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle
– Julie Bertrand, vice-présidente des Réserves Naturelles de France
– Maud Lelièvre, présidente du Comité français de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature
Francis Hallé, botaniste
– Barbara Castin, comédienne
– Charles Sultan, professeur expert Pesticides et santé, Faculté de Médecine de Montpellier : « Les pesticides: un cataclysme sanitaire présent et futur »

Pour le vivant – stop pesticides – maintenant ! 

illustration des 1000 km de Joseph Garrigue
©Isabelle Vauconsant

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