La muselière qui fait reculer le frelon

Ruches à protéger du frelon

Un ingénieur toulousain a mis au point un dispositif électrique intelligent pour protéger les ruches du frelon asiatique. Une invention low-tech à haute valeur ajoutée, portée par une IA révolutionnaire.
Le frelon asiatique (Vespa velutina) est devenu l’ennemi public numéro un des apiculteurs français. Arrivé il y a vingt ans, il s’est installé durablement. Aujourd’hui, l’éradication est impossible. Il faut apprendre à vivre avec et à se défendre.

Raquette de badminton contre 6 000 frelons

Alexandre Giora est ingénieur du vivant, entrepreneur et apiculteur amateur. Il connaît le problème de l’intérieur. « L’année dernière encore, j’étais devant mon rucher avec une raquette de badminton, à travailler mon coup droit pour essayer d’empêcher les frelons de s’approcher », raconte-t-il avec un sourire résigné. Puis vient la lucidité : « Je me suis dit, c’est pas possible, ça va pas durer tout l’automne. »

Le frelon à pattes jaunes
Le frelon à pattes jaunes

Les chiffres donnent le vertige

Un nid de frelons, c’est 6 000 individus. Et il suffit de dix frelons pour décimer une colonie de 30 000 abeilles. En France, les pertes apicoles imputables au frelon sont estimées entre 3 et 30 % du cheptel national chaque année. Et ça coûte cher, la facture grimpe : de 2,8 à 30,8 millions d’euros annuels, rien que pour le remplacement des colonies perdues. En Occitanie, le pire scénario atteint 5,5 millions d’euros de pertes. Certains apiculteurs individuels s’effondrent : dans le Maine-et-Loire, l’un d’eux a perdu 40 ruches sur 48 en une seule saison, soit 83 %.
« On peut attraper des dizaines, des centaines de frelons dans les pièges, ça ne changera rien. Le combat est perdu d’avance », tranche Alexandre. Alors, il a inventé autre chose.

Apiculteur au travail
Apiculteur au travail

Un grillage intelligent entre la ruche et le prédateur

Le dispositif s’appelle God Save the Bee. Il se présente comme une muselière électrique qui se clipse à l’entrée de la ruche, devant la planche d’envol.
« C’est une sorte de grillage permissif aux abeilles », explique l’inventeur. Les mailles sont calibrées : les abeilles passent librement dans les deux sens. Les frelons, plus gros, créent une résistance dans les fils et reçoivent une décharge électrique. Comme les clôtures qui protègent les vaches dans les champs.
L’objectif n’est pas de tuer le frelon. C’est de l’éduquer. « Les frelons qui viennent devant la muselière électrique y vont passer une fois, mais pas deux. Et à partir de ce moment-là, c’est gagné », assure Alexandre. Un apprentissage par l’expérience, aussi brutal qu’efficace.

La muselière qui éloigne le frelon
La muselière qui éloigne le frelon

Le stress, le vrai tueur des colonies

Ce que l’invention combat en priorité, ce n’est pas tant la prédation directe. C’est le stress. « Ce qui tue les abeilles, c’est pas tant le fait que le frelon vienne les manger, c’est le fait qu’il soit près des ruches », explique Alexandre. Sous pression, les ouvrières cessent de butiner. La ponte ralentit. La colonie s’effondre de l’intérieur.

Déstress !

Les données scientifiques corroborent ce diagnostic. Plus de 12 frelons postés devant une ruche suffisent à stopper intégralement le butinage. La mortalité des abeilles domestiques liée au frelon – directement ou indirectement – atteint environ 20%. « Si on maintient le frelon à une certaine distance de la planche d’envol, ça déstresse les abeilles. Et si les abeilles travaillent, c’est gagné, parce qu’elles assurent elles-mêmes leur survie », résume l’inventeur.

Une IA neuro-morphique au cœur du dispositif

La vraie rupture technologique est invisible. God Save the Bee embarque une intelligence artificielle neuro-morphique, capable de détecter le frelon asiatique et uniquement lui. « On a 700 000 critères de détection », précise Alexandre. Le système analyse en temps réel, localement, sans connexion internet. Autonome grâce à un panneau solaire. Et ultra-frugal : « 97% d’énergie en moins que ChatGPT pour la même fonction ».
Résultat : un dispositif sélectif. Abeilles, guêpes, bourdons, papillons, syrphes – tout l’écosystème est épargné. Seul le frelon asiatique déclenche l’arc électrique.
La start-up toulousaine, trois personnes dont deux ingénieurs spécialisés en IA, fabrique actuellement le dispositif en France. God Save the Bee est en prévente à 49 € pour une livraison à la saison apicole 2025.

50 euros contre 150 euros de perte

L’équation économique est simple. Un essaim de remplacement coûte entre 120 et 150 euros. L’année où on l’installe, il n’y a pas de récolte. « S’équiper avec une muselière qui coûte 50 euros et qui peut protéger sur plusieurs années, ça va forcément être intéressant », calcule Alexandre. Pour les ruchers isolés de 10 à 20 ruches – les plus vulnérables selon lui -le rapport coût-bénéfice est immédiat.
71,9% des apiculteurs français déclarent ressentir la pression du frelon. 81,5% signalent des pertes hivernales. La filière apicole est déjà à genoux – pesticides, varroa, changement climatique. Le frelon, lui, ne recule pas. Il se multiplie.

Une muselière à 49 euros ne sauvera pas toutes les abeilles de France. Mais elle prouve qu’on peut innover vite, frugalement, utilement. Et que parfois, la meilleure réponse à un prédateur envahissant, c’est de lui apprendre, une bonne fois, à garder ses distances.

La muselière qui éloigne le frelon
La muselière qui éloigne le frelon

Au-delà des ruches : une IA qui voit loin

God Save the Bee n’est qu’une vitrine. Derrière, la technologie développée par l’équipe toulousaine a des ambitions bien plus larges. « Notre IA est dans les mains des ingénieurs, des développeurs, des industriels pour qu’eux-mêmes résolvent des cas d’usage inhérents à leur activité », explique Alexandre Giora. Le frelon, c’est la démonstration. Le reste, c’est à venir.
Les applications envisagées sont vastes. En agriculture d’abord : détecter des loups, des sangliers, des palombes ou des pigeons ravageurs, puis déclencher un signal lumineux ou sonore pour les faire fuir, sans piège, sans poison, sans contact. Dans la sécurité ensuite : la start-up a déjà développé un outil capable de « voir à travers les murs » grâce à des ondes radio de type Wi-Fi. « De l’autre côté du mur, à travers un petit écran, on peut savoir exactement où sont les personnes et dans quelle position », décrit l’inventeur, avec un matériel de quelques dizaines d’euros. Fabrication assurée en France, par l’équipe elle-même.

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