Des pesticides dans les sanctuaires de la nature

Flamands roses dans les sanctuaires des réserves naturelles

Les réserves naturelles françaises, censées protéger la biodiversité des dérives agricoles, ne sont plus des sanctuaires. Une étude inédite de l’ONG POLLINIS révèle la présence de 47 molécules chimiques différentes dans leurs sols et leurs plantes – dont six substances interdites dans l’Union européenne.

Fin du mythe du sanctuaire préservé

On les imaginait inviolables. Des espaces hors du temps, à l’abri des épandages et des dérives aériennes de produits chimiques. Les réserves naturelles françaises représentent, dans l’imaginaire collectif autant que dans le droit européen, des refuges où la nature peut respirer librement, loin des logiques productivistes.
Cette image vient de prendre un coup sérieux.
Entre juin 2024 et juin 2025, l’ONG POLLINIS a mené la première étude chimique systématique sur la contamination aux pesticides dans les réserves naturelles françaises. Résultat : six des dix-sept réserves naturelles testées contenaient au moins un échantillon de sol ou de fleurs contaminés par des pesticides. Sur l’ensemble des 162 échantillons analysés, 26 (soit 16 %) contenaient des pesticides, avec 47 molécules différentes détectées.

Un chiffre qui, à lui seul, redistribue les cartes du débat sur la protection des espaces naturels comme sanctuaires !

coccinelle dans les sanctuaires des réserves naturelles

47 molécules,…

L’étude couvre 17 réserves naturelles d’une grande diversité — allant de très petites réserves de moins de 30 hectares à l’une des plus grandes de France, proche de 4 000 hectares. Certaines sont directement adjacentes à des champs cultivés, d’autres séparées des cultures conventionnelles par plus de 5 kilomètres.
Les analyses, conduites dans un laboratoire accrédité COFRAC, ont recherché la présence de 650 pesticides et métabolites dans des échantillons de sol et de plantes. La majorité des pesticides détectés sont des fongicides (68 %, soit 32 substances), 9 sont utilisés comme herbicides (19 %) et 5 comme insecticides (10 %).

…dont six interdites

Mais c’est la présence de six molécules non autorisées dans l’Union européenne qui interpelle le plus. Parmi elles figurent les fongicides époxiconazole, flufénacet et prochloraz, les insecticides DDT (métabolites) et pralléthrine, ainsi que le bitrex – une substance utilisée comme répulsif qui n’a jamais été autorisée en France ni comme produit phytosanitaire ni comme biocide.
Comment ces molécules se retrouvent-elles dans des espaces censément protégés ?

Une abeille dans les sanctuaires des réserves naturelles

Les fantômes du passé agricole

Pour le DDT, la réponse est dans l’histoire. Interdite depuis les années 1980 en Europe, sa présence dans les échantillons est très probablement d’origine historique. La molécule est extrêmement persistante – son temps de demi-vie dépasse 5 000 jours – et elle continue de contaminer des sols qui n’ont peut-être pas vu de culture depuis des décennies.
Même logique pour l’époxiconazole, dont l’autorisation a expiré en 2019, et pour le prochloraz, interdit fin 2021 : leur persistance dans les sols explique une présence bien réelle, des années après leur usage.

Pas que des fantômes !

D’autres substances racontent une tout autre histoire. Le bitrex, par exemple, n’est pas persistant, ce qui suggère une application récente. Son origine dans l’environnement reste inexpliquée : une hypothèse serait qu’il serve de co-formulant dans un autre produit. Autrement dit, une substance illégale et détectée dans un espace naturel protégé.
Quant à la pralléthrine, un insecticide, il n’avait encore jamais été autorisé en France au moment des prélèvements pour une utilisation agricole, et son temps de dégradation moyen de 27 jours suggère une application récente.

Un écart saisissant entre dedans et dehors

L’étude ne se limite pas aux réserves elles-mêmes. Sept d’entre elles ont également transmis des échantillons prélevés à proximité immédiate, en dehors de leur périmètre. La comparaison est édifiante.
Sur les 14 échantillons de sol prélevés en dehors des réserves, 10 (soit 71 %) contenaient des pesticides, avec 31 molécules différentes détectées. Dans les plantes, 8 des 14 échantillons extérieurs (57 %) étaient contaminés, contre seulement 3 sur 52 à l’intérieur des réserves.
L’écart de concentration est tout aussi frappant. La concentration moyenne de pesticides dans les plantes était de 0,05 mg/kg à l’intérieur des réserves, contre 0,59 mg/kg à l’extérieur, soit plus de dix fois plus !

Les réserves naturelles jouent donc bien un rôle de tampon. Mais elles ne sont pas imperméables. Et certaines des concentrations mesurées à l’intérieur même des zones protégées dépassent les valeurs rapportées dans des études comparables menées sur des terres agricoles ordinaires en Europe.

Des molécules loin d’être anodines

L’inventaire des substances détectées donne le vertige. Sur les 47 molécules identifiées, 41 sont classées comme pesticides hautement dangereux selon les critères de l’ONG PAN. Ils intègrent la toxicité pour les organismes non ciblés, la persistance et la bioaccumulation.

Les impacts potentiels sur la santé humaine ne sont pas négligeables non plus. Dix de ces pesticides sont connus pour perturber le système endocrinien. Huit sont toxiques pour la reproduction. Cinq causent des troubles du développement et six sont répertoriés comme potentiellement cancérigènes pour l’homme.

Pour les pollinisateurs, cibles prioritaires des travaux de POLLINIS, le tableau n’est guère plus rassurant. Quatre substances sont hautement toxiques pour les abeilles. Sept le sont pour les oiseaux et vingt-deux pour les mammifères.

Or, les réserves naturelles abritent précisément les populations de pollinisateurs sauvages que les zones agricoles ne peuvent plus accueillir. Contaminer ces refuges, même à faibles doses, c’est s’attaquer au dernier filet de sécurité de la biodiversité.

Fleurs dans les sanctuaires des réserves naturelles

La dose ne fait pas tout

On pourrait être tenté de relativiser : les concentrations mesurées restent, pour beaucoup, en deçà des seuils d’alerte. Mais les scientifiques alertent sur cette lecture rassurante.
Un nombre croissant d’études scientifiques démontre que l’exposition à de faibles doses de pesticides peut perturber le comportement et la physiologie des pollinisateurs.

Parmi les effets négatifs observés :

  • l’altération de la navigation et de l’activité de butinage,
  • la perturbation de la reproduction,
  • la diminution de l’immunité.

À cela s’ajoute ce que les chercheurs appellent l’« effet cocktail ». Dans la nature, les organismes ne sont jamais exposés à une seule substance active à la fois. Plusieurs substances actives présentes peuvent interagir de manière cumulative ou synergique. Pour les humains comme pour les animaux, cela rend la toxicité globale du mélange supérieure à celle des substances individuelles.
Or, les systèmes actuels d’évaluation des risques ignorent largement ces interactions. Les produits sont évalués substance par substance, dans des conditions de laboratoire qui ne reflètent pas la réalité des écosystèmes.

arbres dans les sanctuaires des réserves naturelles

Un système d’autorisation à bout de souffle

Cette étude pointe, en creux, une défaillance structurelle. Les réserves naturelles sont censées être des zones d’exclusion chimique. Si des pesticides – y compris illégaux – parviennent à y pénétrer, c’est que les mécanismes de protection des zones tampons sont insuffisants. La dérive aérienne n’est pas maîtrisée, et certains usages illicites se poursuivent aux abords mêmes des espaces protégés.

La surveillance se poursuit

POLLINIS prévoit de poursuivre les investigations. En partenariat avec l’équipe du professeur Simone Tosi de l’université de Turin, les concentrations mesurées seront utilisées pour calculer le risque spécifique pour les abeilles et autres pollinisateurs. Une publication dans une revue à comité de lecture est attendue pour fin 2026 ou début 2027.

En attendant, les données sont là, précises, rigoureuses, préoccupantes. Les sanctuaires de la nature ne le sont plus tout à fait. Et l’heure n’est plus à l’étonnement, mais à l’action.

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