Lil’Ô de l’ile Saint-Denis fait partie d’un ensemble classé Natura 2000 qui comprend le parc départemental de l’ile Saint-Denis. Halage est une association qui s’est vue confier la gestion et l’animation d’une ancienne friche industrielle de 3,6 ha le long d’un chemin de halage inutilisé désormais.
Rencontre avec Adrien Rogissart, directeur des opérations de l’Association Halage.
Visite de lil’Ô, écoparc de démonstration
Nous sommes en juillet. Adrien nous reçoit avec un grand sourire et un enthousiasme communicatif sous un soleil de plomb. Il est directeur des opérations de l’Association Halage qui se consacre à réhabiliter des personnes, à dépolluer la terre et à gérer la stratégie, la gestion, la maintenance d’espaces végétalisés en ville.
Lil’Ô est un écoparc démonstrateur de la transition écologique. Plus loin, à la pointe la plus sauvage, les cormorans et les martins-pêcheurs ont trouvé un havre de paix et une biodiversité très riche.

HF : Que faites-vous sur ce site ?
Nous recevons les publics pour de la sensibilisation, de la réinsertion, de la recherche, du loisir et y développons des activités de production.
Du compost de haute qualité
Avec Les Alchimistes, nous produisons un compost industriel de très haute qualité à partir de déchets alimentaires venus des cuisines centrales. On peut le vendre à 70 € le kilo en général. Ce qui est intéressant, c’est que cette entreprise a été lancée par Halage, il y a quelques années maintenant, à la façon d’un incubateur. On aime l’idée d’être là pour protéger et développer des projets qui rendent un service écologique et social et qui sont viables.
Urgence pour les sols
Tout le monde a besoin de compost et on se rend bien compte que la biomasse est en train de disparaître. Il faut absolument rétablir un minimum d’équilibre. C’est vachement intéressant parce qu’on dit que le changement climatique est le problème le plus urgent, mais en fait ça se discute. Il est possible que notre problème le plus urgent soit celui des sols et de la biomasse.
Dans nos Big Bags, il y a un compost d’une incroyable richesse. Ça permet de faire pousser n’importe quoi à peu près n’importe où.
Des substrats très adaptés
Avec les Faiseurs de terres, ça a démarré de la même façon. Et nous travaillons à la recherche et la création de substrats. Nous les testons sur le site. C’est une vraie cuisine, car on produit des mélanges spéciaux destinés à la végétalisation des espaces urbains – pas seulement sur l’ile Saint-Denis ! – qui ont des problématiques spécifiques. Ainsi, sur les toits, il faut des substrats à la fois riches et légers. Si c’est trop lourd, ça met en danger les structures du bâti. C’est ça le boulot de cette start-up qui a déjà un beau carnet de commandes et qui intéresse des financeurs.
Quand ce site, sur l’ile Saint-Denis, a été mis à disposition, c’était une friche industrielle pour le BTP et là, une filiale de Colas, venait décharger ses déchets. Gravats, remblais, etc. Donc, ils tassaient, compactaient le sol et ils repartaient. Et ça, pendant des dizaines d’années ! C’était la planète Mars, mais il y avait de l’oxygène. On pouvait respirer, mais la terre était polluée, compactée, impraticable et impossible à cultiver. On a changé tout ça.

Restaurer les sols urbains
Un de nos gros sujets, c’est la restauration des sols urbains. Comment on transforme une friche industrielle avec un sol inerte en friche agricole, avec un sol vivant ? C’est notre dada et on y travaille avec différentes techniques pour ouvrir le sol, le faire respirer, réintroduire de la vie, réintroduire des espèces végétales et tout ça très très concrètement, ça met beaucoup de temps. Il faut respecter aussi le temps de la nature.
Un travail avec les chercheurs
On prend le temps et donc, on ne va pas mettre les mêmes variétés de plantes en phase un, en phase deux, en phase trois. On ne va pas trop retourner la terre, mais simplement la mélanger en surface. L’idée est toujours de réactiver les processus naturels du sol plutôt que d’intervenir dans les processus eux-mêmes. Des instituts font des tests pour nous aider à déterminer les meilleurs assemblages, notamment l’Institut de Recherche pour le Développement. Ils ont des spécialistes du sol, des pédologues. Nous travaillons aussi avec l’Université Paris 8 et d’autres labos plus confidentiels. Quand nous discutons avec les chercheurs, ils disent que les sols, comme les fonds marins ou l’espace, sont mal connus. Et, nous sommes vraiment contents de contribuer aux recherches.
Dans le domaine de l’insertion et de la transition, nous lançons un programme de recherche en sciences sociales, pour mieux comprendre comment l’insertion liée à la transition écologique apporte des bénéfices particuliers aux gens concernés.


HF : comment travaillez-vous en insertion ?
Nous tentons de toujours marcher sur deux jambes en s’interrogeant sur le meilleur accompagnement possible pour les personnes qui viennent ici comme pour la meilleure restauration des sols. Ce sont donc les bénéficiaires de l’insertion qui nous aident à faire de la science. Et les chercheurs, eux, forment les personnes en insertion afin qu’ils sachent s’occuper des sols.
Ici, par exemple, nous sommes devant un bosquet constitué d’arbres nourriciers. Ils produisent des fruits pour les humains, mais aussi pour les animaux, les oiseaux… On a un merisier, des sureaux, un noisetier … Ça nous permet d’expliquer la fraîcheur qu’apportent les arbres, ce que signifie le mot biodiversité. On parle d’habitat, d’alimentation, de la microfaune, des insectes et des chaînes alimentaires.
On a installé une mare et on était super contents, car des canards s’y étaient installés. Mais la chaîne alimentaire est cruelle et le renard a mangé les canards.
HF : on voit une noue, à quoi est-elle utile ?
Dans un terrain, la noue est un fossé naturel. Ici, nous l’avons creusé pour expliquer que ces fossés servent à récupérer les eaux de pluie, les guider, éviter le lessivage des sols en freinant la descente de l’eau. Comme ce sont de micro-milieux parfois pleins d’eau, parfois secs, les noues abritent une diversité de plantes et d’animaux très intéressante : des grenouilles, des libellules, des moustiques, des canards et en fait, c’est un refuge de biodiversité.
On essaie de créer des étapes pour nos amis les animaux. Pourquoi ? Parce que tout simplement, il faut leur permettre de faire des petits sauts de puce d’un espace à un autre, on appelle ça des corridors écologiques. En mettant des îlots végétaux, parfois un peu humides comme celui-ci, on permet à nos populations animales de se redévelopper, on leur offre des abris un peu partout sur le site. Et ainsi, on aide les humains à mieux prendre en compte ce qui les entoure et à savoir l’apprécier pour eux-mêmes.
HF : Qui sont vos publics ?
Nous recevons beaucoup de groupes scolaires sur l’ile Saint-Denis. Nous les faisons travailler sur la biodiversité végétale, car il n’est pas facile de les initier à la biodiversité animale. C’est en effet compliqué d’observer les animaux dans leur cadre naturel sur la durée d’une visite. L’il’Ô est toutefois un vrai support pédagogique tant pour les enfants que pour les adultes. Il se prête à la sensibilisation, à la médiation et à l’éducation populaire qui nous tient à cœur. Nous abordons aussi les dérèglements climatiques. Nous expliquons l’importance des îlots de fraîcheur en ville et comment on peut les planter.
HF : Je crois que vous vous occupez aussi d’autres espaces verts ?
Oui, nos équipes en insertions prennent soin d’autres espaces comme un cimetière ou des jardins publics. Et cette année par exemple, malgré les pluies, en Île-de-France, nous avons des problèmes de recharges des nappes phréatiques. Cela nous donne l’occasion d’expliquer en quoi la biodiversité est fondamentale dans le cycle de l’eau. Puis cela nous permet d’aborder les cycles naturels. Comme nous collectons beaucoup de déchets verts, nous en laissons une partie sur place et en rapportons une partie ici. Ils entrent dans la composition de notre compost végétal et retournent ainsi nourrir nos sols. On le met dans les bosquets, dans le potager. De nouvelles plantes poussent et la boucle est bouclée !
HF : Au fond du terrain, il y a de grandes serres et de la culture en plein air, de quoi s’agit-il ?
Nous produisons de la fleur coupée. La production de fleurs a commencé en 2019. Elle s’est développée tout doucement et puis à partir de 2021, on a commencé à se structurer. Et aujourd’hui on vend 110 000 tiges par an de fleurs fraîches, sur six mois de l’année. C’est de la fleur responsable. Je ne vais pas rentrer dans les détails des modèles d’affaires hollandais pour la gestion de la flore à l’échelle mondialisée, mais vraiment, c’est la catastrophe à plusieurs niveaux. Catastrophe chimique, catastrophe carbone, catastrophe sociale évidemment ! Et on a choisi de se positionner sur ce créneau-là parce qu’on peut faire pousser des fleurs sur sols pollués. Ça a été l’idée d’un salarié en insertion. Arménien, il faisait pousser des fleurs dans son pays et il nous a dit : “ici, on ne peut pas faire pousser des tomates, mais des fleurs c’est possible !” C’est ce qu’on appelle des “savoirs révélés”, ceux qu’on apprend par l’expérience.
HF : Comment était le sol sous la serre ?
Un sol très pollué comme celui-ci, ça émet du gaz, du benzène. Pour notre culture sous serre, ça a été vraiment problématique parce que le benzène sortait, s’échappait de la terre. On restait captif dans la serre. Nous avons dû en excaver une partie et mettre une bâche protectrice. Puis nous avons apporté de la bonne terre.
HF : Après un retour le long de la Seine et du chemin de halage, nous revoici au potager, décrivez-le nous ?
Comme je vous le disais et même si la deuxième mare que nous avons creusée est suffisamment propre écologiquement pour accueillir des grenouilles et une tortue, il est impossible de produire des légumes sur ces sols pollués de l’ile Saint-Denis. Nous avons donc installé des bacs, des lasagnes pour cultiver des légumes dans des substrats adaptés.
Parce qu’ici les sols ce sont des bitumes, du béton armé, des agrégats divers et variés, des conglomérats divers et variés, beaucoup de silex, beaucoup de calcaire, beaucoup de choses qui viennent en fait tout simplement des chantiers de toute l’Île-de-France depuis des dizaines d’années.
On a tout fabriqué entièrement sur place. Pourquoi ? Parce qu’un des enjeux dans notre étude la biomasse, c’est de la recréer localement avec le compost, avec les substrats. Nous utilisons tout sur place pour petit à petit dépolluer, réhabiliter. Et tout cela bien sûr en insertion, c’est-à-dire avec des équipes de personnes auxquelles on met un pied à l’étrier pour repartir dans la vie.




















