Depuis que la cité existe, elle accueille des arbres en son sein. On doit à André Le Nôtre, jardinier du Roi, tout à la fois l’art de la symétrie, ses somptueux jardins à la Française et la rigidité que cela a fixé depuis. Ainsi depuis le XVIIè siècle, toute conception urbaine travaille cette symétrie, comme étalon du beau. Les architectes-paysagistes n’échappent pas à la règle.

Or, les arbres en ville ne partagent pas toujours le désir de symétrie des humains. Ils peuvent préférer la solitude ou tout au moins une moindre promiscuité que celle qu’on leur impose pour développer leurs frondaisons mais aussi leur système racinaire.

Au fil des siècles pourtant, architectes et paysagistes ont installé les arbres dans les villes de chaque côté des rues ou tout autour des places. Toujours dans la tradition du jardin à la Française, l’esthétique des arbres taillés s’est imposée donnant lieu à de multiples élagages. “ Une torture pour les arbres, affirme Caroline Mollie, qui croissent sur des moignons et deviennent moches ! ”

“ L’arbre unique est simultanément monument, voûte et repère ”

Arbre à palabres en Afrique, ombre propice au pastis entre amis, accueil des cabanes d’enfants, l’arbre a, pour partie, perdu de ces fonctions en se rendant en milieu urbain. Toutefois, il y gagne en majesté quand il peut se déployer. Il accueille alors les moineaux, étend ses branches et répartit son feuillage de sorte que la lumière puisse le traverser. Il grandit naturellement et harmonieusement. Il peut accomplir son ouvrage : transformer notre CO2 en oxygène, orner nos lieux de vie, ombrager nos rues, être à la fois “ monument, voûte et repère ”.

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Jardin du Luxembourg. Taille en tétard. ©IsabelleMorand

Il ponctue la ville de ses présences vertes et bruissantes, ouvrant des brèches végétales dans les structures de béton, de pierre, d’acier et de verre. Il prend une place de transition entre la ville et la campagne lorsque qu’il forme les “ ceintures vertes ”, lieux d’intrusion du végétal et de sa faune dont Caroline Mollie décrit minutieusement l’histoire.

Planté trop serré, élagué donc malmené, mal situé du point de vue de la lumière ou de la circulation d’air, mal choisi quant à l’essence, il combat pour vivre mais reste malingre, pousse tordu et ne parvient pas à étendre ses branches et son feuillage. Outre sa pauvre vie, il ne peut plus remplir sa fonction correctement. “ Pourtant, commente Caroline Mollie, les arbres sont bons princes et s’adaptent à des conditions très difficiles. On peut parfois le regretter parce qu’ils ne sont pas respectés. ”

“Il faudrait couper un arbre sur deux dans bien des villes”

Diable ! Caroline Mollie n’est vraiment pas “ politiquement correcte ”. Et, si c’est si nécessaire, pourquoi ne le fait-on pas ? Parce que tout le monde a peur. Le patrimoine des arbres en ville a fait l’objet de décisions arbitraires. On a abattu sans discernement et à tour de bras dans les années 80. Depuis, abattre un arbre est criminel. Et nous voici rattrapés par le mal du siècle et les deux seules passions qui selon Aristote depuis la nuit des temps, retiennent l’intérêt des foules : “ la terreur et la pitié ”.

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©kviktor01

Les élus sont donc bien en difficulté pour faire couper ou même renoncer à planter car alors les citoyens concernés comme les écologistes sont suspendus à chaque branche pour sauver l’arbre gringalet, convaincus de défendre un inestimable patrimoine. L’intention est excellente mais le manque de connaissance des uns et des autres conduit les élus à ne pas gérer “ en forestier ”, c’est-à-dire à long terme, leur patrimoine arboricole urbain.

Pourtant, les forestiers le savent, qui gèrent la forêt française, il faut couper les uns pour que les autres puissent s’épanouir.

” La gestion durable signifie la gérance et l’utilisation des forêts et des terrains boisés, d’une manière et à une intensité telles qu’elles maintiennent leur diversité biologique, leur productivité, leur capacité de régénération, leur vitalité et leur capacité à satisfaire, actuellement et pour le futur, les fonctions écologiques, économiques et sociales pertinentes aux niveaux local, national et mondial ; et qu’elles ne causent pas de préjudices à d’autres écosystèmes. ” Résolution H1, conférence interministérielle sur la protection des forêts en Europe, Helsinki, 1993.

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canal Saint-Martin – Paris ©isabelle Vauconsant

Pourquoi les arbres en ville ne devraient-ils pas obéir aux même règles alors que les mégalopoles devraient accueillir la plus grande part de l’humanité dans les années à venir, comme le soulignait Michel Serres ? La vie citadine n’aura de relations quotidiennes à la nature que par leur intermédiaire.

” On a oublié d’inviter la terre à la conférence sur le climat “ dit Michel Serres. N’oublierait-on d’inviter les arbres dans les conceptions architecturales ? se demande Caroline Mollie Les architectes-paysagistes ont du pain sur la planche à dessin et l’écriture de programmes. Ainsi, les projets architecturaux dont les magnifiques dessins laissent présager de grands et beaux arbres n’intègrent-ils pas toujours les conditions nécessaires pour y parvenir. “ Pour donner le sentiment que cela va se produire, on plante des arbres trop grands dont le système racinaire ne supporte pas toujours le déplacement et qui ne parviennent pas à se réinstaller à cet endroit-là. ” insiste Caroline Mollie.

Le temps de l’Arbre

Dès lors se pose une question d’un tout autre ordre qui concerne notre rapport au temps, à la réalité et à notre désir de transmission. Peut-on admettre que les citadins, en fort grand nombre, ignorants des choses de la nature, soient ainsi tenus à l’écart de l’exactitude d’un phénomène naturel ? Un arbre est d’abord petit, grandit, se développe. Le planter grand, c’est être dans le déni de ce phénomène normal, c’est s’interdire de regarder le temps passer avec ses transformations…lentes.

Il faut tout faire le plus vite possible, le plus de choses possibles. Nous avons ainsi l’impression d’accélérer le temps, alors que nous ne faisons que comprimer la durée de nos activités, que gérer notre temps. Notre société actuelle, hantée par la vitesse, trouve le temps long. L’impatience devient la règle. On refuse le temps, on refuse d’attendre l’Autre, en l’occurrence l’Arbre. Entre futur et passé, le présent est souvent oublié, mis au service du devenir ou du regret nostalgique. Dans une société inquiète comme la notre, “ la physique rassure car selon elle, le temps avance en maintenant la forme des lois du monde. ” (E. Klein). Or, Le temps est une construction sociale, qui aide à socialiser les jeunes enfants.

les-arbres-dans-la-villeL’arbre est alors repère, plus seulement géographique, mais temporel. Nos jeunes citadins voient si peu de choses “ prendre leur temps ” ! Quand les psy en tout genre signalent la contradiction entre le désir de domination et la peur de grandir de nombre de nos enfants, voilà un élément structurant : on commence petit et on finit grand, et cela prend du temps. Ouf !

Enfin , quel bonheur d’imaginer qu’un arbre au cours de son existence, abritera les jeux, les amours et les amitiés de plusieurs générations !

 

Caroline Mollie, architecte-paysagisteCaroline Mollie est architecte -paysagiste. Elle a publié “ Les arbres dans la ville ”, qui nous propose de visiter les villes de France et d’Europe et leurs habillages arborés. Les illustrations photos et graphiques, nombreuses, donnent à ce livre une valeur documentaire importante et en rendent la lecture agréable. Éditions Acte Sud.

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