Quentin Ghesquière et Damien Desbordes sortent de l’abstraction pour parler des conséquences concrètes du dérèglement climatique sur notre futur. “S’adapter ou mourir”, un livre qui a pour ambition de mobiliser le débat public sur l’adaptation.
Ce duo complémentaire aborde l’un des sujets les plus urgents de notre époque : l’adaptation au changement climatique. Le premier, juriste et ancien responsable chez Oxfam, membre de l’association Hop, apporte la dimension systémique. Le second, biologiste et journaliste scientifique, auteur notamment d’un ouvrage intitulé Survivre, maîtrise l’aspect scientifique et la rigueur méthodologique. Ensemble, ils signent S’adapter ou mourir, un essai qui interpelle directement les citoyens sur ce qui les attend.
Les douleurs ou ce que nous ressentons
Plutôt que de noyer le lecteur dans des données abstraites ou des débats techniques d’experts, les auteurs ont fait un choix simple : entrer par ce qu’ils appellent les “douleurs”.
« L’idée, c’était que les citoyens puissent avoir une meilleure compréhension de ce qu’est le changement climatique dans la réalité, et pas seulement les mots des décideurs dans des COP ou des débats sans fin de l’Assemblée nationale », explique Quentin Ghesquière. « Qu’on puisse revenir à l’essence même de ce que l’on ressent dans notre corps et dans notre vie. »
Concrètement
Cela signifie parler de l’élévation du niveau de la mer non pas en centimètres, mais en logements qui vont disparaître, en terres agricoles salinisées, en nourriture qui va s’amoindrir et dont le prix va augmenter. Les vagues de chaleur ? « Tout le monde les ressent en fait. Les vagues de chaleur n’épargnent absolument personne, pas même Bernard Arnault », ironise Quentin. « soit entre 1000 et 7000 décès par an attendus selon la puissance de la canicule, autant de chagrins partagés dans la population. »
Ça fait du monde !
« La hausse de niveau des océans se traduit en France par un recul du littoral : près de 920 kilomètres de côtes sont concernés dès aujourd’hui et, à terme, des dommages pourraient être observés sur l’intégralité des côtes françaises , en métropole comme en outre-mer », peut-on lire dans le livre. Déjà, c’est plus d’1,5 millions de nos concitoyens qui y sont exposés et 1,3 million de logements !


Les forêts et l’eau
Le livre évoque ainsi le dépérissement des forêts. Ce sont environ 670 000 hectares de forêts françaises, soit près de 5% de la surface forestière totale, qui sont actuellement en état de dépérissement, selon l’ONF. La pollution accrue de l’air, responsable d’environ 40 000 décès prématurés chaque année, soit près de 7% de la mortalité totale de la population. En 2022, près de 1,2% de la population a subi une alimentation temporaire en eau non conforme, menant à des restrictions d’eau potable.
Selon le Bilan environnemental 2024, seuls 48% des sols français sont considérés en bon état ou résilients face aux pressions humaines et climatiques, tandis que 15% sont dégradés et 2% en état critique. « C’est comme ça qu’on est entrés dans ce sujet, pour montrer que le changement climatique était en réalité déjà là et que ça n’allait pas s’améliorer si rien n’était fait à ce stade », résume Quentin Ghesquière.

Une réalité tangible
Enfin, selon la France agricole, la salinisation des sols en France provoque une baisse significative des rendements agricoles. Environ 10% des terres arables françaises sont concernées par une salinité ou sodicité qui compromet la capacité des agriculteurs à produire notre alimentation. Les pertes de rendement varient selon les cultures : jusqu’à 72% pour le riz, 68% pour les haricots, 45% pour la canne à sucre, et 37% pour le maïs dans les zones les plus touchées.
Cette approche concrète par les douleurs s’inspire notamment du travail de Christian Clot, explorateur et écrivain franco-suisse, et de son association Climate Sens. Lui fait monter les gens dans un camion pour qu’ils expérimentent pendant 20 minutes une température de 50 degrés – celle qu’on pourrait atteindre lors des canicules de 2050. « Cette douleur est utile parce qu’elle nous permet de dire aux gens : voilà ce que c’est le changement climatique en réalité », insiste Damien.
Un titre qui assume de faire peur
S’adapter ou mourir : on pourrait y voir du sensationnalisme, mais les auteurs assument pleinement. « Le changement climatique montre déjà les dents », affirme Quentin Ghesquière. Il rappelle qu’un titre similaire avait été utilisé après la tempête Xynthia. « La mort est déjà une réalité pour des milliers de personnes chaque année en France. Et ce chiffre est amené à augmenter d’ici 2100 pour arriver potentiellement à 46 000 morts par an pour juste les victimes des vagues de chaleur. »
Un message d’espoir
« Ces morts attribuables au changement climatique sont évitables si des mesures sont prises à la hauteur des enjeux », souligne l’ancien responsable d’Oxfam. « Les personnes qui meurent du changement climatique sont victimes de l’inadaptabilité de leur territoire. Et il ne tient qu’à nous, qui avons forgé ces territoires par la colonisation ou par notre façon de les occuper, d’amener le futur vers moins de vulnérabilité. Nous pouvons faire en sorte qu’il y ait moins de morts. »
Un constat amer : « Nous souffrons moins du changement climatique aujourd’hui que de l’inaction des décideurs politiques. »

Quentin cite l’exemple du Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC) : « On a une super recette pour faire la soupe au potimarron, sauf qu’on n’a ni les ingrédients, ni le bol, ni la casserole pour le faire. Et l’État ne nous les donnera pas, voire réduira notre budget, nous empêchant de les acheter. »
Performance contre sens : l’impasse d’un modèle
Au cœur de l’ouvrage se trouve une critique de notre modèle économique. « Il y a un rapport de cause à effet sur le fait d’avoir aménagé nos territoires et donc renforcé les vulnérabilités des personnes sur l’idéologie de la performance et de la productivité », martèle Quentin Ghesquière faisant écho au chercheur en biologie et biophysique, Olivier Hamant.

L’exemple du travail est frappant
« Notre travail, la manière dont on envisage le travail, n’est plus compatible avec le changement climatique », affirme-t-il.
Avec la multiplication des canicules, impossible de maintenir les mêmes exigences de performance pour ceux qui travaillent en extérieur ou près de sources de chaleur. (la moitié de celles subies entre 1945 et 2025 se sont produites après 2000).
Plus on construit d’infrastructures d’accélération – autoroutes, trains à grande vitesse –, plus on renforce les vulnérabilités. « Quand vous inventez la vitesse, vous inventez l’accident », rappelle Quentin, citant “Voyage dans l’Anthropocène”, le livre de Claude Lorius. « C’est peut-être ça qu’il faut combattre : arrêter de toujours chercher à aller plus vite, puisqu’en fait, ce n’est plus compatible avec le climat dans lequel on vit. »
Damien Desbordes ajoute une dimension qui prend de l’ampleur en particulier chez les plus jeunes : la quête de sens. « Il y a énormément de personnes, jeunes et pas forcément jeunes d’ailleurs, qui bifurquent soit à la fin de leurs études, soit en cours de carrière. Leur premier critère de sélection pour une nouvelle profession va être la quête de sens, l’envie de faire plus et de s’engager. »
Même au prix d’une baisse de salaire, « ils se sentent mieux. La question du bien-être est très importante et, pour ça, il faut être aligné. »
Adaptation ou adaptabilité ?
Un débat traverse l’entretien : faut-il parler d’adaptation ou d’adaptabilité ? Pour Damien Desbordes, la nuance est essentielle. « En tant que biologiste, j’ai envie de rapprocher le concept d’adaptation à celui d’évolution, qui n’est jamais terminée et qui, par définition, est en train de se produire à l’instant même. L’adaptation, c’est un peu pareil. » Olivier Hamant, lui, insiste sur l’adaptabilité, car, pour lui, le monde sera incertain pendant longtemps.
L’idée d’être “adapté” serait illusoire
« La mer va continuer à monter pendant au moins des dizaines d’années après qu’on ait arrêté d’émettre des émissions de carbone », rappelle Damien. « Si on estime qu’on est adaptés en 2049, 2050 arrive, boum, le changement climatique continue. En fait, on s’adapte pour le climat qu’on va avoir dans quinze, vingt ans, et puis après il faut recommencer. »
C’est donc bien d’adaptabilité qu’il s’agit lorsqu’on réfléchit à la robustesse des sociétés, car l’incertitude et l’imprévisibilité sont désormais notre horizon, comme l’affirma Olivier Hamant dans son livre “Antidote au culte de la performance”.
C’est un processus qui n’est jamais terminé. « Notre génération, la suivante et la suivante vont devoir découvrir de nouvelles techniques pour inventer une nouvelle vie, pour ensuite peut-être espérer arriver à un système où on trouve un équilibre dans la nature », poursuit le biologiste.
Quentin Ghesquière complète cette vision : « L’adaptation, c’est de la souplesse, c’est un processus continu qui ne doit jamais s’arrêter. » D’où le choix du sous-titre du livre : « Coexister avec le changement climatique. Coexister, c’est un peu comme une colocation. Parfois ça frotte un peu, parfois ça ne se passe pas très bien, mais on est là, ensemble, on peut discuter. Et c’est vrai aussi avec le changement climatique. »
De la colère à l’action
Face à ces constats alarmants, comment éviter la sidération ? Pour les auteurs, la colère est légitime et même nécessaire. « C’est l’antidote à la dépression, au sentiment d’impuissance, au sentiment d’anxiété globale », affirme Damien Desbordes. « Dès qu’on commence à se mettre en colère, on commence à se mettre en mouvement. » En cela, il rejoint le journaliste Éric La Blanche dans son livre “Osons la colère !”.

Le livre ne cache pas cette colère, même si elle est “tempérée” et dirigée non pas contre un phénomène abstrait, mais « contre des décideurs politiques, des institutions qui n’auraient pas fait les efforts pour s’adapter ou pour permettre aux populations les plus défavorisées, les plus fragiles, de s’adapter », précise Damien.
Cette mobilisation passe aussi par la création de nouvelles structures. Quentin Ghesquière annonce être co-fondateur d’une association baptisée Adapt, qui sera lancée fin janvier prochain, « qui a pour but de rassembler les écosystèmes, que ce soit des entreprises qui sont déjà affectées par le changement climatique, des citoyens, etc. »

Car, paradoxalement, même le système actuel « est déjà en train de s’effondrer sur ce qu’il a potentiellement créé », observe l’activiste. Les entreprises sont affectées dans leurs moyens de production et leurs ressources humaines.
« Une vague de chaleur, c’est grosso modo l’équivalent d’une perte de productivité de 40% », leurs infrastructures. Comment construire le futur, toujours avec ce même prisme ? On sent la difficulté qui est relevée non seulement par les humains qui les vivent, mais aussi par les puissances d’argent : banques et assurances débordées par les coûts dont elles savent qu’ils ne feront que croître.
Un message pour tous
L’adaptation, estiment les auteurs, peut parler à toutes les familles politiques. « Mon grand-père, quand il me disait ‘tu sais, l’eau, c’est un truc politique’, il était maire républicain. Ça lui parlait », raconte Quentin Ghesquière.
« Face à nous, on n’a pas une sorte de phénomène naturel monolithique qui serait le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, mais plutôt une sorte de monstre à plusieurs têtes. » Il peut se combattre par des décisions humaines, des liens, de la philosophie, et de la politique.
Un message d’espoir, donc, malgré la gravité du constat. Car, comme le conclut Quentin « Il y a des futurs désirables, mais ça ne dépend pas de notre énergie cinétique, ça dépend de choses qu’on va faire aujourd’hui et qui vont permettre de tirer des bénéfices pour notre vie quotidienne immédiatement. » Quand on transforme les villes, quand on les rend plus lentes, « on gagne en qualité de vie, on gagne en bien-être. »
Reste à construire ce futur ensemble, pierre après pierre, avec lucidité et détermination.


