La biodiversité : les ressentis des insectes

Arbres fruitiers en fleurs
Arbres fruitiers en fleurs

Les paysages olfactifs et les choix alimentaires des pollinisateurs révèlent l’état de santé de nos écosystèmes. Une plongée dans l’univers sensoriel des abeilles et des papillons, ces sentinelles menacées de notre environnement. Leurs ressentis sont vitaux.

Une balade en forêt, c’est d’abord une expérience olfactive. L’humus, la garrigue chauffée par le soleil, les effluves de résine… Ces odeurs que nous respirons avec plaisir constituent le réseau de communication des insectes. Ce langage chimique sophistiqué est le fruit de millions d’années de coévolution. Il est aujourd’hui vacillant sous la pression des activités humaines.

Les odeurs, les ressentis, langage vital de la nature

Les plantes terrestres libèrent dans l’atmosphère une diversité impressionnante de composés organiques volatils. Ces molécules ne sont pas un simple agrément pour nos narines. Elles remplissent des fonctions essentielles dans les écosystèmes. Elles constituent d’abord un système de défense. Stockées dans les poils glandulaires des plantes, elles repoussent ou intoxiquent les herbivores.

Lorsqu’un insecte mord une feuille, la plante blessée émet des signaux chimiques. Ces signaux déclenchent la production de substances antimicrobiennes. Ils alertent aussi les plantes voisines du danger.

papillons butinant
papillons butinant

Ces odeurs servent à tisser des alliances

Les arômes floraux attirent abeilles, bourdons, mouches et coléoptères. Ces insectes associent ces parfums à la présence de nectar. Les fruits mûrs diffusent des composés attractifs pour les animaux qui disperseront leurs graines. Des réseaux de communication complexes s’établissent ainsi entre végétaux, pollinisateurs, herbivores et leurs prédateurs. C’est un ballet chimique qui régule l’équilibre des populations.

L’attaque d’une chenille déclenche l’émission de molécules spécifiques. Celles-ci dissuadent le papillon de pondre à nouveau. Elles attirent également les parasites de cette chenille. La spécificité de ces mélanges odorants est remarquable. Un insecte parasite peut identifier précisément quelle espèce de papillon a attaqué la plante.

coquelicots
coquelicots

Quand la pollution brouille les messages

Ce système de communication millénaire se trouve aujourd’hui gravement perturbé. Les industries agroalimentaires produisent des quantités massives de composés organiques volatils. Les activités agricoles et l’élevage aussi. Et, ces composés se mélangent aux sources naturelles.

Plus préoccupant encore : l’augmentation des concentrations d’ozone. Les oxydes d’azote augmentent aussi, liés aux activités industrielles et aux transports. Résultat : ces polluants dégradent plus rapidement les molécules odorantes dans l’atmosphère.

Les arômes floraux parcourent donc des distances plus courtes avant de se décomposer, perturbant les ressentis. Le rayon dans lequel les insectes butineurs peuvent les détecter se réduit. Pire, leur composition chimique se trouve modifiée. Et, tous les constituants ne se dégradent pas à la même vitesse. Le mélange odorant change alors de nature et brouille le message. Des tests sur les abeilles ont confirmé cette altération de la communication.

Le changement climatique est la cerise sur le gâteau ! L’augmentation du CO₂ et les élévations de température modifient le métabolisme des plantes. Elles réagissent en changeant leurs émissions, qualitativement et quantitativement. Les paysages olfactifs que nous connaissons vont se transformer profondément dans les décennies à venir.

Fleurs au jardin

Les abeilles sauvages, témoins affamés

Sur  plus de 20 000 espèces d’abeilles de la planète, bon nombre sont menacées ou en déclin. Paradoxalement, le statut de conservation de 57 % des espèces européennes reste inconnu. Les données manquent sur leur distribution et leur abondance. Cette méconnaissance contraste avec leur importance écologique.

Les abeilles sauvages pollinisent 87% des plantes à fleurs. Elles multiplient par deux le succès de fructification des cultures. C’est bien plus efficace que les seules abeilles domestiques.

Les modifications du paysage ont dégradé la biodiversité florale. L’intensification agricole, l’usage de pesticides et la simplification des assolements ont créé un stress nutritionnel. Ces insectes se nourrissent de pollen et de nectar. Ils ont faim.

Pour comprendre cet impact, des scientifiques analysent les réserves énergétiques des abeilles comme marqueurs de la santé de leur environnement.
En étudiant 670 individus femelles appartenant à 28 espèces, ils ont travaillé dans des agroécosystèmes d’Allemagne et de Belgique. Ils ont mesuré les taux de glycogène, carburant pour le vol. Ils ont analysé les triglycérides, essentiels au fonctionnement des muscles alaires et à la production d’œufs. Et ils ont évalué les protéines, nécessaires pour la diapause* et l’immunité.

Des résultats éloquents

Plusieurs espèces de bourdons voient le poids de leurs individus diminuer. Cette baisse suit l’augmentation des perturbations du paysage. Le poids est un trait déterminant. Il conditionne la capacité à transporter du pollen. Il influence aussi la fécondité.
Le bourdon forestier est classé comme espèce menacée en Grande-Bretagne. Il émerge tardivement dans la saison. Lorsqu’il sort, les espèces florales disponibles ne sont plus suffisamment diverses. Elles ne sont plus assez abondantes pour lui permettre de s’alimenter correctement.

À l’inverse, une diversité florale élevée permet à certaines espèces de choisir à partir de leurs ressentis. Elles optent pour le régime alimentaire le plus adapté à leur survie. Notamment des pollens protéinés plutôt que gras. Autant vous dire que le rôle des jardinières et des jardiniers est fondamental dans le choix des variétés !  Non seulement il est important de les diversifier, mais aussi de s’assurer qu’elles couvrent tous les mois de l’année en fructification et floraisons.

* La diapause est une forme de « vie ralentie », un mécanisme adaptatif qui permet aux animaux de résister et de survivre aux variations saisonnières de l’habitat.

magnolias en fleurs
magnolias en fleurs

Préserver la dimension sensorielle

L’olfaction, sens essentiel à la communication des insectes, apparaît très vulnérable aux interférences. Les molécules volatiles présentes dans l’environnement perturbent les signaux naturels ressentis.
Par un effet de levier, toute modification de signaux essentiels peut avoir des répercussions importantes. Un effet papillon !

La localisation d’une ressource vitale devient difficile. Les populations animales et les communautés végétales en pâtissent. Les espèces spécialistes sont particulièrement exposées, qui utilisent des signaux très spécifiques pour localiser leur hôte.

Outre la perte sensorielle que nous ressentirions lors d’une balade en forêt devenue inodore, l’impact pourrait être dévastateur. Les populations d’insectes sont déjà fragilisées par de multiples stress. Protéger la biodiversité ne peut plus se limiter à compter les espèces. Préserver les habitats ne suffit plus. Il faut désormais intégrer leur dimension sensorielle. Ces paysages olfactifs invisibles orchestrent la vie des écosystèmes.
Sans ces parfums subtils qui guident les pollinisateurs vers les fleurs, c’est tout un pan du vivant qui risque de s’effondrer. Dans le silence.

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