Quand je suis allé à Grenoble, le temps d’un séjour-éclair pour causer du jardin punk, une dame a tenu à me faire connaître un lieu dont elle m’a vanté les mérites, ainsi que de son créateur. Dans le brouhaha, l’étouffement sonore des masques  et la fatigue, j’avoue ne pas avoir tout compris de ce qu’elle me disait, mais j’ai tout de même saisi quelques mots : jardin, récup, sous un pont, tronche, extraordinaire,  partagé, singulier, sans moyen, débrouille, Robin. Très alléchant, tout ça…

Dans le cas où j’aurais oublié, la dame qui avait pris soin de prendre mon numéro de téléphone m’a relancé le lendemain matin au réveil, histoire que je ne monte pas dans le train sans avoir au moins essayé de découvrir ce lieu qu’elle tenait impérativement à promouvoir, au point de se rendre disponible pour m’y amener , son créateur difficilement joignable n’étant exceptionnellement pas disponible ce matin-là.

grenoble - Hortus Focus

©Éric Lenoir

Prise en main

C’est donc sous un ciel lourd d’automne que je montai dans le tram jusqu’au pont de La Tronche, juste en face de l’hôpital éponyme du bourg étonnamment nommé. Ce n’était donc pas de la tronche du jardinier qu’il s’agissait… Le mystère s’éclaircissait peu à peu. 
Catherine – la dame – m’attendait de pied ferme à la station. Son premier avertissement – il y en a eu plusieurs, de différents ordres – consista à me prévenir que le jardin n’était pas à son maximum esthétique, la saison touchant à sa fin (nous étions mi-octobre, et ça pinçait pas mal sous la pluie fine depuis quelques jours). En l’absence du jardinier, elle tenait à ce que mon impression soit la meilleure, et que les photos que je pourrais faire ne nuisent pas à l’image du lieu, fruit d’un sérieux engagement de la part de son jardinier s’y consacrant mois après mois dans des conditions que je comprends décidément difficiles. Nous enjambâmes donc l’Isère pour en gagner la rive gauche, d’où j’obtins une première vue surplombante du site en question.

De l’adversité, de l’espace public et du don

Me penchant par-dessus la rambarde métallique, je pus enfin voir les premiers légumes (des pieds de courges robustes), dont je découvris qu’ils étaient  purement et simplement plantés sur l’espace public, dans  un rogaton de plate-bande en bordure de piste cyclable à la base du mur de soutènement bétonné au sommet duquel je me trouvais.  De l’autre côté de la piste cyclable, le taillis rivulaire occupant l’ancien chemin de halage en bordure de la rivière aux rives et chemins noirs de sable de gneiss, où le castor d’Europe vient parfois abattre un arbre à son goût, peuplier, saule ou frêne le plus souvent.  
Entre la piste et l’Isère, sous les arbres aux cimes enchevêtrées qui nous masquent de l’hôpital, une cabane faite de bric et de broc éveille mon attention. « Mais si, je vous ai dit que Robin est SDF ! C’est pour cela qu’il n’est pas facile à joindre. »

Le jardin de Robin - Hortus Focus

©Éric Lenoir

Le jardin de Robin - Hortus Focus

©Éric Lenoir

Le jardin de Robin - Hortus Focus

©Éric Lenoir

Zone zen

Premier choc . Oui, ce jardin a été créé par une personne sans domicile, ce que je n’avais pas compris de prime abord. Trois ans dans la rue, le Robin. Et pas sous les tropiques…
En descendant par le trottoir et la piste pas uniquement cyclable, ce sont cette fois-ci des panneaux qui m’avertissent, aussitôt relayés par ma guide. Le panneau : «Cyclistes, merci de ralentir. Zone zen ». Catherine : « ils roulent comme des fous, il faut faire attention ». Moi : « boaf, ça va, c’est pas une autoroute ! ».  Après le premier passage d’un vélo dans l’urgence d’aller Dieu sait où, je compris qu’à Grenoble les gens n’avaient pas remplacé le stress par la slow-life (la vie lente), mais avaient trouvé un moyen d’aller toujours aussi vite qu’avant, mais sans émission de CO² et sur les voies empruntées par des piétons devenus obstacles.

Je laissai partir au loin le pédaleur gainé de nylon et lycra sans l’inviter à revenir et me remis à la découverte du jardin.  Malgré la saison avancée – pour ne pas dire achevée – il avait encore de très beaux restes (« oui, ne vous inquiétez pas Catherine, je ne ferai aucune photo qui le dénigre et, oui, j’attendrai l’aval de Robin avant toute publication ») et certaines plantes y poussaient encore non sans vigueur. Quelques sauges à petites fleurs ponctuaient d’écarlate la verdeur s’estompant sous les ramures se teintant de brun, de jaune ou d’orangé, le reste de la plate-bande étant principalement occupé par des plantes potagères, des étagères, de nombreux panneaux, pancartes et autres bacs improvisés tous issus de récupération ou de bricolage.

Ce n’est pas le jardin DE Robin dans l’espace public qu’on trouve là, mais le jardin PAR Robin, POUR tout le monde, dans l’espace public qui sert à ça.

Ne rien avoir, mais partager tout ce qui se peut 


Selon l’ordre dans lequel on lit les pancartes, et que l’on arrive de sous le pont ou de la rue, le jardin se nomme différemment : Jardin des bois, Jardin de l’Amour… Dans tous les cas, la publicité n’est pas mensongère ; il est bien sous les branches, à se frayer une voie vers le soleil, et il est bourré de tonnes d’amour.
Là, malgré le dénuement, tout n’est qu’invitation au partage. Partage du savoir, du savoir-faire, de l’espace collectif, partage de graines, et même partage de la production. Comme souvent, ce ne sont pas les plus riches qui partagent le mieux, et le sans-abri grenoblois ne déroge pas à la règle. Je comprends alors toute la fragilité de son œuvre, la délicatesse et la motivation nécessaires pour que ceci reste accessible, séduisant et utile, et combien mon hôtesse provisoire était légitimement attentive à ce que je serve ce projet plutôt que de lui porter préjudice par de mauvaises images ou un témoignage inadéquat.

Le jardin de Robin - Hortus Focus

©Éric Lenoir

Sur les planches ou les cagettes qui servent de pancartes ou d’étiquettes, on peut lire des descriptifs des plantes cultivées, des messages positifs, des demandes aux cyclistes de ralentir (j’avoue les avoir traités un peu de cons quand ils m’ont rasé les fesses, les urgés de la course à tout), des invitations à se servir et à déposer ce qu’on peut donner ou échanger, le mode d’emploi des composteurs, la suggestion appuyée d’employer les poubelles qu’il a mises en place et le numéro de téléphone de Robin, ainsi que son pseudo sur facebook : Robin jesuiscommevous.

Non, il n’est pas tout à fait comme nous. Je dirais plutôt qu’il est comme ce qu’il y a de meilleur en nous, et qu’on gagnerait à être un peu plus comme lui. Son jardin est beau comme devraient l’être beaucoup plus de jardins, et pas seulement par les plantes qu’il contient. Un jardin majuscule dans un mouchoir de poche, fait avec des moyens dérisoires dans le seul objectif qu’il soit le plus utile et agréable possible au plus grand nombre.

Des projets et des envies

En octobre 2019, le Jardin a été primé au Concours des Maisons et Balcons Fleuris par la Ville de Grenoble, dans la catégorie «jardin de pieds d’immeubles », ce qui est une grande fierté pour son concepteur-animateur-protecteur-jardinier. Mais il ne désire pas seulement s’en tenir à cette récompense.  Déjà, il a formulé une demande aux espaces verts de la ville pour aller planter de l’autre côté du pont quelques framboisiers qui seront en mesure d’occuper intelligemment les parterres nus aux pieds des arbres, fournissant une nourriture gratuite et permettant aux enfants – entre autres – de découvrir la saveur des fruits mûrs grappillés au fil des promenades entre les vélos excités. Peut-être une façon inconsciente de les inciter plus efficacement à ralentir…

Son autre projet, plus ambitieux, est de poursuivre l’extension de son jardin partageur (et partagé) jusqu’à l’Hôtel de Ville, soit pas loin de deux kilomètres, pour toujours plus de légumes, fruits, échanges et pédagogie à destination de tous les usagers des rues grenobloises, sans restriction aucune.

Juste avant de quitter le Jardin des Bois, ma guide improvisée surmotivée parvint à joindre Robin, avec lequel j’ai donc eu la joie de pouvoir converser par téléphone depuis son Sherwood dauphinois.  Je fus ravi de l’entendre s’excuser de n’être pas là, car il emménageait ce matin-là dans son premier véritable logement depuis trois ans, conséquence d’avoir pu trouver un petit emploi lui assurant soulagement moral et minimum vital. Il ne passerait pas l’hiver dehors et pourrait retrouver ses filles.
Je repartis de cette oasis d’humanité avec un double sourire de satisfaction, l’un pour le plaisir d’avoir découvert le lieu et Robin, et l’autre de me dire qu’il arrivait parfois de bonnes choses à des gens inconditionnellement généreux, et que ce serait un bel exemple à transmettre, de ceux dont on fait des contes ou des sociétés plus belles et plus justes. 

Le jardin de Robin - Hortus Focus

©Éric Lenoir

Le jardin de Robin - Hortus Focus

©Éric Lenoir

Le jardin de Robin - Hortus Focus

©Éric Lenoir

 

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6 Réponses

  1. jo sintes

    bonjour jadore les plantes les fleurs et seux qui embelice le beton les maires devraient les montrer en exemple et leur fournir de qoi ambelir les murs et les chemins merci a robin geronimo

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  2. Bernard

    Ô que de douceur et de beautés !!
    Que cela fait chaud au cœur de lire un article pareil.
    Que cela fait chaud au cœur de voir que des jardins pareil peuvent sortir de terre.
    Je voudrais tellement en voir encore et partout ! C’est beau !! C’est beau !!
    Je souhaite tout le meilleur à son jardinier.

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  3. lombet Chantal

    J’espère que son logement n’est pas trop éloigné du jardin et si c’était le cas, les voisins ne pourraient-ils pas se mobiliser pour l’aider à maintenir cette savoureuse oasis de beauté et de paix… Un très bel article qui nous réchauffe le coeur! Merci et bonne continuation à Robin.

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  4. Pantoufle

    Merci pour cette histoire magnifique, et bravo à Robin, un exemple pour nous tous ! Pourvu que son projet d’extension soit validé par la ville de Grenoble, toutes les villes gagneraient à avoir des Robins pour les embellir 🙂

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