Bruno Fournier. Itinéraire d’un tomatophile

Les tomatophiles

Avec Philippe Rommens, Bruno Huyghe, Pascal Antigny… Bruno Fournier est un tomatophile, défenseur-collectionneur de variétés anciennes de tomates. Tous veillent sur un immense patrimoine génétique. Je vous invite à prendre un grand « bain » d’infos sur la tomate avec Bruno.

Bruno Fournier - Hortus Focus

Hortus Focus : on va commencer… par le début ! D’où vient la tomate ?

Bruno Fournier : elle vient d’Amérique du Sud et a débarqué vers le XVIe dans les soutes des explorateurs espagnols et portugais de retour à leurs ports d’attache. Au départ, la tomate ne faisait pas envie, personne ne voulait en manger. Et puis, on a commencé à la consommer en Espagne et en Italie où on l’a surnommée pomodoro (la pomme d’or). Cette première tomate était toute petite comme la Solanum pimpinellifolium, une tomate sauvage originaire du Pérou.

Les tomates n’étaient alors pas plus grosses que des billes ?

Oui, mais d’autres expéditions ont ensuite rapporté vers l’Europe d’autres variétés dont les fruits étaient beaucoup plus gros. Il s’agissait d’hybrides naturels. On peut les voir dans de vieilles gravures italiennes.

Connaît-on le nombre d’espèces de tomates ?

C’est impossible de donner un chiffre exact ! Le nombre d’espèces est chiffré (une soixantaine), répertorié par des banques de graines américaines et sud-américaines, mais on en découvre sans doute encore. Maintenant, on enregistre les espèces par station grâce aux coordonnées GPS, et on compare les données. S’agit-il de la même espèce ou non ? Le travail avance !

Pietro Andrea Mattioli (1500-1577)
Pietro Andrea Mattioli (1500-1577)
©Isabelle Morand
©Isabelle Morand
©Isabelle Morand (Les Tomaphiles)
©Isabelle Morand (Les Tomaphiles)

Et du côté des variétés ?

Je fais un inventaire depuis plusieurs années. J’en suis actuellement à plus de 40 000 ! J’avais fait un fichier .xls qui a « explosé » ! J’ai été obligé de décomposer le fichier par lettre de l’alphabet et par numéro, car de nombreuses tomates modernes, nouvelles sont enregistrées sous un numéro avant de recevoir un nom. J’ai encore à enregistrer une banque de semences américaine peu connue et celle de l’institut Vassilov, à Leningrad (maintenant, ça va être plus compliqué), soit encore 1500 variétés au moins. Il faut savoir qu’il sort 200 à 300 nouvelles variétés par an. Et les particuliers en créent autant que les industriels maintenant.

Quelle est la différence entre semences industrielles et semences libres ?

Les semences industrielles, ce sont les semences des gros groupes nationaux et internationaux. Une cinquantaine de grosses sociétés se partagent le marché de la semence de tomate pour les maraîchers et les industriels. Les graines industrielles se vendent jusqu’à 500 ou 600 € le kilo, voire plus. Les semences dites libres, ce sont des hybrides nés chez des particuliers qui ne déposent pas leurs variétés. Ainsi, tout le monde peut les reproduire.

Que signifie tomate F1 ?

Toute création de tomate est F1. Mais pour quelle soit stable, il faut attendre 5,7,8 ans pour la stabiliser et la vendre ou la partager.

Qu’est-ce qu’une variété stabilisée ?

C’est une variété dont on est certain qu’elle donnera le même fruit d’une année sur l’autre. Actuellement, on trouve énormément de tomates produites par des petits semenciers. Elles sont vendues en génération 2, 3, mais personne ne peut affirmer qu’en génération 5, il n’y ait pas de variante. Une tomate F1 peut donner en deuxième génération une cinquantaine de variantes ! Une variété stabilisée donne, elle, des fruits qui seront strictement identiques.

©PantherMediaSeller
©PantherMediaSeller

Comment es-tu devenu un tomatophile ?

Par mon ventre ! J’aime bien manger et voir de la couleur dans une assiette. Voilà une trentaine d’années, dans une coopérative agricole, j’ai fait la connaissance d’un homme qui s’appelle Daniel Vuillon qui était un passionné de tomates et qui a lancé les fêtes de la tomate, dans les années 90, ainsi que les AMAP à Ollioules. Au départ, il avait une centaine de variétés de tomates et on a travaillé avec Dominique Guillet, un ami qui avait une entreprise devenue Kokopelli. À l’époque, c’était Terre de semences. Il a fallu qu’il change de nom puisqu’une société bien française l’a attaqué en justice pour commercialisation de semences un peu interdites, voire hors-la-loi ce que nous revendiquons maintenant.

©Isabelle Morand
©Isabelle Morand

Pourquoi hors-la-loi ?

En Europe, on ne fait pas la même chose que dans le reste du monde. On est très « règlement-règlement ». Donc, il existe un règlement communautaire qui a créé un catalogue européen de variétés de semences comestibles ou non comestibles. Tout y est répertorié. La France a un catalogue qui dépend aussi maintenant du catalogue européen. Si une variété de tomate (ou d’un autre légume) n’est pas dans ce catalogue, il est interdit aux maraîchers de les cultiver ou de les reproduire.

Il y a des maraîchers, des semenciers paysans qui tiennent le coup et se déclarent hors-la-loi. Dans certaines régions, ça se passe bien. Dans d’autres, ils sont régulièrement un peu embêtés par les agents de l’ancienne DGCCRF, qui peuvent mettre des amendes. Des semenciers paysans qui reproduisent leurs graines et qui ne se sont pas déclarés producteurs de semences sont susceptibles d’avoir des amendes.

Ce qui est important pour nous, les particuliers, c’est de sauver la diversité en France comme dans le monde.

Pas d’avancée de ce côté-là ?

Si. Il y a du changement positif depuis plus d’un an avec la loi Egalim. L’association Cultive ta rue, créée par Pascal Antony, a été sollicitée pour une collaboration à l’amélioration des listes variétales du catalogue français, mais cela demande beaucoup de temps pour une petite association qui n’est pas forcément équipée pour toutes les démarches techniques.

Quelles sont les catégories présentes dans le catalogue ?

Il y a des tomates production maraichère. Ensuite, vous avez des classements où la variété dite ancienne est à usage familial. Le jardinier lambda a le droit de cultiver ces variétés-là qui sont, en principe, dans le catalogue pour 5 ans ou 10 ans. Après, elles disparaissent, sont remplacées par d’autres. Enregistrer une semence libre, c’est possible, mais l’inscription coûte 250 €, et il faut prouver  que la tomate est stable et qu’elle ne peut pas porter de maladie. Et le SEMAE – le nouveau nom du GNIS –  qui gère ce catalogue a quand même deux langages. D’un côté, on met le parapluie en disant les maraîchers ne peuvent pas produire des tomates libres parce qu’elles sont susceptibles peut-être d’apporter des maladies dans les jardins. De l’autre, on a la Commission européenne qui dit qu’il est possible de produire des graines anciennes…

©PaulMaguire
©PaulMaguire
Graines de tomate ©Dmytro Synelnychenko
Graines de tomate ©Dmytro Synelnychenko

Combien de tomates votre association de tomatophiles a t-elle préservées ?

Nous sommes deux associations à travailler sur le sujet. L’Association internationale de tomatophilie regroupe de nombreuses personnes dans le monde entier. On y trouve de gros collectionneurs et des petites entreprises américaines, anglaises, allemandes qui créent et obtiennent de nouvelles variétés. Les Tomatophiles travaille avec cette association internationale, mais aussi avec Cultive ta rue, une association plus tournée au jardinier familial, qui a une petite collection et qui veut faire des tomates pour son usage personnel.

On travaille à la stabilisation des variétés. Je suis moi-même hybrideur et il faut savoir que c’est un travail énorme, car il faut entre 7 et 10 ans pour obtenir une variété stable. Pour bien travailler, il faut savoir partager. Une personne ne peut pas tout faire toute seule. Donc quand on a une nouvelle variété, on doit la donner à un maximum de personnes pour connaître les avis des uns et des autres, pour sélectionner la tomate qui ressemblera à sa mère, elle qui a le meilleur gout, le meilleur aspect aussi visuel. On essaye d’avoir une tomate parfaite gustativement et physiquement.

©Isabelle Morand
©Isabelle Morand

On voit des Cœurs de bœuf partout ? Ce n’est pas un abus de langage ?

Il y a eu une grosse polémique voici quelques années autour de cette Cœur de bœuf. À raison ! On s’est mis à baptiser Cœur de bœuf toutes les tomates qui avaient une vague forme de cœur, mais aucune des qualités de la vraie Cœur de bœuf. Pour éviter les abus, l’Association professionnelle des producteurs de tomates et concombres de France a créé une réglementation avec l’aval des services fiscaux et de la DGCCRF. Vous avez maintenant la ‘Cœur de bœuf’ et les tomates cœurs et les étals doivent être présentés ainsi.

Comment reconnaître une vraie ‘Cœur de bœuf’ ?

C’est très facile ! Elle est entièrement garnie de chair, il n’y a pratiquement pas de graines et pas d’alvéoles. Et le goût qui est incomparable !

Cocktail, cerise, crackers… On s’y perd ! Comment les reconnaître ?

La taille d’une tomate cerise se situe entre la taille d’un petit pois et la taille d’une cerise. La tomate cocktail est un peu plus grosse, on peut l’enfiler sur une brochette. Une cracker fait environ 5 cm de diamètre, c’est celle qu’on attrape dans un saladier pour n’en faire qu’une bouchée. Une grande mode aux États-Unis.

©xamtiw
©xamtiw

Pour terminer, c’est quoi une tomate ancienne ?

Pour faire court : les tomates anciennes sont celles qui ont, comme ‘Green Zebra’, été créées avant 1994. Ce sont des variétés fixées de tomates cultivées par des amateurs.

©Isabelle Morand
©Isabelle Morand

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