Le mystère des entrelacs dans les jardins du Château-Neuf de Saint-Germain-en-Laye (78)

Château-Neuf de Saint-Germain-en-Laye

L’édification du Château-Neuf de Saint-Germain-en-Laye et de ses terrasses, étagées sur le coteau du Pecq et exposées au soleil dès son lever, commence à la fin du XVIe siècle. Henri II et Catherine de Médicis mettent alors en œuvre le chantier, ralenti par la disparition accidentelle de ce roi en 1559.

Ensuite, Henri IV développe le site en un admirable ensemble à la fois, paysager par trois jardins, et minéral avec rampes et galeries associées à des grottes féériques.

À partir de 1661, Louis XIV poursuit l’entretien de la partie haute malgré les aléas géologiques d’une forte déclivité entraînant un glissement de terrain et la coupure du circuit hydraulique asséchant le troisième Jardin, sujet de cette étude. Son départ pour Versailles et les difficultés d’entretien de ces imposants jardins, puis la Révolution et la survenue de sa vente comme bien national ainsi que le passage d’une route en son milieu en 1836, le morcelle en propriétés privées dissimulant plusieurs vestiges.

Le troisième Jardin, en bas du site des terrasses étagées du Château-Neuf de Saint-Germain-en-Laye, était ainsi le plus proche de la Seine. Il a été dessiné selon deux compositions architecturales paysagères très différentes (fig.1 et fig. 2). Or, ces dessins ont été gravés et édités à des dates très proches, 1614-1615. La gravure la moins diffusée a-t-elle existé réellement sous forme de jardin, les auteurs précédents s’interrogent ?

Les dates de mise en oeuvre de ces deux types de jardins par les participants et acteurs : architectes, paysagistes et jardiniers et leur date de recrutement par le roi Henri IV pour réaliser son projet sont précieuses à interroger afin de lever le mystère des entrelacs au niveau du troisième Jardin, dit plus tard jardin des Canaux.

Deux gravures des terrasses du Château-Neuf datées au début du XVIIe siècle représentent le troisième Jardin

Pour une première hypothèse, le jardin de la gravure de Chastillon (fig. 2) aurait-il été réalisé avant celui dessiné par Francini (fig. 1) avec une durée de vie d’environ 10 ans ? Cette œuvre paysagère aurait-elle été d’autant plus discrète que son édition retardée serait survenue vers la fin de son existence ? Quant à la deuxième hypothèse, la gravure de Chastillon aurait-elle été un projet simplement présenté à un concours et un jardin non réalisé ?

L’œuvre d’Alessandro Francini

La beauté du site en terrasses du domaine du Château-Neuf de Saint-Germain-en-Laye franchit les frontières, surtout après 1614 grâce à la diffusion de la grande vue dessinée par Alessandro Francini, sculpteur et ingénieur hydraulicien d’origine florentine. Elle fut gravée par Michel Lasne après la mort du roi Henri IV, cependant le jardin avait-il été commencé ?
Les architecte, paysagiste et jardinier du roi collaborèrent avec Alessandro Francini, qui avait rejoint son frère Tommaso en 1602, afin de réaliser les systèmes hydrauliques des grottes féériques des terrasses supérieures et ensuite le troisième Jardin du Château-Neuf dit, peu plus tard, Jardin des Canaux (fig. 2). Ce ne pouvait être qu’après 1605, date où toutes les terres jusqu’à la Seine appartenaient alors à Henri IV. En effet, un contrat d’échange avec le seigneur de Bréhant daté du 1er septembre 1605 avait été signé permettant au roi d’acquérir les terres et seigneuries du « Pec » et « Vézinay2 ».

Un document important

La date de début se précise grâce à un document de 1618 (Archives Nationales Paris MC XIX 385, folio 216) témoignant que le jardin des Canaux n’a été achevé qu’après cette date «… plus fault faire la Maconnerie de cinq pans de mur…. pour parachever le grand canal au milieu du pré ».

Afin de répondre à la première hypothèse, la gravure qui a été diffusée en 1614 était donc un projet, car la grande pièce d’eau centrale du jardin des Canaux n’était pas achevée.
Entouré de parterres en damiers, le Jardin des Canaux se composait de six pièces d’eau, dont deux canaux paysagers au nord et au sud, lui donnant son nom et un grand bassin central. Ce bassin évoque celui construit en 1570 lors de la Renaissance italienne et existant toujours au domaine de la villa Bagnaia à Viterbe à 20 km de Rome3,4.

Fig.1

Fig. 1 : Gravure, Portraits des chasteaux royaux de Sainct Germain en Laye par Alexandre Francini en 1614, (Musée d’Archéologie Nationale-MAN).

Fig.2

Fig. 2 : Extrait de la gravure présentant le domaine du Château-Neuf en vue cavalière avec, sur la dernière terrasse proche de la Seine, les entrelacs du Jardin des Canaux (À Paris rue Saint Jacques chez G. Jallain avec privilège du Roy) (© Laurent Sully-Jaulmes, Musée Municipal Saint-Germain-en-Laye). Cette œuvre en couleur sépia a été effectuée à partir de l’exemplaire original de la gravure initiale monochrome de Claude Chastillon : « Le Chasteau Royal de Sainct Germain en Laye », gravée vers 1615 à Paris.

L’œuvre de Claude Chastillon

Une autre gravure du site complet du Château-Neuf a été publiée presque à la même date en 1615, c’est celle de Claude Chastillon qui était aussi ingénieur et topographe, proche du roi Henri IV. L’existence de cette œuvre devient plus probable du fait qu’en 1618, le grand bassin de Francini n’était pas achevé, donc probablement commencé après 1615.

Le parterre aux allées dessinées en entrelacs est situé juste au centre de la dernière terrasse dite troisième jardin ou Jardin des Canaux, elle est séparée de la Seine par le chemin de halage et le mur de clôture est du Château-Neuf. Ce parterre est bordé latéralement par deux rangées de berceaux, treillages recouverts de verdure dont une représentation actuelle est photographiée fig. 3.

Des entrelacs complexes

Le centre des entrelacs est occupé par une fontaine différente de celle de Francini et qui représente, sur l’agrandissement de l’original monochrome, comme un petit monument en forme de chapelle pyramidale avec des arcades sur trois niveaux, l’arcade supérieure est centrée par le jet d’eau. Les nœuds des entrelacs situés au milieu des bordures de la composition sont occupés par, a priori, des arbres, cependant le dessin de leur houppier ressemble à un champignon et pourrait être le petit jet d’eau d’un bassin circulaire.

Ce treillage, appelé en art des jardins « berceau », serait comme un module du long tunnel figurant sur la gravure de 1615, mais ici dans la direction perpendiculaire à celui-ci.

Château-Neuf de Saint-Germain-en-Laye

Fig. 3 : cliché de l’autrice au 4 août 2019 du jardin nord-est de la nouvelle mairie du Pecq, lieu situé à l’emplacement des anciens berceaux du Jardin des Canaux partie sud (à gauche de la fig. 2).

Archives et entrelacs

Entrelacs et arts plastiques

Les mystérieux entrelacs, objets de cette étude, ont été dessinés vers 1615 par Claude Chastillon sur la gravure du site du Château-Neuf de Saint-Germain-en-Laye (fig. 2). Parmi le corpus des œuvres d’art plastique plus anciennes représentant des entrelacs, il a été retenu la page d’un manuscrit enluminé daté du premier quart du XIIe siècle.
Cette œuvre a été repérée à Beauvais en France, ville fortifiée où est passé précisément Chastillon, car il était aussi ingénieur topographe du royaume de France et effectuait de nombreux déplacements, souvent afin d’assister le roi Henri IV (référence 5).

Entrelacs en littérature

Sur un plan littéraire, le terme entrelacs remonte aux écrits du Moyen-âge entre 1174 et 1187 avec l’orthographe « entrelas » désignant des entrelacements des fils d’une corde. Le plus célèbre écrit est le roman de Perceval dans le conte du Graal qui a été retranscrit au XIXe siècle.

Fig.4

Fig. 4 : extrait de la page du manuscrit enluminé originaire d’un groupe sacramentaire à Beauvais en France, et daté entre 1000 et 1025 d’auteur inconnu et précédemment attribué à l’artiste Nivardus de Milan (domaine public), conservé au J. Paul Getty Museum à Malibu, 83.MF.76.9 (numéro d’objet), Mme Ludwig V 1, fol. 9 (numéro du manuscrit).

L’œuvre du jardinier au domaine du Château-Neuf : Claude Mollet

Claude Mollet serait né en 1557, puisqu’il est dit âgé de quatre-vingt-dix ans lorsqu’il meurt à Paris le 23 mai 1647. Fils de Jacques Ier Mollet, jardinier au service du duc d’Aumale, Claude Mollet appartient à une grande dynastie de jardiniers qui travaillèrent pour les rois de France.

Premier jardinier du roi sous les règnes d’Henri IV et Louis XIII, il commença à intervenir à Saint-Germain-en-Laye quand, en 1595, Henri IV lui demanda de planter les jardins du Château-Neuf (ref. 4), probablement au niveau des terrasses hautes, mais il aurait pu être le premier à intervenir sur l’architecture des jardins des terrasses basses dont le troisième Jardin.

En 1596, Henri IV confia, à Etienne Dupérac, à son retour de huit ans passés à Rome7, l’architecture des jardins sur les terrasses (né en 1525, architecte, peintre, graveur et concepteur de jardins). Claude Mollet poursuivit alors ses réalisations en collaboration avec Etienne Dupérac d’autant plus qu’ils étaient amis jusqu’à son décès en 1604 donc un peu avant l’extension finale des terrasses et surtout bien avant l’action de Francini sur les terrasses basses survenue après 1614.

Des planches retrouvées

Un ouvrage publié après la mort de Claude Mollet et apparemment 20 à 30 ans après sa rédaction (1610-20 ?) contient des planches parmi celles-ci, sur deux d’entre elles figurent des parterres d’entrelacs (planches 13-14), une formule assez traditionnelle, au moins, depuis les années 15808, cependant la planche est signée d’André Mollet, un des fils de Claude Mollet. Si les entrelacs sont présents dans cette archive, leur caractère est peut-être plus moderne avec des éléments en carrés, est-ce une personnalisation de ce qu’il avait appris auprès de son père ?

Fig.5

Fig. 5 : planche 14 extraite du livre de Claude 1er Mollet9, (consultable en ligne sur le site numérique Gallica de la BnF, référence : ark:/12148/bpt6k1042641w).

En conclusion

Le jardin aux entrelacs aurait bien existé vers 1605-1615 et devait se nommer troisième Jardin, car le nom jardin des Canaux appartiendrait à Alessandro Francini à partir du moment où il a publié sa gravure en 1614.

Le décès accidentel d’Henri IV en 1610 aurait influencé la disparition des entrelacs. En effet, la régente Marie de Médicis fit prédominer l’art de la Renaissance italienne à la cour et harmoniser le style des jardins sur les trois terrasses principales. Le troisième Jardin changea alors d’architecture en abandonnant les entrelacs à l’ambiance plus ancienne évoquant la période du Moyen-âge.

Dans les années suivantes, les dessins d’Alessandro Francini évoquant les pièces d’eau des grandes villas italiennes furent alors réalisés en continuité des galeries et rampes à l’italienne des terrasses supérieures. Ce projet fut indiqué sur la gravure en 1614, ensuite, à partir de 1618, fin de la construction du grand bassin central, ils furent entretenus durant environ 35 ans.

1Monique Kitaeff, Décoration des jardins et des grottes dans Le Château-Neuf de Saint Germain-en-Laye, Monuments et Mémoires publiés par l’Académie des inscriptions et belles lettres, tome 67, Paris, Ed. De Boccard, 1999, p. 128-130.
2Charles Normand, Le Château-Neuf détruit de Saint-Germain-en-Laye, dans L’Ami des monuments et arts parisiens et français, en ligne, 1895.
3Emmanuel Lurin, (sous la direction de) Les merveilles hydrauliques des grottes et des jardins dans Le Château-Neuf de Saint-Germain-en-Laye, Les Presses Franciliennes, Saint-Germain-en-Laye (collection « Histoire »), 2010, p. 107.
4Eve Golomer, Les renaissances successives des pièces d’eau du Jardin des Canaux au domaine du Château-Neuf de Saint-Germain-en-Laye, publication prévue fin 2024 dans la revue Jardins de France, éditeur Société Nationale d’Horticulture de France, 11 pages.
5Marie Herme-Renault, Claude Chastillon et sa « Topographie française », Bulletin Monumental,  Année 1981,  139-3,  pp. 141-163.
6Chrétien de Troyes (auteur), Perceval le Gallois ou Le conte du Graal. Tome 1 / publié d’après les manuscrits originaux, par Charles Potvin, édition impr. de Dequesne-Masquillier (Mons), 1866-1871, Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, Z-28443.
7Emmanuel Lurin, Étienne Dupérac, graveur, peintre et architecte (vers 1535 ? – 1604) : Un artiste-antiquaire entre l’Italie et la France, Paris, thèse Sorbonne Paris IV, 2006.
8Hervé Brunon (CNRS, Paris, Centre André Chastel) – analyse critique du livre de Claude Mollet en 2007.
9Claude I Mollet, Theatre des plans et iardinages, contenant des secrets et des inventions incognuës à tous ceux qui jusqu’à present se sont meslez d’escrire sur cette matiere, chez Charles de Sercy, avec privilege du Roy, Paris 1652, 411 pages, Bibliothèque nationale de France, département Sciences et techniques, 4-S-3769.

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