Face à une déforestation record et un puits de carbone en déclin historique, la protection des forêts est un enjeu planétaire crucial. Pourtant, aucun traité international ne les protège globalement, laissant place à une mosaïque de textes insuffisants et à des solutions juridiques complexes.
Alors que les forêts, poumons de la planète, couvrent encore près d’un tiers de la surface terrestre – soit environ 4,14 milliards d’hectares selon la FAO, leur préservation est devenue une urgence absolue. Chaque année, des millions d’hectares partent en fumée, de l’Amazonie à l’Afrique subsaharienne, menaçant une biodiversité qui représente 70 % des espèces terrestres, emplissant l’air de particules et accélérant le changement climatique.
Les données les plus récentes sont alarmantes : 2024, année la plus chaude jamais enregistrée avec un dépassement temporaire du seuil de +1,5 °C, a aussi vu la perte record de 6,7 millions d’hectares de forêt primaire tropicale. Cela représente une augmentation de 80 % par rapport à l’année précédente et le niveau le plus élevé depuis au moins vingt ans, selon les analyses WRI/Global Forest Watch publiées en 2025.
Face à ce péril, la communauté internationale n’offre pas de réponse juridique unifiée, et laisse donc les États et la société civile explorer des voies alternatives pour défendre ce patrimoine vital.
1992 : quand Rio accouche d’une déclaration molle
Tout commence – ou plutôt, tout s’arrête – en 1992. Au Sommet de la Terre de Rio, les espoirs d’une convention contraignante s’évaporent. Les États adoptent une simple « déclaration de principes non contraignante ». La formule dit tout. Depuis, ni le Protocole de Kyoto ni l’Accord de Paris n’ont comblé le vide. Les forêts restent, en droit international, un angle mort.
Les conventions existantes n’arrangent rien. Celle sur la diversité biologique, celle contre la désertification, la Convention de Ramsar sur les zones humides : toutes abordent le sujet en biais. La Convention de Ramsar protège certaines mangroves. Mais les forêts en tant que telles n’y sont pas identifiées. Résultat : une mosaïque de textes qui ne fait pas système, face à une crise qui, elle, est hélas parfaitement cohérente.

2024 : tout s’emballe !
Les données publiées en 2025 par le WRI et Global Forest Watch sont sans ambiguïté. En 2024, la planète a perdu 6,7 millions d’hectares de forêt primaire tropicale. C’est 80 % de plus qu’en 2023. C’est le niveau le plus élevé depuis au moins vingt ans. Et 2024 est aussi l’année la plus chaude jamais enregistrée, avec un dépassement temporaire du seuil de 1,5 °C.
Le puits de carbone forestier mondial s’est, en parallèle, effondré. En 2023-2024, les forêts n’ont absorbé qu’environ un quart de leur capacité habituelle en CO₂. Feux extrêmes et déforestation ont produit ce résultat inédit.
Il faut cependant lire ces chiffres avec nuance. Le taux de perte nette de forêt a ralenti sur le long terme. Il est passé de 10,7 millions d’hectares par an dans les années 1990 à 4,1 millions sur 2015-2025, selon la FAO. C’est un progrès réel. Mais il masque l’essentiel. Ce sont les forêts primaires tropicales qui brûlent. Celles qui stockent le plus de carbone. Celles qui abritent 70 % des espèces terrestres. Et celles qui ne se reconstituent pas à l’échelle humaine. Les plantations qui poussent ailleurs ne compensent rien.
Des solutions complexes et leurs limites
Face à cette impasse, de nouvelles pistes juridiques sont explorées, mais chacune présente des défis considérables.

Le statut de « bien commun mondial »
Une idée séduisante serait de classer les grandes forêts primaires, comme l’Amazonie, au patrimoine mondial de l’humanité. Ce statut, défini par la Convention du patrimoine mondial de l’UNESCO, vise à protéger les sites naturels dotés d’une valeur universelle exceptionnelle. En 2025, on dénombre plus de 1 200 sites inscrits, dont plus de 200 abritent des écosystèmes forestiers. Cela représente au total plus de 69 millions d’hectares de forêts classées. Mais cette solution se heurte à un obstacle de taille : la souveraineté des États. Si l’inscription crée bien des obligations de conservation, elle n’empiète pas sur la souveraineté territoriale du pays concerné – qui reste libre d’accepter ou non le classement, et demeure maître de son territoire. En clair, la volonté politique du pays reste reine.
L’écocide, une arme symbolique hélas peu opérante
Régulièrement évoquée lors de catastrophes écologiques, la notion d’écocide vise à criminaliser les atteintes les plus graves à l’environnement. Cependant, son application reste largement théorique. Sans existence juridique solide en droit international, elle se heurte à la difficulté de prouver l’intention criminelle. Un concept en construction, mais pas encore une arme.
Vers une combinaison d’outils juridiques
S’il n’existe pas de formule magique unique, la solution réside dans l’activation combinée de plusieurs leviers juridiques, du droit local à l’international.
Au niveau national, le respect des lois existantes est une première étape. La plupart des Constitutions garantissent un droit à un environnement sain. En Amérique du Sud, au Chili, l’Accord d’Escazú représente une avancée majeure.


L’Union européenne
Au niveau régional, l’Union européenne tente de montrer la voie avec sa stratégie biodiversité 2030, qui vise à protéger 30 % de ses terres et de ses mers, dont un tiers sous protection stricte. Cela inclut l’ensemble des forêts primaires et anciennes encore présentes sur le continent. Dans le même esprit, son règlement sur la déforestation importée (EUDR) devait fermer le marché européen aux produits liés à la déforestation après la date de coupure fixée au 31 décembre 2020 – bœuf, soja, huile de palme, bois, cacao, café, caoutchouc et plusieurs dérivés. Mais le calendrier d’application a été repoussé. Les obligations s’imposeront aux entreprises moyennes et grandes à partir du 30 décembre 2026, puis aux micro et petites entreprises à partir du 30 juin 2027. cela laisse quelques années pour mettre en place des systèmes robustes de traçabilité et de contrôle jusqu’aux parcelles d’origine.
L’autre voie prometteuse est celle des droits humains. Des recours fondés sur le droit à la vie ou à la santé peuvent être portés devant des juridictions régionales, comme la Cour européenne des droits de l’Homme (affaire Urgenda). Plus audacieux encore, certains tribunaux, notamment en Colombie, ont accordé la « personnalité juridique » à la forêt amazonienne, lui donnant ainsi des droits propres.
En définitive, si un traité mondial reste l’horizon idéal d’un droit partagé, la protection des forêts passe aujourd’hui par une mobilisation sur tous les fronts. Elle exige des citoyens informés, des juges courageux et, surtout, une prise de conscience politique qu’il est urgent de repenser entièrement nos modèles de développement et nos modèles agroalimentaires.

