Les fabuleuses cités végétales de Luc Schuiten (1)

 

Architecte et dessinateur, Luc Schuiten mène depuis près de 40 ans, une réflexion croisant l’urbanisme, l’écologie, la science et la science-fiction. Il expose son travail à la Saline Royale d’Arc-et-Senans : magnifiques cités idéales inspirées de la nature, grands Panoramas qui imaginent nos villes dans un siècle, carnets de croquis, moyens de locomotion pour demain…

L’évènement a aussi très joliment inspiré le Festival des jardins de ce même lieu (on vous en reparlera dans notre article du 27 septembre). En attendant, écoutons cet esthète visionnaire et résolument optimiste, qui veut réconcilier l’homme avec la nature.

 

Luc Schuiten ©AC Labrique

Hortus Focus. Vos œuvres nous montrent un monde parfait où plantes et habitat voisinent dans de superbes paysages urbains. Comment sont nées ces cités végétales, quelles réflexions cachent-elles ?

Luc Schuiten : je pars de cette idée que la civilisation industrielle a programmé sa propre obsolescence, qu’elle ne peut en aucun cas continuer dans le temps très longtemps parce qu’elle épuise les ressources de la planète. Nous vivons complètement à crédit dans le monde dans lequel nous sommes et à force, arrivera le moment où nous connaîtrons la faillite. Or les décideurs, ceux qui font les choix de société – les politiques – n’ont d’autre projet que d’augmenter de plus en plus ce crédit, avec des consommations et des déchets de plus en plus grands. C’est une réalité, même si nous savons que nous n’irons nulle part en continuant dans ce sens-là.

 

Quelles solutions voyez-vous pour le futur ?

Tours végétales

L’essentiel de mon travail consiste à montrer l’aboutissement d’une réflexion sur un monde 100% durable. Si nous voulons imaginer que nous pouvons avoir un avenir, il faut commencer à bâtir avec ce que nous avons réellement et entrer en harmonie avec la planète, construire avec l’ensemble du vivant et pas contre lui. J’ai élaboré de multiples hypothèses à partir du biomimétisme, cette discipline qui innove en s’inspirant et en utilisant le vivant.

La nature est notre mentor, elle est magnifique, extraordinaire, elle sait comment faire. Quand un coquillage fait sa coque, par exemple, il prend tout ce qui l’entoure dans le mètre cube où il se trouve et utilise du CO2 au lieu d’en produire. L’araignée avec son fil créée un matériau qui est trois fois plus solide que nos aciers à section égale, et cela sans usine, sans camion, sans pollution, sans détruire la planète, en contribuant, au contraire, à une harmonie générale.

À partir de ces observations, on s’interroge: comment peut-on faire, nous, aujourd’hui pour commencer à mettre en place des systèmes bénéfiques plutôt que destructeurs ? L’ensemble de l’exposition pose ces questions-là. À quoi ressemblerait notre monde dans un futur si on prend cette direction-là ? Je ne suis pas scientifique, ni agronome, ni biologiste. J’ai la possibilité de dessiner. Et je dessine non pas ce que je vois, mais ce que j’aimerais bien voir, un monde en évolution.

 

C’est le rôle de l’architecte, du paysagiste ?

Un architecte ne dessine jamais que le futur, il dessine des bâtiments qui n’existent pas aujourd’hui, qui existeront peut-être demain. C’est ce que je fais, mais au lieu que ce soit demain, c’est après-demain, un peu plus loin, dans cent ans ou plus tard encore. Je pose des hypothèses, celles qui sont désirables en tout cas pour moi : le monde dans lequel j’aimerais bien vivre, qui s’est réconcilié avec la planète, qui a commencé à bâtir des choses en bonne intelligence.

Louvain la Neuve en 2100 (détail)

Le monde que vous représentez est-il utopique ? Ces cités végétales sont-elles réalisables techniquement ?

C’est un monde utopique dans le sens qu’il n’est pas encore réalisé, mais envoyer une fusée dans la lune en 1960 était un projet complètement utopique! Dix ans après, il a été réalisé. Une utopie est simplement un possible qui n’a pas encore été réalisé. Mais c’est un possible. Je ne pars que d’hypothèses scientifiques. Je ne suis pas du tout dans le rêve, je l’exclue complètement, je ne l’aime pas. Le rêve déçoit toujours, car il n’a pas de rapport concret avec la réalité.

Je suis un des membres fondateurs de Biomimicry Europa qui rassemble autour du biomimétisme tout un ensemble de spécialistes (ingénieurs agronomes, ingénieurs physico-chimistes, biologistes, économistes, etc.) ; ils enrichissent le propos par leur apport scientifique. C’est à partir de cela que je construis mes dessins. Chacun peut être l’explication raisonnable d’un possible, de quelque chose qu’on pourrait développer et qui pourrait devenir, à un certain moment, une réalité. Si on choisit d’aller dans cette direction-là, si on commence à se dire « on arrête maintenant de jouer à salir le lieu où l’on habite et on va fonctionner en bonne intelligence avec l’ensemble du monde du vivant ».

 

Kerterre

Est-ce que vous avez pu concrétiser certaines de vos idées dans votre travail d’architecte ?

Il y a plus de 40 ans, j’ai réalisé dans une forêt, dans les environs de Bruxelles, un des tout premiers bâtiments autonome, écologique, d’Europe, la maison Oréjona qui fonctionnait à partir du soleil, du vent, de l’eau de pluie, avec un potager, etc. Elle utilisait un des tout premiers capteurs solaires. Ses meubles ont été conçus à partir de dosses de hêtre, même le téléphone !

Par ailleurs, ici, à la Saline, on m’a proposé tout récemment un jardin dans lequel je peux faire des expériences d’habitat à partir de tout ce qu’on peut trouver dans le vivant et dans les environs immédiats, une architecture étant toujours induite par ce qui se trouve dans son terroir (le sol, le sous-sol, le climat, l’agriculture, les gens…). Avec Evelyne Adam, nous avons construit une kerterre, c’est-à-dire une habitation à partir de chanvre, de chaux, de paille, de bambou et de sable. L’habitation est tout à fait saine, respirante et appartient complètement à son environnement. Elle est faite avec des matériaux très peu chers, c’est une des solutions vers lesquelles on pourra aller.

 

Vélusome

Vous avez aussi conçu des moyens de transport…

Concevoir une ville dans concevoir ses moyens de déplacement serait idiot, car ils font partie de ses éléments structurants. Donc je pars de cette même hypothèse : comment est-ce qu’on peut les fabriquer avec nos ressources propres sans épuiser la planète et sans créer un énorme déséquilibre ? Je ne parle que de ressources renouvelables : l’électricité, l’énergie musculaire, un rail électrique… ainsi je montre à quoi pourraient ressembler les véhicules du futur. Il y a différents engins à roue ; un ornithoplane à ailes battantes, inspiré de l’oiseau, et qui comporte des capteurs solaires pour alimenter le moteur; une raie manta qui est un dirigeable gonflé à l’hélium et bat des ailes comme cet animal le fait dans l’eau. Mes modèles sont biomimétiques, ils vont toujours prendre leurs références dans la nature comme ce vélusome qui a la forme d’une feuille.

Suite de l’article, demain : 7 œuvres de l’exposition commentées par Luc Schuiten.

 

Exposition « Les panoramas de 2100-Luc Schuiten », à la Saline royale d’Arc-et-Senans, dans le Doubs, jusqu’au 21 octobre.

Pour mieux comprendre l’oeuvre de Luc Schuiten, on pourra acheter sur place ses deux livres “Vers une cité végétale” et “Archiborescence” parus chez Mardaga (29 euros chacun). Et s’offrir le portfolio et sa vingtaine de Panoramas reproduits sur très beau papier (48 euros).

Toutes les photos d’oeuvres illustrant cet article ont été réalisées par commodité et à titre exceptionnel, par Valérie Collet, dans le cadre de l’exposition. Nous remercions vivement Luc Schuiten pour son aimable autorisation.

 

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