À la Bergerie des Malassis, menacée de destruction imminente.

Quand on annonce qu’on va en banlieue, à fortiori lorsque l’on parle de la petite couronne parisienne qui longe le périphérique, il est rare que les gens s’attendent à ce qu’on aille voir une ferme. Et pas n’importe quelle ferme : la Bergerie des Malassis, à Bagnolet, dans un quartier populaire de Seine-Saint-Denis (93) où un tiers des habitants vit sous le seuil de pauvreté.

J’ai eu la chance de découvrir enfin ce lieu à l’invitation de l’Unipop de Bagnolet (voir encadré), mais aussi et surtout ceux qui le fréquentent et le font vivre.
Au premier plan, Gilles Amar, chevrier revendiqué, les épaules larges et la tête bien pleine, le charismatique porte-voix et pivot de cette ferme-école-bergerie-lieu de rencontre si singulière depuis de nombreuses années portée par l’association Sors de Terre et ses bénévoles, mais aussi par de nombreux citoyens.

Quand la pelouse devient pré, que le terrain squatté devient cœur de village

Bergerie des Malassis

Cela fait 11 ans que les premières chèvres sont arrivées sur ce terrain public, où s’est construite la bergerie en lien avec la petite école maternelle de la Pêche d’or, où les chèvres et moutons paissent parfois pour le plus grand plaisir des enfants qui adorent les côtoyer. Comme de nombreux quartiers populaires en France ou ailleurs, la vie s’y organise en bonne partie sans l’aide ni la pression de l’administration municipale.

Dans les zones décrites parfois comme « de non-droit », naissent alors des initiatives citoyennes formidables et étonnantes, dédiées au bien commun totalement hors des clous normatifs. Au pied des immeubles, quelqu’un s’est un jour mis à faire son jardin, puis son jardin a accueilli quelques chèvres apportées par quelqu’un d’autre, et l’aventure a pu continuer et le jardin, presque privé dans l’espace public, devenir un espace de vie collective et populaire.

Autour de ce bétail – le cheptel est actuellement d’une trentaine de têtes – se produisent alors une série de non-évènements, une succession d’évolutions aussi naturelles et spontanées que la création d’un petit village construit par des naufragés sur une petite île perdue dans une mer immense. 

Dans une relative illégalité et une totale légitimité, la Bergerie est peu à peu devenue un assemblage de constructions poétiques où de plus en plus de personnes sont venues à la rencontre de ce et ceux qui y vivaient. Les effets secondaires de la présence de ces animaux et de ce jardin qui n’avait plus rien à voir avec la banale pelouse initiale n’ont pas tardé à se faire ressentir : les enfants du quartier sont venus y entretenir leur imaginaire, apprendre comment poussent les légumes – surtout pas dans des bacs en bois ! comme dirait Gilles Amar – voir des agneaux et chevreaux nouveau-nés, cueillir des œufs de poules dans la paille plutôt que dans des boîtes.

La population locale ne se limite pas aux enfants, et c’est bel et bien tout le voisinage qui s’est pris d’affection pour ces bêtes. Et c’était d’autant plus facile qu’une forte proportion des populations déracinées qui vivent dans l’Est parisien – c’est également vrai ailleurs – sont très souvent issues du monde rural, et ont perdu tous les repères qui y étaient liés, dans ces zones ultra-urbanisées et artificialisées conçues loin de l’humus. Ainsi, les bêtes sont surveillées par de nombreux ex-éleveurs, bergers, paysannes qui veillent à leur santé et se réjouissent de leur présence.

Les œufs de la Bergerie des Malassis

Un autre aspect étonnant est l’une des conséquences du pâturage sur le regard que les habitants portent sur la végétation. Les chèvres et moutons ne pouvant se contenter de vivre sur la seule emprise de la bergerie et du jardin de l’école maternelle, ils sont emmenés en parcours sur les 8000 m² d’espaces verts que l’association gère dans le quartier et dans des villes environnantes.

Là où l’impression dominante concernant les pelouses et la végétation en général se résumait dans l’esprit de nombreux usagers au mot « sale », d’aucuns ont redécouvert que des animaux domestiques les mangeaient. Devenues aliment, profitant à des animaux appréciés, les pelouses ont vu un retour en grâce massif, et nombre de dégradations ont cessé en même temps que certaines craintes irrationnelles liées aux a priori et à la méconnaissance.

Quand la cité devient résidence et détruit le lien social

Une cité, c’est potentiellement un village. Dans le quartier des Malassis, de petites barres d’immeubles de quatre ou cinq étages accueillaient de nombreuses familles des classes populaires ou défavorisées, et les espaces verts étaient leurs vaisseaux sanguins et leurs cordons ombilicaux. Sortant de leurs appartements, les habitants – et en particulier les enfants – pouvaient allègrement parcourir le quartier via un espace commun constitué par l’assemblage des différents jardins au pied des bâtiments.

La vétusté de ces bâtiments a amené les pouvoirs publics à repenser tout le quartier, ce qui les a amenés à prendre la décision de les détruire pour reconstruire « en mieux » des immeubles à plus forte capacité (plus hauts) et standing « amélioré ». Devenant résidentielle, la cité perdait une très grande partie de ses espaces verts communs, et un nombre épouvantable de barrières et autres clôtures se sont dressées pour empêcher quiconque d’accéder à des jardins désormais clos et sans usage autre que décoratif.

Et ce, jusqu’au grotesque : les jardins entre les bâtiments flambants neufs ne sont même pas accessibles à leurs habitants ! Seuls sont habilités les préposés à l’entretien, qui veillent à ce qu’aucun brin d’herbe ne s’octroie la liberté de dépasser la hauteur conventionnelle.

En faisant parcourir les espaces verts par ses chèvres, Gilles Amar entretient cette précieuse capacité à circuler d’un endroit à un autre, invitant les usagers à quitter les trottoirs pour passer par les chemins tondus dans l’herbe haute, entre les arbres et arbustes plantés ou sélectionnés, qui ont progressivement transformé l’ensemble des pelouses en de petits jardins grouillant de biodiversité, de fleurs, de fruits…et de fourrage.

Certes, la cité telle qu’elle était n’était pas dénuée d’imperfections, mais les choix stratégiques qui ont été faits sont allés très à l’encontre des besoins avérés d’une grande partie des habitants de ce village de béton. De fait, la pression urbanistique municipale s’est faite de plus en plus forte sur la bergerie, et la lutte qui s’est engagée de longue date n’a jamais faibli.

Grâce au fort soutien populaire, mais aussi à celui d’universitaires, des médias, la Bergerie s’est maintenue envers et contre tout, sans jamais baisser les bras. Démontrant la nuisance causée par la construction de ces nouveaux bâtiments sur l’ensemble des objectifs revendiqués par la quasi-totalité des « progressistes » de l’aménagement territorial, de l’urbanisme, et de l’architecture, insistant sur la perte immense que cela constituerait pour les habitants, pour les écoles locales -avec lesquelles l’association a un partenariat lié aux jardins et à la transmission des savoirs – et, bêtement, d’un point de vue écologique et climatique, le comité de soutien est parvenu à faire annuler la construction de deux immeubles de 7 étages.

Grâce à cela, l’école – et la bergerie – ne s’est pas retrouvée enfermée entre d’immenses remparts pour seule perspective. Grande victoire, mais malheureusement insuffisante.

Des enfants à la Bergerie des Malassis

Quand une école détruit une école

À l’école Pêche d’or, contigüe à la bergerie, les élèves connaissent donc la vie de la ferme au quotidien. Ils côtoient les chèvres qui pâturent sur les pelouses de l’école et les croisent dans le quartier. Des enfants d’autres écoles, des jeunes porteurs de handicap, y participent à des projets pédagogiques au long cours ou passent à la bergerie après l’école, en famille ou non.

C’est un lieu totalement intergénérationnel qui fonctionne socialement d’autant plus efficacement que le lien social qui s’y est créé s’est constitué sur le temps long, naturellement. Des gosses des débuts de l’aventure, désormais devenus adultes, y reviennent pour retrouver des souvenirs d’enfance, ce qu’ils y avaient trouvé de chaleur humaine ou de connexion avec le Vivant sous toutes ses formes.

Tout semble voué à démontrer que le rapport étroit entre l’école et la Bergerie des Malassis n’offre que des avantages. Pourtant…

La municipalité prévoit l’agrandissement de l’école, qui impliquerait le déplacement de la bergerie sur un autre terrain communal, bien loin de celle-ci, et la destruction d’une grande surface de sol naturel. Qu’on se le dise : déplacer une ferme, un lieu de vie collective, le mettre en suspens pendant deux ans, c’est sa mort assurée.

Outre la perte d’un dispositif fonctionnel et efficace inscrit au sein des populations et ayant gagné leur confiance, fort d’un bilan quantifiable, observable et enregistré en termes de pédagogie, d’écologie, de qualité de vie et de lien social, le projet porté par la ville prévoit l’abattage de plusieurs arbres adultes (les plantations prévues prendront des décennies à compenser leur disparition).

Et que deviendront les parcours empruntés tant par les chèvres que par les gens, les jardins jolis et aromatiques, ensauvagés parfois, qui sont nés tout autour à la place d’un gazon approximatif tout juste bon à faire déféquer les chiens ?

Une contre-proposition

Loin de refuser l’agrandissement de l’école, l’association Sors de Terre a constitué un contre-projet, avec l’aide d’architectes, juristes, et autres acteurs de l’aménagement. Celui-ci, très abouti et totalement recevable, présente une ferme-école désormais officielle, qui permettrait de poursuivre le travail engagé depuis plus d’une décennie, et d’offrir aux habitants une solution autrement plus adaptée à leurs aspirations, ainsi qu’aux enjeux réels de notre époque, qui ne doivent pas obligatoirement passer par une gentrification des banlieues et l’évacuation toujours plus loin ou plus mal des habitants les plus fragiles.

Avec ce projet de ferme-école comme avec la bergerie, Gilles, ses acolytes et leurs soutiens démontrent  brillamment que l’amélioration du cadre de vie ne passe pas  obligatoirement par des dépenses énormes et de grands aménagements éco-conçus par des cabinets spécialisés où l’on ne connait pas le goût du lait de chèvre tiède, ni les jeux des enfants dans un tel endroit, dignes de ceux des gosses de la campagne il y a 50 ans ou plus, qu’on idéalise tellement sans en savoir rien en réalité.

La ferme-école de la Pêche d’or, comme la bergerie des Malassis, c’est l’exact inverse du greenwashing, le parfait opposé de la décision technocratique bien intentionnée – ou non – visant à faire mieux vivre des gens dont on ne sait rien, en leur donnant une écologie hors-sol stupéfiante de déconnexion avec le réel, destructrice de l’existant dans une forme de mépris de la sensibilité et du bon sens.

Les toilettes sèches de la Bergerie des Malassis
Bergerie des Malassis

Là, les citoyens ont créé l’espace où ils se sentent bien, où ils ont envie que leurs enfants aillent, et leurs enfants en jouissent merveilleusement.

Officiellement, la Bergerie des Malassis devrait avoir été évacuée depuis le 1er mars 2022, mais les citoyens s’accrochent à ce lieu qui leur est cher, et ne laisseront pas le projet qu’ils ont créé, porté, construit passer à la moulinette d’une normalisation aveugle du bien-être, par des personnes qui ne vivent pas dans les lieux qu’ils administrent, construisent, aménagent.

En mai dernier, plusieurs centaines de ces habitants du quartier qu’on n’écoute ni ne voit, peu enclins à la revendication publique, manifestaient devant la mairie de Bagnolet. C’est dire à quel point le sujet leur tient à cœur. En attendant, on partage les œufs, les aromates, et on vient voir les agneaux en pleine période de naissances. Des agnelages, en pleine banlieue, sous les pruniers en fleurs. 

Ici, les jardins ne sont pas des jardins partagés, mais tout le quartier se veut un jardin partagé par tous, pour tous.

Pour soutenir la bergerie des Malassis et ceux qui la défendent, merci de diffuser au maximum les infos, d’en parler autour de vous, et de signer les pétitions en ligne.

L’association Sors de terre porte le projet de ferme-école de la Pêche d’Or, et ne s’oppose en aucun cas à ce que l’école soit réaménagée. Mais pas n’importe comment, et pour le Vrai bien commun.

Qu’est-ce qu’une université populaire ?

Une université populaire est généralement une association non partisane – c’est le cas de l’Unipop de Bagnolet- visant à la transmission des savoirs, à la création d’espaces de discussion, d’acculturation et, parfois, de médiation. Elle organise des rencontres, débats, stages, ateliers afin de rendre accessible gratuitement et au plus grand nombre les outils de compréhension, les savoirs, les informations susceptibles d’intéresser un public souvent éloigné d’un certain nombre de sujets, et n’ayant pas nécessairement accès – ou le sentiment de légitimité pour accéder – aux lieux où ils sont habituellement dispensés.

C’est un espace d’échanges et d’apprentissage de proximité où, selon les quartiers, villes ou régions où on les trouve vont proposer des évènements et prestations allant de la conférence-débat sur l’autonomie énergétique territoriale à la fabrication de lessive maison, à la cuisine, et évidemment au jardinage. C’est un élément précieux de la cohésion sociale et de la lutte contre la précarité, animé par des personnes profondément investies dans la résolution de problématiques sociales et/ou écologiques.

close

Inscrivez-vous
pour recevoir [Brin d'info]

dans votre boîte de réception,
chaque semaine.

Nous n’envoyons pas de messages indésirables ! Lisez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.

Bergeraie des Malassis : Éric Lenoir
Share via
Copy link
Powered by Social Snap