Véronique Mure signe avec cet ouvrage une lettre d’amour aux arbres citadins. Entre érudition botanique et prose sensible, elle donne vie à l’histoire oubliée de ces géants silencieux qui font respirer nos villes.
Une promenade à hauteur de feuillage
« J’ai croisé beaucoup d’arbres sur mon chemin : le grand chêne de la Bigotie, les micocouliers nîmois, les pins et les deux cyprès à l’entrée du mazet… » Dès les premières lignes, Véronique Mure nous entraîne dans son herbier intime. Ce qui aurait pu n’être qu’un énième plaidoyer pour la végétalisation urbaine se transforme sous sa plume en récit sensible où botanique rime avec poétique.
Botaniste et ingénieur en agronomie tropicale, l’auteure aurait pu se contenter d’étaler son savoir technique. Au contraire, elle choisit la voie de la délicatesse. Son écriture file des images qui touchent : « les jeux de lumière dans leur feuillage et l’ombrage qu’ils diffusent, tempérant les ardeurs du soleil estival ». Chaque arbre devient un être, avec son histoire, ses relations, sa manière unique d’habiter le monde minéral des villes.

La ville comme forêt inversée
Le géographe Michel Lussault, qui signe la préface, ne s’y trompe pas. Il garde en mémoire « les émotions géographiques » de son enfance tourangelle parmi les tilleuls et les cèdres. Et il salue cette capacité de Véronique Mure à transformer notre regard : « Et si nous ne considérions plus les villes comme des espaces artificialisés plantés çà et là d’arbres, mais comme des forêts parsemées de constructions ? »
Cette inversion du regard traverse tout l’ouvrage. L’auteure ne cherche pas à plaquer de la nature sur du béton. Elle révèle la cohabitation complexe, souvent douloureuse, toujours fascinante entre ces « êtres vivants les plus hauts de la planète » et l’habitat exclusif des hommes.
Des racines historiques profondes
Avec la rigueur de la scientifique qu’elle est, Véronique Mure remonte le temps pour comprendre comment ces arbres ont pris pied en ville. De Louis IX rendant justice sous le chêne de Vincennes aux mâts de mai médiévaux, des ormes de Sully aux platanes d’Alphand, elle tisse une histoire aussi riche qu’ignorée.
Mais ce qui pourrait être un catalogue érudit devient sous sa plume une galerie de portraits attachants. L’ailante, ce « faux-vernis-du-Japon » au « drôle de nom », que l’auteure « défend sans relâche, bec et ongles, avec entêtement ». Le cèdre du Liban, ramené selon la légende par Bernard de Jussieu dans son chapeau. Chaque essence devient un personnage, avec son caractère, ses voyages, ses déboires.
La poésie du savoir
Ce qui frappe, c’est l’équilibre parfait entre précision scientifique et émotion littéraire. Véronique Mure maîtrise son sujet — la taxonomie, l’histoire des expéditions botaniques, les politiques forestières du XVIIIe siècle — mais ne l’impose jamais. Elle l’offre, l’enrobe de sensibilité.
Elle évoque les arbres « remontant sans répit l’eau des profondeurs jusqu’à l’atmosphère, transformant en énergie le CO2 de l’air, faisant société, partout, tout le temps, avec tout le Vivant ». Et on sent vibrer une admiration presque mystique. Ses photographies, qui constituent un « herbier sans cesse augmenté », prolongent cette démarche contemplative.

Un manifeste pour l’urgence
Derrière la douceur du propos se cache pourtant un message d’urgence. « L’espace urbain, où la minéralité domine, n’est pas accueillant pour les arbres », rappelle-t-elle. Le naturaliste Paul Jovet observait déjà que « l’action de l’homme bloque l’évolution du peuplement végétal aux stades pionniers ».
Face à la crise climatique, Véronique Mure ne brandit pas de slogans. Elle invite à « porter un regard attentif et bienveillant sur ces êtres vivants ». Sa conviction ? C’est « en cultivant cette relation » avec les arbres que nous pourrons « réellement faire émerger une ville plus sensible, plus résiliente et mieux habitée par eux et par nous ».

L’éloge de la lenteur
Dans un monde pressé, obsédé par l’efficacité et le rendement immédiat, Être un arbre dans la ville célèbre une autre temporalité. Celle des arbres qui « sont des marqueurs de temps, biologique et symbolique de la ville », selon Simon Lacourt et Yves Petit-Berghem qu’elle cite.
Alphonse du Breuil était le premier arboriculteur urbain. Il écrivait en 1873 que « l’existence des plantes ligneuses est presque aussi indispensable à la vie de l’homme que celle des plantes herbacées ». Véronique Mure ressuscite cette sagesse perdue, en lui donnant la grâce d’une langue qui sait prendre son temps.
Un herbier vivant
L’ouvrage s’enrichit de magnifiques photographies de l’auteure elle-même, complétées par le regard du photographe Geoffroy Mathieu. Ces images ne sont pas de simples illustrations, mais constituent « un herbier sans cesse augmenté, élément essentiel de son travail ».
À travers ce livre magistral publié aux éditions Atelier Baie, Véronique Mure prouve qu’on peut être botaniste de métier et poète de cœur. Que la science n’exclut pas la sensibilité. Que comprendre la vie secrète des arbres urbains, c’est peut-être aussi réapprendre à habiter ce monde avec justesse.

