Benoît Pype, trois brins d’herbe et une goutte d’eau…

 

Chaque année depuis 2011, la fondation François Schneider, à Wattwiller (près de Mulhouse) attribue un prix à plusieurs artistes invités à créer sur le thème de l’eau. Parmi les sept retenus et qui exposent actuellement leurs créations, Benoît Pype retient particulièrement l’attention par son travail singulier et sa fine ironie. Diplômé des Arts décoratifs, il s’intéresse à la science, à l’écologie et multiplie les expositions à travers le monde… Nous avons voulu en savoir plus !

 

Hortus Focus. Dans vos œuvres, vous faites souvent appel à des éléments de la nature tels que des feuilles, de l’eau, des brins d’herbe, des micro-organismes. Pourquoi ?

Benoît Pype. Travailler avec le vivant est pour moi l’occasion d’observer des cycles et des phénomènes qui se prolongent dans la durée, bien au-delà de l’instant. Le vivant a cette particularité qu’il change de forme et se déploie dans un temps plus long ; il permet aussi d’observer des phénomènes presque imperceptibles. Quand je manipule des feuilles, elles évoluent, changent de couleur avec les années. Certaines que j’ai utilisées en 2011 continuent à jaunir ce qui donne des variations chromatiques intéressantes. Leur forme aussi change, surtout au début quand elles entament leur séchage. J’aime bien cette façon qu’elles ont de s’autodéfinir.

 

Quel rapport entretenez-vous avec  la nature ?

J’aime bien marcher, j’ai toujours marché. Et enfant, comme beaucoup d’entre nous, je passais de nombreuses heures dans le jardin ce qui a certainement forgé mon intérêt pour les formes végétales.

 

Votre œuvre  Socle pour une goutte d’eau met en scène un petit socle et… une goutte d’eau ! Expliquez-nous.

Au départ je voulais travailler avec l’eau, matériau très insaisissable et assez fascinant pour un sculpteur puisqu’on peut pratiquement lui faire prendre des formes infinies. J’ai commencé à faire des formes très monumentales où j’observais son mouvement. Jusqu’au jour où, presque par hasard, par erreur, j’ai pu observer une goutte d’eau tombée sur un petit morceau de bois que j’avais sur mon bureau. En la regardant de plus près, je me suis rendu compte que cette petite sphère était à la fois banale et très spectaculaire. J’ai donc décidé de fabriquer un socle à sa mesure afin d’attirer l’attention sur cette chose à la fois minuscule et impressionnante.

Est-ce une façon de souligner l’importance et la préciosité de l’eau aujourd’hui ?

Bien sûr, cela est sous-jacent et fonde mon rapport à la sculpture. J’ai découvert l’art par le land art, ce qui a certainement forgé mon rapport à la nature. Les matériaux que je travaille ont souvent rapport à l’écologie et cette goutte d’eau parle aussi de cela. Précieuse dans certaines parties du monde, l’eau est réellement gaspillée dans d’autres !

Los Angeles: une ville dans une feuille – Benoît Pype

Dans Géographies transitoires, on voit des plans de villes découpées dans des feuilles. Comment est née l’idée ?

Comme on peut tous le faire à l’automne, j’ai observé sur des feuilles d’arbres rongées par des micro-organismes un réseau de nervures très fines, comme une dentelle, le squelette de la feuille en quelque sorte. J’ai eu envie de faire un parallèle avec le réseau urbain qui est aussi un tissage très serré. J’ai donc fait se rencontrer les deux, ce qui est une manière de représenter la ville comme un élément vivant et, on l’oublie parfois, en constante évolution. Pour les premières feuilles, j’ai commencé à découper mes plans de ville à la main, avec un cuter, ce qui est un travail très long et très minutieux. Puis, presque par hasard, j’ai découvert un outil utilisé dans l’industrie du textile ou du design : une machine laser avec des rayons très fins et très puissants. J’en ai détourné l’usage pour mes feuilles. Quant aux plans des villes, je les trouve sur Google map : leur forme est transmise puis traduite par la machine, comme une imprimante qui découperait au lieu d’imprimer.

Comment choisissez-vous vos feuilles ?

Je les ramasse au cours de mes pérégrinations. Je me suis rendu compte que dans de nombreuses villes du monde, les arbres n’étaient pas plantés par hasard comme à Paris, par exemple, où certains ont une fonction dépolluante. C’est le cas de grands arbres tels les paulownias qu’on plante au milieu des carrefours. Leurs feuilles mesurent 30 à 40 cm, voire plus, de diamètre ; j’en ai ramassé place d’Italie. J’ai aussi utilisé des feuilles de ricin du jardin du Luxembourg sachant que celui-ci peut servir à la fois de poison et de remède. Enfin, d’autres viennent du Vénézuéla (les feuilles de Castilla elastica et de tabac), du Japon (les feuilles d’aralia). J’utilise aussi des feuilles de songe (taro) et de philodendron. À chaque fois, j’essaie de trouver des analogies entre ces éléments végétaux et les formes des villes. J’ai ainsi travaillé sur Paris, Mexico, Tokyo et Los Angeles.

Parlez-nous de Béquilles.

Béquilles - Benoit Pype

Béquilles – Benoît Pype

C’est un petit ensemble de brins d’herbe accompagnés de tuteurs et accrochés au mur. La rencontre entre un élément naturel et un élément artificiel. Je voulais, là encore, focaliser l’attention sur un élément dérisoire. J’ai donc fabriqué des tuteurs à la grandeur des brins d’herbe. Un acte absurde et finalement assez drôle, car le brin d’herbe se courbe naturellement. Le tuteur, lui, suggère l’idée d’un soutien, mais si on regarde bien, en fait, il ne sert à rien. En deuxième lecture, on peut voir là une réflexion un peu plus grave sur la manière dont l’homme traite la nature et dont il cherche à la rationaliser. Ce même sens de l’absurde sous-tend une oeuvre intitulée Comment éduquer les oiseaux à l’architecture moderne ? (elle n’est pas à l’exposition). J’ai voulu inverser de façon amusante la forme traditionnelle du nichoir, remplacer son toit à double pente par un toit plat pour montrer aussi comment l’homme a toujours tendance à tout ramener à lui-même, exerçant sur le monde qui l’entoure un véritable anthropocentrisme.

Une autre de vos œuvres, encore, s’appelle Smartprint. Expliquez-nous.

J’ai pressé quelques secondes mon Smartphone sur une surface de gélose, matériau nutritif qui permet la croissance de micro-organismes. Et puis j’ai laissé évoluer son empreinte recouverte d’un film, comme on laisserait un fruit pourrir. Au bout de trois semaines, des petits points rouges sont apparus : des champignons et des bactéries. L’idée est de mettre en tension un objet que l’on manipule au quotidien qui est souvent présenté comme un objet parfaitement aseptisé, de l’observer sur un temps biologique un peu long, alors que son rapport au temps est plutôt de l’ordre de l’instantanéité. Mon travail a aussi à voir avec la décélération et la lenteur.

Vous pouvez rendre visite au site de l’artiste:  c’est  

 

 

Fondation Scheider, sculpture de Paul Bury

Fondation Schneider, sculpture de Paul Bury ©Valérie Collet

 

Exposition jusqu’au 10 septembre 2017.
Pour les renseignements pratiques, c’est ICI

 

 

 

 

 

 

 

 

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