Stéphanie Caldy voue un attachement profond pour les plantes, les arbres, le sol, son jardin, terrain d’expériences, de soins. Au fur et à mesure de ses relations avec ce jardin atelier, l’artiste traduit de manière sensible les flux entre les êtres vivants, dont principalement les végétaux. Sa pratique artistique est génératrice d’émotions profondes qu’elle transmet dans ses peintures. En prenant le temps d’être avec les plantes, Stéphanie voue la nécessité d’affiner son regard sensible en interrogeant scientifiques et philosophes.

Hortus Focus : De quelle manière ton installation au sein de cette maison autour d’un jardin t’a-t-elle conduit à un tournant dans ta pratique artistique ?
Stéphanie Caldy : Il n’y avait aucune construction dans ce jardin-forêt quand je l’ai découvert. Cela a d’abord été une rencontre avec ce bout de terre et ses habitants : une belle diversité d’arbres, de vieux chênes magnifiques, un verger, une source et les montagnes au-dessus, comme de puissantes gardiennes. Un jour j’ai découvert un jeune Ginkgo Biloba un peu caché par la haie de noisetiers. Mon cœur a bondi. J’ai ressenti cette chance et cet honneur de devenir gardienne du lieu. J’ai commencé ma série de peintures « Gingko Eternity » grâce à cette rencontre. Pour rendre hommage à ce lieu et à cette relation naissante. Le corpus « Gingko Eternity » a initié mes recherches avec le végétal, en harmonie avec le vivant.
Avant de nous installer et de construire notre habitat, nous nous sommes présentés aux vivants sur cette terre. Nous avons même demandé l’autorisation à certains êtres et arbres pour implanter le bâti. La géomancie du lieu a été prise en compte. Nous avons construit un habitat partagé ainsi que mon atelier en fonction du jardin, dans une intention d’harmonie avec le lieu.
HF : Le jardin peut être le lieu d’un soin mutuel. Comment appréhendes-tu cet entrelacement de soins ?
S. C. : Je prends soin du jardin et le jardin prend soin de moi.
Dans cette relation que j’entretiens avec mon jardin-monde, il y a une dimension d’enracinement qui permet le tri, une évolution de perception. C’est un processus lent de fusion-défusion, qui s’enracine dans le temps de la nature.
Ma posture personnelle et artistique traduit sans doute l’émergence de ce nouveau rapport au monde et à soi-même, plus proche de la notion de ravaudeur initiée par Bruno Latour, celui qui répare, plutôt que de celle d’extracteur.
Pour moi, il est évident que lorsque l’on répare autour de soi on répare aussi à l’intérieur de soi.

HF : Tu te dis que la nature t’enseigne. De quelle ma manière ?
S. C. : La nature me parle à travers des symboles, des métaphores. Je converse et je chante régulièrement avec les chênes, ou le figuier par exemple, ou les milans qui passent lentement au-dessus du jardin. Je leur parle avec ma langue. Ils me répondent dans mon imagination, dans mes rêves. Il faut du temps pour intégrer tous ces messages, ces informations, tout en gardant une posture non anthropocentrée, mais aussi en conscience de ma propre subjectivité. Il y a une discipline nécessaire dans tout cela. Une discipline spirituelle, philosophique et politique. C’est à travers mes performances et mes peintures que les enseignements prennent corps, qu’un langage s’invente, inconscient, émotionnel. Ils interrogent l’équilibre fragile de ma vie intérieure lorsqu’elle se confronte aux êtres non humains qui m’entourent, et résonnent avec mes liens de parenté, d’amitié, mes liens sociaux.

HF : Comment tes relations aux arbres que tu observes continuent-elles d’influencer ta pratique picturale ?
S. C. : Je dirais que ma relation aux arbres me permet de tisser des liens plus profonds avec moi-même et avec la société humaine. Les arbres me poussent aussi à améliorer ma compréhension du vivant. Récemment, par exemple, j’ai suivi une formation passionnante sur les plantes tinctoriales à Lauris, en Provence. Je rencontre aussi des scientifiques comme Francis Martin ou Ernst Zurcher, spécialistes des arbres. Ma pratique picturale se nourrit à la fois de ces influences et enseignements extérieurs, de ma relation de compagnonnage avec les arbres, dans une posture d’accueil, d’écoute et de soin, et de ma propre subjectivité.
HF : Comment la performance MATTER te permet-elle de révéler la vie du sol ?
Comment est-elle constitutive d’une œuvre vivante ?
S. C. : Quand on œuvre avec le vivant, il nous traverse aussi de l’intérieur. Je crois qu’il est illusoire d’imaginer s’extraire soi-même d’un tel travail. J’utilise donc ma propre vie comme matériaux artistique, en tant que membre de l’espèce humaine parmi et avec les autres espèces du vivant.
Dans cette performance, c’est encore cette posture de compagnonnage qui prévaut. En offrant une part symbolique de ma vie à la terre, lors du protocole d’enfouissement d’une œuvre, en juillet 2024, je ne savais pas trop où j’allais. Mon intention, par contre, était claire. L’important était de poser un acte, un geste, d’instaurer un lien, d’inviter la vie sous-terre à s’exprimer sur ma toile en quelque sorte, puis de laisser agir, ou non agir.
Un philosophe a dit « L’harmonie n’exerce pas de contrôle » et c’est ce qui s’est passé. La vie sous-sol à oeuvré pendant neuf mois, dans l’invisible sous terrain. Pendant ce processus, je suis entrée en lien avec mon propre invisible. J’ai me suis laissé traverser par mon propre « sous-sol », mes propres racines. Ce fut une expérience assez obscure et périlleuse pendant laquelle l’intention d’harmonie m’a servi de guide. Il y a eu des notions de tri, de destruction, de renversement et d’éveil. Ce voyage a donné naissance à la série de peintures « MATTER ».
Au printemps suivant, j’ai déterré des lambeaux de peintures dans lesquels vivaient des lombrics, des micro-champignons… Quelques graines avaient germé aussi. La puissance du vivant sous terre m’a vraiment surprise. Il ne s’agissait plus, comme j’avais pu l’imaginer, d’accrocher une toile de lin vaguement couverte de terre sur les murs blancs d’une galerie d’Art !
HF : Après MATTER, à quelle nouvelle perspective de co-création avec le vivant songes-tu ?
S. C. : Pour moi, tout commence par une intention. L’intention qui sous tendait MATTER était l’enracinement dans l’harmonie. Quelque chose de la plongée dans les/mes profondeurs, une verticalité vers le bas. Mon nouveau projet en germination est porté par la Joie. La joie comme émotion, mais aussi comme vecteur de résistance et d’espoir. Il y a là un jaillissement, une verticalité encore, mais cette fois vers le haut.

Je suis curieuse de me connecter à l’énergie montante du renouveau, de l’Est et du printemps. À travers mes œuvres, j’imagine explorer de nouvelles formes, je souhaite que la matière m’échappe et entamer un nouveau dialogue avec les règnes non humains. Actuellement, je passe du temps dans la nature, au jardin (il y a tant à faire dans un jardin à l’automne !), je réfléchis à une prochaine performance collaborative avec le vivant, sur le temps long de la nature.
HF : De quelle façon les rencontres avec les découvertes scientifiques nourrissent-elles ta pratique artistique ?
Être en contact avec des scientifiques de terrain est un joie pour moi. Ces rencontres nourrissent ma curiosité et permettent d’instaurer un équilibre entre les sens et l’intellect.
Il me semble que la science, la philosophie, par leurs outils de compréhension et d’innovation, et l’art, par sa capacité à éveiller les émotions et à réenchanter le monde, peuvent devenir des catalyseurs de la reconquête du lien avec le vivant.
L’idée pour moi est de faire émerger des formes nouvelles, de nourrir nos imaginations et de contribuer à l’émergence de récits qui permettent de concevoir un possible avenir commun.



