Ça fait un moment que je veux publier un texte sur la difficulté d’être pépiniériste aujourd’hui. Un texte qui parlerait, sans misérabilisme, de l’énorme adversité que doit affronter cette profession, qu’il s’agisse du climat, du marché en crise, des contraintes administratives, de la pénibilité, ou du sentiment – justifié – d’être le parent pauvre de l’agriculture en termes d’aides, de soutien, d’écoute et de regard.

La profession va mal, voire très mal. Après tout, ce n’est pas un hasard si la plupart des pépiniéristes ont développé une activité connexe (comme je l’ai fait avec le paysagisme, ma formation initiale) pour pouvoir juste s’en sortir, avec un revenu décent obtenu sur le court terme plutôt qu’avec les miettes d’un truc qui ne rapporte que très peu, dès lors que l’on n’a pas choisi l’option d’une forme d’industrialisation du métier, une vision comptable des choses. 

Combien de collègues sont, sans que ça se sache, au RSA, au chômage, ou salariés ailleurs? Pas mal, en réalité.
Dans cette profession de passionnés un peu dingues comme dans d’autres, le choix de la démarche passionnée, intègre et artisanale est souvent synonyme de difficultés intangibles, de vaches maigres et de mal de dos. Il en va de même pour le tailleur de pierre, le sculpteur, l’artiste peintre ou le tisserand, dès lors qu’il a choisi une voie d’exception.
Combien de collègues arrivant à l’âge de la retraite sans les moyens de s’arrêter vraiment, à ne jamais avoir trouvé le moyen d’alléger leur charge de travail, leur tranquillité financière ? Des tas.

Quant à l’incapacité à se fédérer entre collègues, elle est assez typiquement française ; il est bien plus facile de faire une action de groupe lorsque l’on est audible. Que les taxis arrêtent de fonctionner au cul d’un aéroport, que les trains s’arrêtent, que Rungis cesse d’être livré en viande, ou que le préfet patauge dans 15000 L de lisier, et tout le monde le sait, le ressent, prend le sujet à cœur ou à tripes. Mais qu’on arrête de vendre ses plantes pendant un mois, et personne ou presque ne le remarquera. Nous sommes superflus, puisque nous ne sommes que du plaisir.

Ça y est, c’est dit, avec toute la froideur glaçante d’un constat implacable : c’est dur, ça va mal, et ça risque de durer.

Et à quoi ça sert ? Est-ce que pour autant vous, lecteurs et potentiellement consommateurs, vous allez vous ruer sur nos étals, nos stands sur les fêtes des plantes ou les marchés pour nous dévaliser en végétaux ? Non, évidemment ! Vous n’allez pas acheter ce dont vous n’avez pas besoin juste pour nous faire plaisir, et permettre à ces précieuses collections privées que sont les pépinières de résister contre vents et marées. Au mieux, vous éviterez d’acheter dans une jardinerie à la noix une plante que vous pourrez trouver chez un petit producteur incroyable dont vous appréciez la démarche, la gamme, la qualité de production, même si c’est un peu plus cher (ce qui est loin d’être toujours vrai).

Est-ce que vous raconter une fois encore, un peu plus fort, nos difficultés va donner autre chose que vous culpabiliser en tant que nos clients ?

On en bave, oui, mais peut-être aussi parce qu’on a choisi cette “carrière”, tout simplement. Parce que, parfois, on veut cultiver dans le Larzac ou sur le Causse des plantes qu’on cultiverait plus facilement en Bretagne, ou que l’on choisit de s’installer dans un coin où le bassin de population n’est pas suffisant pour que l’on puisse s’en suffire.

On en bave aussi, parfois, parce qu’on est peu sociable – c’est pas pour rien qu’on est dans les plantes – et que ça ne simplifie pas le marketing. Parfois aussi parce qu’on a fait de mauvais choix stratégiques, qu’on n’a pas eu de bol trois années de suite avec une météo pourrie, ou qu’on n’a pas su proposer le bon produit, de la bonne façon, aux bonnes personnes.
Sûrement aussi parce que, en tant que passionnés irréductibles, on s’entête à faire les choses d’une façon qui nous semble être la seule, la meilleure, la plus honnête et qu’il nous semble normal de hurler que ce n’est pas juste qu’on ne vende pas autant que d’autres, dont on pense qu’ils écoulent de la M… ou que cette M… est promue outrageusement, tandis que nos merveilles ne le sont pas.

J’en suis là de ma réflexion, en tant qu’acteur et spectateur de mon métier.

Nonobstant, certains collègues pépiniéristes me disent que je ne devrais pas me considérer autant en difficulté qu’eux parce que j’ai d’autres revenus que ceux, stricts, de la production. Que je ne peux pas les comprendre, et parfois même que je n’ai pas vraiment ma place sur certaines expos prestigieuses. Certes. Certains peinent plus que moi. Et d’autres moins.

Arrivé à ce point, je me dis que ça n’a pas beaucoup d’intérêt que de crier publiquement le désarroi d’une profession dont le but principal est de donner du plaisir, du rêve, de la joie.

Se faire entendre, oui, c’est important. Se fédérer aussi. Mais quand on a le nez dans le guidon pour survivre, ce n’est pas évident, et, comme le paragraphe précédent l’évoque un peu, la fédération n’est pas le fort de notre profession garnie d’égos et d’individualismes, plus encline à créer des ermites herbivores contemplateurs de fleurs de coucou bicolore que des grands leaders syndicalistes. On est un peu coincés, là.

Alors où vais-je en venir, vous demandez-vous très justement?

J’en pense que ce qu’on doit faire en priorité, c’est de chanter, comme le coq sur son tas de fumier. Et si ça ne va pas, de chanter plus fort, et mieux. Que ce n’est pas en se plaignant de nos difficultés qu’on amènera une vaste clientèle à nous. Si les tripiers disparaissent, c’est peut-être aussi parce que les gens ne mangent plus d’abats, pas juste parce que les conditions et les aléas sont trop durs, même si c’est une réalité.

Le meilleur moyen de s’en sortir reste, à mon humble avis, la promotion de notre savoir-faire, de tout ce que de “petits” pépiniéristes, de “petits” artisans peuvent offrir à leurs potentiels clients qu’aucune grosse structure ne peut offrir, faute d’échelle humaine ou de travail passionné, investi jusqu’à la moelle.

Rappeler sans cesse les raisons d’un juste prix, la démarche qui accompagne la production, savoir raconter la qualité ou la beauté de ce qu’on propose. Faire de la pédagogie, encore et toujours, pousser quelques coups de gueule, parfois, et surtout rire de l’adversité sur laquelle on n’a pas prise.

Nous avons choisi un beau métier. Chacun d’entre nous, à sa manière, essaye d’en vivre dignement malgré nombre de raisons de découragement. C’est un métier de passion, c’est un métier de rêves, parfois de collection, d’échange (au sens fondamental) et de transmission.

Faisons rêver et rire ceux qui nous font vivre afin de créer de nouvelles vocations jardinières. Faisons-les piailler d’envie de détenir l’une des plantes que nous avons cultivées pour eux presque autant que pour nous-mêmes. Que ceux qui savent faire rêver avec des pétunias fassent rêver avec des pétunias, que ceux qui savent collectionner continuent de rendre jaloux les collectionneurs et que ceux, bon sang de bonsoir, qui ne savent pas faire ce genre de choses ne dégoûtent pas les clients et les collègues de le faire, car c’est l’écueil de la plainte permanente.

Amenons de la légèreté dans ce monde du jardin plan-plan et tristement sérieux sclérosé par les jalousies, les habitudes et l’apathie. Disons haut et fort ce que l’on aime et ce que l’on n’aime pas, de toute façon on s’en fout pas mal des tendances et des prescripteurs de goût. Tout le monde a détesté l’orange, aujourd’hui l’orange est roi ! Et demain ?

La profession va mal. Eh bien, c’est dit.

Maintenant, musique ! Le rideau s’ouvre et le spectacle recommence !
Si l’on s’arrête pour pleurer, plus personne ne viendra rire avec nous.

5 Réponses

  1. Monnet

    Disparitions du monde végétal!
    Les grands jardins ,les arboretums ,etc..disparaissent suite au manque de repreneurs,la descendance est rarement intéressée ,les surfaces où ils seraient possible d’arborer sont préemptées par la “SAFER”. L’avenir du végétal est gravement compromis!!
    Fin de l’arboretum de Keracoual ,l’arboretum du Huelgoat (Poerop) a un avenir plus qu’incertain etc…..

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  2. Françoise Radet-Mannerkorpi

    J’adhère à tout ce que vous venez de dire – Mes jardins ouverts au public, pour m’aider l’équivalent d’un jardinier à plein-temps. Avec les aléas du ciel j’ai travaillé une moyenne de 12 heures par jour – la sécheresse a été terrible et les coups de froid ont brisé les rêves du printemps – les visiteurs se sont fait rares mais sont toujours repartis éblouis. Cela ne fait pas bouillir la marmite.
    Il faut avoir le temps de communiquer, etc.
    J’ai visité de très beaux jardins et me suis attristée de voir si peu de visiteurs alors que les foules se bousculent dans les lieux les plus connus transformés en champ de foire.
    Je suis peintre surréaliste et lorsque je travaille en hiver, dans ma maison, je ne risque pas que le ciel me tombe sur la tête et abime mes travaux
    Les jardins sont éphémères si l’on cesse de s’en occuper – ils requièrent soins, attention, lutte contre les insectes ravageurs, les rongeurs, le chaud, le froid, la pluie, la tempête, la grêle.
    La profession dépend des aléas du temps. Nous sommes des artistes, pas des marchands de soupe. Les charges devraient être moins lourdes
    Les supermarchés pratiquent des prix honteux. Parfois ils se permettent de vendre des plantes à moitié mortes ou malades en profitant de la méconnaissance des nouveaux adeptes du jardinage, en tuant leurs rêves.
    Je paie pour travailler dur mais comme l’âge vient, que je ne prends jamais de vacances, je commence à désespérer. Lorsque j’ai entendu quelqu’un me dire qu’il avait déjà vu mes jardins c’était il y a 10 ans ! Mais les jardins se transforment au fil des saisons….
    Il y a beaucoup d’éducation à faire encore pour que les gens comprennent – On a la télé, les médias qui donnent envie de jardiner – Il y a du progrès, un engouement certain, mais les gens sont encore loin d’avoir la curiosité d’aller trouver le pépiniériste amoureux, qui va conseiller, aider, donner l’envie d’en savoir plus, d’aller plus loin. Courage ! Pour l’instant on en est encore à se battre contre les moulins…

    mon site était sympathique : lesjardinsduclosjoli – ne le cherchez pas c’est un marchand de piscine qui l’a piqué… mais on voit quand même quelque chose à mon nom

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    • Isabelle Morand

      Bonjour Françoise, merci beaucoup pour votre message qui complète parfaitement l’article d’Eric.

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  3. patricia

    C’est dur oui c’est certain mais combien de personnes peuvent se vanter de rendre les gens heureux grâce à leur metier. Merci aux pépiniéristes.

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    • Isabelle Vauconsant

      C’est effectivement une qualité assez exceptionnelle que de rendre ses clients heureux !

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