Dans le Loiret, il est un jardin différent, celui de Jean. Totalement kitch et totalement généreux. Un assemblage étonnant et émouvant…

Jean n’est plus tout jeune. Peut-être serait-il convenable que je dise que cela fait longtemps qu’il est jeune et que ça le fatigue un peu. Sur les contreforts de Bonny-sur-Loire où il vit (oui, il y a des contreforts à Bonny-sur-Loire ; j’en tiens pour preuve que j’y ai vu Jean) dans une petite maison bricolée pour être moins petite et plus confortable, Jean a fait un jardin.
C’est au hasard d’un déplacement que j’ai découvert cet espace totalement singulier. Passant occasionnellement en voiture par cette route dont je n’apprécie que la voute de platanes qui nous accueille en pénétrant dans l’agglomération, j’avais jusqu’alors pris pour habitude de focaliser mon regard sur l’axe arboré et sa couverture vert tendre. Ce jour-là, à la faveur d’une lumière inhabituelle sur ce trajet, mon attention s’est vue happée par l’éclat brutal d’un jardin presque blanc, ponctué de terracotta et de rouge pompier, dans une texture malvenue dans l’inconscient de ma vision périphérique au point que je tournai la tête.  Je la secouai (ma tête, pas la vision) et entamai le ralentissement préalable à un demi-tour d’urgence quelques centaines de mètres plus bas.

©Eric Lenoir

Pas de condescendance méprisante

Remontant au niveau du jardin, je fus consterné par ce qui s’offrait à ma vue : une sorte de cristallisation de poncifs désuets de tout ce que, en tant que créateur de jardins, j’avais fui depuis mon premier pas à l’école d’horticulture où s’étaient nourries les bases de ma vocation naissante. Retenant ma mâchoire inférieure de choir alors que je sortais de ma voiture pour m’approcher de la clôture en grillage torsadé blanc, réprimant un sourire à la fois stimulé par le kitch inouï de l’endroit et la joie de l’avoir découvert, je vins à la rencontre de son propriétaire pour lui demander l’autorisation de le photographier, sans le déranger.

N’allez pas croire qu’il m’importait de me moquer, là, ni même qu’il ressortait de cette improbable rencontre une condescendance méprisante qu’on ne retrouve guère que dans les dîners de cons et les campagnes électorales. Je voulais savoir le pourquoi de cet étonnant assemblage dont ma sensibilité esthétique – tant innée que construite  – ne pouvait en absolument aucun cas se satisfaire, quels que soient les critères retenus.

Des pots en plastique vieillis par les UV et rongés par le lichen gratté annuellement, cassants comme du verre (souvent cassés comme du verre) accueillaient au même titre qu’une multitude de pots en terre la quintessence de la gamme surannée des plantes à massifs annuelles, malingres et mal réparties, dans un échantillonnage chromatique défiant toute règle de composition. Au sol, des roches, des débris de maçonnerie, des tessons de carreaux de carrelage et tout ce qui pouvait être dur et relativement stable était réparti de façon apparemment aléatoire pour soutenir ou faire approcher de l’horizontalité une pléthore de tablettes, guéridons, supports divers en plastique ou en métal sur lesquels étaient disposés les pots dont l’élévation avait semblé nécessaire à Jean pour les mettre en valeur dans cet endroit où la lumière n’apparaît que provisoirement dans la journée, le tout sur un sol gris et un peu caillouteux dénudé par le désherbage et des étés trop secs.

Rien n’était là qui me semblait beau, rien qui satisfit ne serait-ce qu’un instant mon regard d’esthète horticole, d’amoureux de la nature et des jolies plantes.

©Eric Lenoir

Une volonté farouche de bien faire

Pourtant, ce jardin me touchait profondément.

Il était absolument indéniable pour quiconque le regardait que ce jardin était issu de ce que son jardinier estimait le meilleur de ses soins, et en ceci au moins il méritait le respect. Il ne subsistait pas une once d’espace disponible pour y inclure une nouvelle potée, celles-ci couvrant tout ce qui n’était pas destiné à passer pour arroser, entretenir ses voisines et empêcher chacune d’être dissimulée par les « mauvaises herbes ». Au regard de l’âge des contenants, des supports et des accessoires divers dont le style s’étalait des années 1960 à 1990, on pouvait facilement comprendre que cette composition, à mon goût indigeste, était issue de passages très répétés dans des lieux consacrés au jardinage, et que donc, de la part du jardinier, une volonté farouche de bien faire doublée d’un plaisir à le réaliser avaient animé toutes ces années à vouloir embellir la façade de sa maison pour que les passants puissent en bénéficier et s’en réjouir.

Car c’était là un point crucial : ce jardin n’était pas pour Jean seul. Il était offert à tous les usagers de cette route aux nombreux usagers, offert à ses concitoyens dans l’espoir qu’ils y trouvent la même satisfaction que son créateur. Ce jardin qui me piquait les yeux, c’était une œuvre d’Art Brut en puissance, reconstruite année après année dans un assemblage variant imperceptiblement d’un été à l’autre selon l’ordre dans lequel les pots étaient remplis et remis en place. Jean donnait quelque chose chaque jour, depuis des décennies, dont il souffrait qu’il ne soit pas reconnu comme le résultat d’une recherche et d’un soin, comme un tableau fait de fleurs et d’imaginaire où l’important est plus l’intention que ce qu’on voit. D’ailleurs, lui les voyait bien, ses fleurs, et les trouvait tellement belles. Un peu comme on trouve beau le nouveau-né fripé et rougeaud juste parce qu’on est heureux qu’il existe, et qu’on est submergé par le reste de sa beauté qui n’a pas à être esthétique.
Quels sont les critères objectifs pour déterminer le beau ? Doit-on se référer au nombre d’or ? À la moyenne du sentiment collectif ? À une vibration immatérielle causée dans l’abdomen ?

Un jardin créé au-delà de toute entrave

La composition des jardins est un art, me semble-t-il. En ceci, il me paraît malvenu de discuter de son droit à s’exposer lorsqu’on ne le trouve pas beau. Il est l’expression d’une sensibilité, d’une intention, et d’un échange avec le monde extérieur lorsqu’il n’est pas réservé à son seul occupant. Je n’aime pas le jardin de Jean parce que je n’en voudrais pas chez moi. Mais j’aime le jardin de Jean parce qu’il raconte Jean et qu’il a été créé au-delà de toute entrave, selon sa façon de l’envisager, et qu’il le fait avec le plus grand sérieux.

Durant notre court échange, Jean m’a dit quelque chose qui lui tenait vraiment à cœur  et visiblement le rendait triste : “Je n’ai jamais été récompensé au concours de fleurissement. Jamais.”

Personnellement, je lui décerne une palme : celle de la sincérité, de l’engagement sur le long terme, et de l’envie de partager son amour du jardin, d’une façon qui n’est que la sienne, mais qui reste hautement respectable. Et parce qu’il voit dans une fleur malingre toute la beauté qu’elle aurait si elle était gigantesque.

8 Réponses

  1. Chantal Keraudren

    J’adore cet article. Bravo Isabelle !
    Pour une fois, ton regard différent restitue au jardin de Jean, tout ce qui fait son immense beauté : l’Amour, avec un grand A, la sincérité, le don de soi, l’investissement total d’un être naïvement persuadé que son jardin est beau, au sens littéral du terme…
    Le mot “beau” n’a aucun sens, tant il est subjectif. Il nous en apporte la preuve, une fois de plus…
    Qui peut se targuer de savoir ce qui est réellement “beau” et ce qui ne l’est pas ? Nous avons tous une perception différente de la notion de “beauté”, parce que nous sommes tous différents.
    Le jardin de Jean est différent. Et c’est tout le discours sur la différence et la tolérance qui explose lorsqu’on le voit.
    Il mérite qu’on s’y arrête parce qu’il témoigne d’un amour total, d’un pugnacité incroyable et d’une foi absolue.
    A cet égard, il me renvoie à la maison extraordinaire du Facteur Cheval, à ce Palais idéalusé qu’il a construit, pierre après pierre, comme Jean a construit son jardin, en accumulant les pots, les uns après les autres…
    Ce n’est pas celle que je choisirais pour y vivre, ni le jardin dont je rêverais , et cependant, je les aime profondément, l’un et l’autre, et d’un amour très sincère, car au travers de ces créations uniques, kitch et tellement chargées, ils me racontent une histoire de vies de labeur et de ferveur. Ils me raconte l’Amour.
    Merci encore, Isabelle, de nous faire partager ton émotion qui serre ma propre gorge et provoque en moi la forte envie de serrer Jean dans mes bras pour lui décerner le Prix de l’Amour et de l’innocence, aux sens originels des termes !

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    • Isabelle Morand

      Quel beau message, Chantal. Je le transmets à Eric Lenoir, l’auteur de l’article. Bonne fin de journée.

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  2. marie-noelle vandooren

    merci pour Jean 🙂 vous lui rendez joliment justice .
    Il y a très longtemps , je bossais dans une serre et nous vendions des calcéolaires , c’est une plante que je découvrais (j’avais 14 ans je crois) je la trouvais moche et même le nom je le trouvais ridicule ( ça me faisait penser à caleçon ) , je dis ça à mon employeur qui me répond :”toutes les fleurs sont belles , il suffit de les aimer <3 !"
    Je l'entends encore souvent : je ne suis pas fan des couleurs composées , compliquées , mais chaque fois que je tique un peu , je souris en pensant à lui ( la serre ressemblait un peu au jardin de Jean ) Je partage cette phrase à mon tour :"toutes les fleurs sont belles , il suffit de les aimer! "

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  3. la laitière

    Merci pour ce très bel article, et passez le bonjour et les félicitations à Jean si vous le revoyez 🙂 Bonne soirée !

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  4. Caroline JardindesPixies

    C’est très touchant. L’important c’est qu’un jardin plaise à son créateur. C’est aussi ça le bonheur au jardin.

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