Vraisemblablement originaire de l’actuel Afghanistan, la carotte n’a pas toujours Ă©tĂ© dans le peloton de tĂªte des lĂ©gumes consommĂ©s en France. Les racines Ă©taient alors toutes maigrelettes, fibreuses, au goĂ»t aigrelet. Il a fallu attendre des hybridations hollandaises Ă la pĂ©riode de la Renaissance pour que ce lĂ©gume racine trouve une place de choix dans son assiette.
La grande vadrouille de la carotteÂ
Daucus carota est une sauvage ! De nos jours encore, on trouve en Afghanistan des colonies de carottes sauvages Ă racines colorĂ©es ou blanches, les ancĂªtres de nos carottes. MalgrĂ© le peu d’intĂ©rĂªt culinaire de ses racines d’alors, la carotte part en voyage. Certaines partent vers l’ouest, finissent par arriver en Europe et en Afrique via le Moyen-Orient. D’autres prennent le chemin de l’est, et de l’Asie.
Comme les climats y sont moins rudes et les terres plus riches que dans son Afghanistan natal, la carotte en profite. Ses racines grossissent, sa saveur aigrelette s’adoucit. Elle n’est pas encore pour autant ce lĂ©gume sucrĂ© tant apprĂ©ciĂ© des bĂ©bĂ©s (et des plus grands). Elle aurait en revanche Ă©tĂ© cultivĂ©e pour son feuillage comestible (je vous conseille d’essayer ses fanes en pesto, c’est dĂ©licieux!).
Un légume pour les pauvres
MĂªme si elle commence Ă Ăªtre cultivĂ©e un peu partout entre le VIe et le Xe siècle, la carotte n’est pas encore une super star. Sa racine blanche, violette, jaunasse, rouge en fait la compagne du panais. Ces deux racines peu onĂ©reuses sont très consommĂ©es par les pauvres (les pommes de terre ne sont pas encore arrivĂ©es en France). Elles sont en revanche prĂ©sentes sur la table royale sous Louis XIV. La Quintinie en fait cultiver plusieurs sortes dans le Potager du roi, Ă Versailles dont des rouges qui ont l’inconvĂ©nient de “tacher le bouillon”. On sert alors plutĂ´t des carottes jaunes moins fibreuses et dont le goĂ»t s’est bien adouci.

Quand la carotte passe Ă l’orange
Sous la Renaissance, les Hollandais s’activent pour faire naĂ®tre des carottes un peu plus sexys et goĂ»teuses. Qu’on se le dise ! Sans eux, la carotte orange n’existerait pas… Ă€ force de croiser des carottes blanches et des carottes rouges, ils font naĂ®tre des carottes orange, bien sucrĂ©es. Les premières auraient Ă©tĂ© obtenues dans les annĂ©es 1620, aux alentours d’Utrecht. ‘Longue Orange’ est la première carotte orange, bien charnue, Ă Ăªtre baptisĂ©e.
Toutes les variĂ©tĂ©s modernes, courtes, longues, plus ou moins trapues, en grelot sont des descendantes de ‘Longue Orange’. Au XVIIIe, les obtenteurs se concentrent sur des variĂ©tĂ©s Ă rĂ©colter en primeurs, que les maraĂ®chers font pousser sous serre.Â
Mais pourquoi orange ?
L’Histoire raconte que les obtenteurs hollandais ont ainsi voulu montrer leur attachement Ă la Maison royale d’Orange, fondĂ©e en 1544 par Guillaume de Nassau. L’hypothèse tient la route et nous autres, Français, y sommes un peu pour quelque chose ! La principautĂ© d’Orange est une ancienne principautĂ© souveraine, situĂ©e dans l’actuel Vaucluse. Pendant le grand bazar des guerres de religion, Guillaume d’Orange prend la tĂªte des protestants français contre les troupes du roi d’Espagne, Philippe II, super catho. Je vous passe la Saint-BarthĂ©lemy, les massacres ici et lĂ , car on s’Ă©loigne trop de la carotte…
Les expressions Ă base de… carottes
- Les bÅ“ufs-carottes : le surnom donnĂ© aux inspecteurs de la police des polices. Deux origines au choix. Celle de Claude Zidi dans “Les Ripoux” : on laisse mijoter le suspect comme on le ferait avec un bon bÅ“uf aux carottes. Celle de AndrĂ© Larue (“Les Flics”) : un coupable dĂ©busquĂ© par la police des polices se retrouverait Ă la rue, sans mĂªme avoir les moyens de s’offrir un bÅ“uf aux carottes. J’aime mieux celle de Zidi.
- La carotte ou le bĂ¢ton : expression apparue au XXe siècle, en rĂ©fĂ©rence aux Ă¢nes rĂ©compensĂ©s par une carotte s’ils avancent ou un coup de bĂ¢ton s’ils font leur tĂªte… de mule.
- La carotte rend aimable : le lĂ©gume souvent donnĂ© comme friandises aux Ă©quidĂ©s, notamment aux Ă¢nes qui avancent quand on leur montre une carotte. Elle les rend donc aimables.
Une citation pour terminer ?Â
Le gouvernement manipule l’électorat comme si c’était un Ă¢ne. Une carotte devant et un coup de pied dans le derrière. La carotte c’est l’apartheid, le dogme, la grande abstraction. Le coup de pied c’est simplement la peur. Le pĂ©ril noir, le pĂ©ril rouge, quel que soit le nom que voulez lui donner.
“Une saison blanche et sèche”, de AndrĂ© Brink.


