Le lin, plante d’avenir ?

Repotrage Lin, une plante d'avenir
©Isabelle Vauconsant

Le lin ou Linum usitatissimum, est une espèce de plantes dicotylédones (comme le ricin) de la famille des Linaceae, originaire d’Eurasie. C’est une plante herbacée délicate et technique à cultiver pour obtenir une fibre textile de qualité. Elle est l’une des premières fibres que les humains ont su utiliser, 3000 ans av. J.-C., dans la vallée du Nil où on le cultivait. Près de deux siècles plus tard, les Phéniciens, qui vivaient dans l’actuel Liban, étaient des commerçants très actifs. Le lin est arrivé par leur entremise en Europe et jusqu’en Normandie. C’est sur cette côte normande dont les terres sont limoneuses et le climat clément que le lin s’est le mieux plu.

En septembre 2009, des archéologues découvrent, dans le Caucase, de minuscules fibres de lin datées de 36 000 ans avant J-C. Ces fibres portent des traces de torsions et de pigments et seraient, à ce jour, les tous premiers textiles connus, développés par l’homme.

Le lin, de Charlemagne à la révolution industrielle

Charlemagne, au VIIIe siècle, va donner une impulsion très forte à la culture du lin. Il exige que le lin soit filé à la cour, mais aussi que chaque foyer dispose du matériel nécessaire pour le travailler. Pour cela, il édicte une loi dans ses Capitulaires. De ce fait, le tissu se démocratise et sa production explose, en particulier en Europe du Nord et en France. Il entre dans les intérieurs des maisons : l’art de la table et le linge de maison. Et le mot linge a pour origine étymologique « lin ». À la même époque, on utilisait aussi bien sûr la laine, le chanvre, le coton et la soie.

La révolution industrielle sonne le glas

Si les innovations techniques liées au tissage de la fibre contribuent à son ennoblissement et à sa diffusion jusqu’à la cour du roi Louis XVI, au XIXe siècle, l’essor du coton et sa mécanisation tuent les filatures de lin et sa culture. Auparavant, sous Louis XIV, la révocation de l’Édit de Nantes avait conduit des milliers de tisserands protestants à s’enfuir vers la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Irlande. Le lin s’était donc implanté ailleurs en Europe. Au XIXe, de grandes filatures et des tisserands sont contraints à la conversion au coton.

La filature dite Levavasseur au lieu-dit Fontaine-Guérard à Pont-Saint-Pierre est une cathédrale industrielle, construite au milieu du XIXᵉ siècle sur un ex-bien national et conservée à l'état de ruine depuis son incendie en 1874
La filature dite Levavasseur au lieu-dit Fontaine-Guérard à Pont-Saint-Pierre est une cathédrale industrielle, construite au milieu du XIXᵉ siècle sur un ex-bien national et conservée à l'état de ruine depuis son incendie en 1874. ©Isabelle Vauconsant

Aujourd’hui, la Normandie en pole position

L’Union Européenne (UE) produit 75 à 80% du lin à fibre mondial.
La France détient à elle seule 85% des surfaces de l’UE, devant la Belgique et les Pays-Bas. 60 à 65% de la production mondiale de lin est française.

L’Eure, la Seine-Maritime et une partie du Calvados se répartissent 80 000 hectares cultivés. La Normandie produit donc 75% du lin français et de près de 50% du lin mondial.

Le lin, culture de rotation

Nous avons parcouru la Normandie pour rencontrer ceux qui cultivent le lin. Les premiers ont été Patrick et Delphine Pluchet. Ces agriculteurs exploitent une ferme de 170 hectares avec le frère de Patrick. C’est de la grande culture : blé, betteraves, colza, pommes de terre et luzerne. Vincent Depestele est un ami de Patrick et il est teilleur de lin, c’est-à-dire qu’il extrait la fibre de la plante. Comme Patrick pratiquait des rotations dans ses champs, il lui a proposé d’intégrer le lin. En effet, cette plante ne peut passer qu’une fois tous les 6 ans sur la même terre. Par ailleurs, le lin est un excellent précurseur du blé dont le rendement est augmenté.

La recherche de nouvelles parcelles

L’intérêt pour le lin étant en pleine croissance, les liniculteurs ou teilleurs sont sans cesse à la recherche de nouvelles parcelles. Et comme il s’agit d’une culture de rotation, ils établissent des partenariats avec les agriculteurs. L’intérêt pour ces derniers est de disposer d’une plantation à forte valeur ajoutée, mais à risque.

Des conditions à réunir

La plante est délicate et l’on n’est jamais vraiment sûr de la récolte. David Léger, 47 ans,  agriculteur en bio depuis 12 ans, possède une ferme de 54 hectares. “Aujourd’hui, j’ai 8 hectares d’herbage en prairies permanentes pour mes 25 vaches Aubrac et tout le reste rentre dans la rotation. Après deux années de prairie temporaire, le plus souvent, c’est de la luzerne. Puis, je fais du blé, du lin, du chanvre, je refais du blé et puis on recommence une rotation de six sept ans à peu près.

Suite à une formation sur le chanvre bio, David est à la recherche d’une autre culture à faire entrer dans ses rotations et le lin se présente d’autant mieux que c’est un moyen de sécuriser financièrement la ferme et ses remboursements du foncier. “Cette plante a besoin d’un contexte pédo-climatique. Sa culture est exigeante au niveau de la structure du sol, la richesse du sol et aussi au niveau de la quantité d’eau, d’air et de soleil. Le brouillard, par exemple, permet de faire rouir le lin.

Un partenariat de la graine à la fibre

La culture du lin s’avérant très technique, « c’est le liniculteur qui pilote le travail. Il nous donne des indications de travail du sol après l’avoir analysé. Puis il nous donne la meilleure date de semis. Il faut que vous sachiez que le semis est déterminant, si on le rate, la récolte est fichue » explique Patrick Pluchet. David Léger se fait conseiller par Morgane Raison dont c’est le rôle dans l’association Lin et chanvre bio car la culture étant délicate parfois l’échec est possible “parce qu’en bio, on ne traite pas du tout“.

Les 10 étapes du lin

Le semis
La floraison
L’arrachage
Le rouissage
Le teillage
Le peignage
La filature
Le tissage
Le tricotage
L’ennoblissement

David Léger, agriculteur et Morgane Raison, Conseillère • Lin et chanvre bio
David Léger, agriculteur et Morgane Raison, Animation des projets lin bio et des expérimentations chanvre • Lin et chanvre bio • ©Dimitri Kalioris

La culture du lin pas-à-pas

 

Étape 1

Le semis est en soi une zone risquée, car l’exigence se porte autant sur le sol, pas trop azoté, que sur la météo du moment. Le lin est sensible au stress hydrique dès le début de la floraison qui a lieu courant juin. Il faut éviter les sols séchants et superficiels pour implanter le lin de printemps. La graine est déposée à 1 ou 2 cm de profondeur. Les parcelles se réchauffant vite au printemps seront également à privilégier pour permettre des levées rapides. Et cela est vrai au champ comme au jardin. Donc avant de semer, les liniculteurs ont les yeux rivés sur les prévisions météo. Et quand c’est le moment, ils donnent le top départ à tous les agriculteurs.

Étape 2

Éviter l’envahissement par les adventices. Le lin est délicat et supporte peu de dérangement. Il faut aussi s’assurer que les thrips, des petites mouches noires, le piquent. Là encore c’est la météo qui joue les arbitres : si le temps est très sec et que le vent se lève, les thrips sont de sortie. C’est une des rares raisons de traitement du lin. Et puis il y a les coups de vent lorsque la tige s’élève et le risque de verse qui met fin à tout espoir. Côté traitement bien sûr, il y a la chimie. Mais des liniculteurs travaillent avec des décoctions à base d’huiles essentielles pour trouver la potion magique !

Le lin fleurit. Quelques jours seulement. Une quinzaine.

Étape 3

La plante parvient à maturité. Elle est dorée et ses capsules apparaissent. Ces capsules recèlent les graines si riches en oméga-3. Là encore, le liniculteur a les yeux rivés sur la carte du temps, car avant d’arracher les tiges, il faut déterminer la période propice. On arrache parce que la fibre court des racines jusqu’au sommet de la tige.

Une fois arrachées, les tiges sont déposées au sol en ligne et retournées régulièrement pendant quelques semaines (3 à 8), mais ça dépend encore du temps. Car, cette étape qu’on appelle le rouissage consiste en la séparation naturelle de la paille et de la fibre. Au bout d’une semaine, le liniculteur ramasse les graines. Mais le rouissage se fait grâce à un petit champignon qui travaille la paille de lin au sol et dégrade la plante de telle façon qu’on peut extraire la fibre de l’écorce. Pour que cela fonctionne, le climat doit offrir une bonne alternance de pluie, de brise et de soleil. Là encore, on gagne ou on perd !

Départ pour le teillage

Le liniculteur ou teilleur assiste donc les paysans tout au long de la culture et détient les machines qui extraient la fibre. Et comme tout est bon dans le lin, il valorise lui-même ou envoie en valorisation les anas – les fragments de paille – qui font de bons paillages horticoles et de la litière pour animaux, entrent dans la fabrication de panneaux agglomérés ou de laine de lin isolante, d’emballage ou de mélanges combustibles. On l’assemble aussi avec des polymères issus du pétrole et, depuis peu, naturels pour fabriquer des planches de surf, des tableaux de bord automobiles ou des lunettes !

Une technique à partager

« Le teillage est un procédé mécanique sans utilisation d’eau ou de produits chimiques, qui consiste à séparer la partie fibreuse de la partie bois et de la graine de la plante » explique Romain Depestele, directeur du site Teillage en Vexin. « Dans la plupart des cultures, le savoir essentiel est chez le producteur. Le lin, c’est un peu différent parce que c’est une culture de rotation, dite à risque, qui ne représente guère plus de 10% de la production d’un agriculteur chaque année. »

Et donc, c’est le teilleur qui détient et approfondit la connaissance dont il a besoin en permanence. Il forme ses équipes à accompagner les agriculteurs afin de réduire leur risque, mais aussi pour être sûr de la ressource. Il fournit donc un soutien technique. « C’est un travail en partenariat, affirme Romain Depestele, parce que l’agriculteur est propriétaire de sa matière, que nous, nous extrayons la fibre et exécutons le mandat de vente. »

Romain Depestele, teilleur
Romain Depestele, Teillages du Vexin • ©Dimitri Kalioris

La qualité de la fibre déterminante !

La fibre est classée par niveau de qualité. Et le prix suit le niveau de qualité. Le marché sert de base pour tous. Si le marché monte, toute la filière est bien payée, s’il descend, c’est la Bérézina ! Donc, un semis de lin d’un hectare rapporte entre 0 et 10 000€, et coûte en investissement graines et conseil, quoiqu’il arrive, environ 2 200€. Voilà pourquoi on parle d’une culture à risque ! La plupart du temps, les fibres sont mélangées pour assurer un niveau constant de qualité.

Du lin, et après ?

Le lin a besoin de s’organiser

C’est une filière encore incomplète ou à développer. Car « 90% de la production de lin pour le textile part en Chine, en Inde et un peu en Pologne », nous dit David Léger. Or, la Chine conserve 50% et l’Inde presque la totalité de ses importations pour leur marché intérieur. Le reste est renvoyé vers l’Europe, mais après avoir subi des traitements qui dégradent ses qualités. Outre un bilan carbone désastreux, les pratiques de blanchiment ou de teinture transforment cette matière naturelle et écologiquement très correcte, en tissus traités chimiquement avec des produits très contestables. « Là où nous utilisons de l’eau oxygénée, dans les grandes manufactures chinoises, on continue à blanchir à la soude ou au peroxyde » explique Karim Belhouli, directeur général du pôle fibres du groupe Nat’up et directeur de la French Filature. Le discours sur la matière si naturelle prend un coup dans l’aile !

La French Filature • Karim Belhouli
La French Filature • Karim Belhouli, directeur • ©Dimitri Kalioris

La filière se donne des moyens

Les cultivateurs sont encouragés à planter de nouvelles parcelles jusqu’en Bretagne. Les évolutions climatiques devraient permettre à cette région de contribuer efficacement à l’augmentation de la production. Les teilleurs font de nombreuses études dans ce sens. C’est ce que nous confirme Romain Depestele en nous faisant visiter son usine flambant neuve dont les capacités sont encore sous-utilisées.

Que fait-on avec du lin ?

On le file. Pour cela, il existe deux filatures en France et deux projets d’ouverture. Ce qui est fort peu face au géant asiatique. Et, les exigences en matière de sécurité, de protection sociale, légitimes en France, n’ont pas cours en Chine. Or, le prix des produits est naturellement impacté. Ceux qui nous viennent du bout du monde font donc une concurrence rude et assez injuste à la production française. Les produits Made in France revendiquent un niveau de qualité du fil de lin. « Nous ne choisissons que les rubans de lin peignés les plus beaux, car nous devons convaincre le luxe de travailler le lin. » En effet, compte tenu de l’absence de régulation sociale des importations, les entreprises françaises affichent des prix de vente réservés aux clients les plus aisés.

Pour preuve les entreprises qui se lancent dans le prêt-à-porter ou les accessoires comme la Maison Lemahieu dans le Nord, le T-shirt propre dans l’Aveyron ou Tranquille Émile en Rhône-Alpes qui fabriquent des vêtements en lin 100% produits et made in France. On peut aussi penser aux sacs Bhallot en toile de lin enduite, dans les Pyrénées-Orientales ou les lunetteries Linotte, installées dans les Vosges, le Jura et les Ardennes.

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