C’est l’histoire d’un pépiniériste spécialisé dans les rosiers après les avoir détestés ! L’itinéraire de Clément Charreyron n’est pas banal. Dans sa pépinière Les Racines du Vent, installée à Cormatin, en Saône-et-Loire, où il travaille avec son compagnon Mahdy, on trouve toutes sortes de rosiers même s’il avoue un amour immodéré pour les botaniques.
Depuis quand es-tu installé à Cormatin ?
Clément Charreyron : La pépinière a été créée en 2015 dans le Jura. Je produisais presque exclusivement du rosier et un peu de vivaces. Mais j’étais installé sur des terrains en location précaire que j’ai fini par perdre. Il a donc fallu chercher en urgence un autre lieu. Le lieu, ici, à Cormatin, était à vendre depuis deux ans, suite au décès de l’horticulteur propriétaire des lieux. Je me suis porté acquéreur et Les Racines du Vent vit sa troisième année en Saône-et-Loire.
Changement de région, changement de clientèle ?
Oui. Et cela m’a obligé avec mon compagnon Mahdy, à travailler autrement, à produire différemment. Les clients connaissent depuis longtemps ce lieu où ils venaient chercher des fleurs annuelles, des vivaces avec un large choix. Alors, nous produisons moins de rosiers, et beaucoup d’annuelles, de plants de légumes, de vivaces, ce qui correspond aux envies de la notre clientèle locale.
Les plantes, c’est une passion depuis l’enfance ?
Oui, j’aime les plantes depuis toujours, mais j’ai commencé par travailler dans l’élevage. À 20 ans, j’ai bossé dans une ferme dans laquelle on m’a proposé de devenir associé. J’adorais le métier et le lieu, mais je me trouvais trop jeune pour me lancer dans cette aventure. Et il s’agissait d’un endroit très reculé et j’avais envie de découvrir la vie en ville.L’expérience a duré 6 mois et cela ne m’a pas plu du tout, du tout !
Comment es-tu devenu pépiniériste alors ?
J’ai pris un boulot dans une jardinerie et, de fil en aiguille, j’ai eu envie de m’installer comme pépiniériste.
Et pourquoi avoir choisi de devenir rosiériste ?
Parce que je détestais les rosiers ! Vrai de vrai, je détestais les rosiers, surtout les hybrides de thé, je les ai toujours trouvés affreux. J’avais à l’époque une grande passion pour les charmes. J’en cultivais toute une collection pour leur port de branches toujours intéressant, leurs troncs noueux. Les rosiers à côté d’eux me paraissaient vraiment très moches. Et puis, j’ai travaillé dans une pépinière où l’on produisait et vendait beaucoup de rosiers. Cela m’a enlevé mes œillères, élargi l’esprit. Et à peu près au même, je suis tombé en admiration devant un rosier du père Hugo (Rosa hugonis) en fleurs. Je l’ai trouvé incroyablement beau ce rosier. Il a piqué ma curiosité et fait naître ma passion très centrée, il est vrai, sur les rosiers botaniques.



Pourquoi les rosiers botaniques te séduisent-ils plus que les autres ?
J’aime leur port souple, leurs feuillages très différents et leurs beaux fruits colorés à l’automne. J’ai à cœur de faire connaître ces rosiers à mes clients. Mais il n’est pas évident de vendre en ce moment un rosier qui ne remonte pas. Pour moi, la rose cache le rosier. Pour les clients, un rosier doit forcément refleurir, être parfumé. Les rosiers lianes que j’aime particulièrement n’intéresse pas beaucoup les clients, car ils n’offrent dans leur très grande majorité qu’une seule floraison printanière. ‘Mermaid’ remonte, mais cela n’a rien à voir avec l’incroyable spectacle offert par un rosier de Banks ou ‘Kiftsgate’.
Quels sont tes rosiers botaniques préférés ?
Rosa cymosa, un grimpant vigoureux, originaire de Chine. Le rosier soyeux également (R. sericea pteracantha) aux épines rouges, redoutables. Le rosier du père Hugo, le rosier jaune de Chine. Les rosiers à feuilles de pimprenelle (R. pimpinellifolia). R. x pteragonis, un croisement entre R. omiensis ‘Pteracantha’ et R. hugonis. R. caudata à feuilllage glauque, aux très grosses inflorescences et au port très poussant…

Mais tu aimes d’autres rosiers quand même ?
Oui, oui, oui ! Là aussi, j’ai découvert d’autres rosiers et appris à les apprécier. Ce sont aussi les envies des clients qui me poussent à être curieux. Il y a en ce moment une tendance au retour des rosiers plantés dans les années 50-60. Pas ma tasse de thé du tout, mais j’apprends à aimer la sensualité des fleurs, les coloris plutôt extraordinaires, les parfums… Il n’existe pas de plantes moches ou de mauvaises plantes, seules existent des plantes mal utilisées.
Un préféré chez les rosiers modernes ?
‘Jean-Paul II’. Les fleurs sont très grosses, blanches évidemment. Quand j’ai mis le nez dans les fleurs de ce rosier buisson, j’ai été transporté par le parfum.
Tu as diversifié ta production. Consacres-tu encore beaucoup de temps à l’hybridation des rosiers ?
Oui, mais j’ai la « fâcheuse » habitude d’aimer des rosiers qui n’intéressent pas grand monde en ce moment (rires). Je continue pourtant de travailler sur les rosiers botaniques. J’obtiens des plantes que, moi, je trouve très bien ! Mais les non remontants n’ont pas la cote et cela n’a pas grand intérêt de les mettre en production. J’en plante, j’en offre à mes amis. Une obtention, c’est environ dix ans de travail. Je pars du principe que des rosiers, il y en a déjà des milliers, je n’ai pas envie de faire des plantes qui existent déjà. Donc, je travaille les hybridations, je continue et j’ai deux ou trois rosiers dont je suis de près l’évolution. Peut-être seront-ils bien remontants. On verra !
Combien de variétés de rosiers greffes-tu chaque année ?
Au plus fort, quand j’étais encore dans le Jura, je greffais environ 400 variétés. Je me force à réduire pour ne pas être débordé, mais j’en multiplie encore à peu près 280 chaque année.
La Racines du Vent, c’est aussi un peu ton jardin et celui de Mahdy ?
Oui, parce que nous habitons sur place et je n’imagine pas vivre sans jardin. Alors, nous avons planté ici et là, mais ce n’est qu’un début. On avance à notre rythme.
La météo ne vous a pas épargnés depuis l’installation…
Hélas, non ! On a pris deux fois la grêle en juin 2022. Les dégâts ont été très importants et toutes les serres ne sont pas encore complètement réparées. Avec Madhy, on regardait, totalement impuissants, le désastre s’abattre. Quand nous avons pu sortir, le choc a été rude. On était en claquettes sur une couche épaisse de grêlons qui ont troué les serres et ravagé notre parcelle consacrée aux greffes.
Vous n’avez rien pu récupérer ?
Tout était pratiquement fichu. Mais on n’a pas baissé les bras et greffé juste après, en août, 4200 rosiers environ. La plupart sont vendus en pot. Nous en vendons aussi en racines nues, mais les clients ne connaissent pas encore bien les avantages d’une plantation en racines nues. Je pense que bien sûr, on est là pour vendre, mais aussi transmettre du savoir et de bonnes pratiques. Alors, je ne suis jamais avare d’explications ! Nous les arrachons vraiment tard pour qu’ils ne restent pas trop longtemps dans les frigos.

Sur quels hybrides travailles-tu en ce moment ?
Je suis en train de développer des variétés anciennes d’hybrides de thé, car on est en train de perdre énormément de variété. Ces hybrides de thé ont été créés pour produire de grosses fleurs, en faire des bouquets qui tiennent longtemps. Quelques obtenteurs facétieux ont obtenu des variétés à fleurs simples (5 pétales seulement) : ‘Mrs Oakley Fisher’, un rosier parfumé, aux églantines couleur abricot, avec de belles étamines rougeâtres. Les fleurs de ‘Dainty Bess’ ressemblent à des cosmos. ‘White Wings’ fait de grandes fleurs blanches avec des étamines rouges. Je pense que ces rosiers ont de l’avenir et peuvent satisfaire des jardiniers qui n’aiment pas les grosses roses joufflues.

