Le château et les jardins de Cormatin

© Didier Hirsch

De la splendeur du château de Cormatin, il ne restait rien. Intérieurs moisis, décors à peine visibles, douves comblées, jardins détruits. Un chef d’œuvre en péril. Le bâtiment et son parc ont été totalement réhabilités par trois historiens, Anne-Marie Joly, Pierre-Albert Almendros et Marc Simonet-Lenglart qui nous a reçus à Cormatin. 

Quand et comment avez-vous découvert le château de Cormatin ?

En 1980, nous étions à la recherche d’une propriété à restaurer pour l’ouvrir au public. Nous voulions sauver un monument, mais avec l’aide des visiteurs. Nous n’avons vu qu’un seul château, Cormatin, et tout s’est fait très vite. Nous avons visité les lieux un dimanche de juillet 1980, et avons signé une promesse d’achat le lendemain. 

Marc Simonet-Lenglart, Anne-Marie Joly et Pierre-Albert Almendros ©dr
Marc Simonet-Lenglart, Anne-Marie Joly et Pierre-Albert Almendros ©dr

Dans quel état étaient les lieux ?

Imaginez un château et son parc délaissés depuis un demi-siècle, et totalement à l’abandon depuis 5 ans. Le dernier propriétaire, un planteur installé en Côte d’Ivoire, s’est littéralement volatilisé. On pense qu’il a été assassiné par des partenaires. Le château était en déshérence totale, quelques voleurs se sont servis ici et là.

©Didier Hirsch
©Didier Hirsch

La première fois que nous sommes venus, les friches avaient tout envahi. Même la descente depuis la rue du village jusqu’au château était difficile. Il ne restait qu’un tout petit chemin au milieu des charmes dont la végétation avait mangé tout l’espace.

Mais cela ne vous a pas fait peur ?

Non, et pourtant le château et son environnement ne nous plaisaient pas du tout ! Les façades du château étaient délabrées, les enduits soufflés. Les jardins n’existaient plus. Ce qui nous a séduit, ce sont les décors intérieurs, des boiseries peintes du XVIIè qui étaient cependant dans un état déplaisant car le vernis de ces peintures avaient complètement moisi. On ne voyait quasiment plus les décors mais notre œil exercé nous a permis de saisir la beauté cachée de ces peintures.

Pourquoi les jardins n’existaient-ils plus ?

Ils ont été détruits en 1815 pour combler les douves du château. Plus de 10 000 m3 ont été prélevés dans les terrains pour remplir les douves qui mesurent entre 23 et 25 m de large. Par conséquent, tous les terrains autour du château se sont transformés en marécages où paissaient des vaches qui s’enfonçaient régulièrement.

©Didier Hirsch
©Didier Hirsch

Mais pourquoi les douves ont-elles été comblées ?

C’est une idée tout à fait typique du début du XIXè. La Révolution est passée par là et les douves avaient une connotation trop féodale. Il fallait une maison un peu plus « moderne » et comme les douves n’avaient certainement pas été entretenues, elles étaient sans doute certainement devenues elles-mêmes des marécages. On a donc sans doute jugé plus simple de passer à autre chose, à un jardin à l’anglaise avec des pelouses ou des prairies arrivant jusqu’au pied du bâtiment. Le problème, c’est que toute la base est passée sous terre.

Par quoi avez-vous commencé ?

Par la restauration des intérieurs et des couvertures. Cela nous a pris plusieurs années avant de pouvoir nous lancer dans la création des jardins, en commençant en 1989 par le dégagement des douves. Un travail titanesque. Mais aujourd’hui, on n’est pas obligé d’embaucher des centaines de personnes. Avec une grande pelle, un bulldozer et deux camions, c’est plus simple. Mais oui, le travail a été important.

Avez-vous du faire venir l’eau ?

Pas du tout ! L’eau était là parce que les fossés se situent au niveau de la nappe phréatique. On est en fond de vallée, donc l’eau circule tout le temps. Et la réhabilitation des douves a permis d’assaini le château et son environnement. Comme dans de nombreux lieux, c’est le cas à Versailles par exemple, les lacs, les canaux, les pièces d’eau n’ont pas seulement une fonction décorative ; ils favorisent le drainage des terrains. Sur les bâtiments, les résultats ont été plutôt spectaculaires. Grâce à la réfection des douves, on a fait descendre le niveau d’humidité dans le château. Et quand vous vous rendez dans les caves, où vous trouvez des soupiraux et où le sol est à 30 cm au-dessus des douves, vous verrez qu’elles sont saines. Aucune trace de salpêtre désormais. 

©Didier Hirsch
©Didier Hirsch

Disposiez-vous de dessins, de plans ?

Les plans des jardins ont disparu. mais nous avons retrouvé, à la Bibliothèque nationale à Paris, une vue cavalière et un grand dessin datées de la fin du XVIIè qui nous ont donné l’ambiance, mais pas les détails. Et à l’époque où ces dessins ont été faits, les propriétaires de ce château comme bon nombre en France ne les habitaient pas. Ils vivaient à Paris ou dans une grande ville et voulaient se simplifier la vie. Donc, de nombreux parterres ont été transformés en potager. On s’entendait avec un fermier qui exploitait les terrains et qui envoyait quelques paniers de légumes aux propriétaires. 

Qui a planté les grands cyprès chauves que l’on peut voir dans le canal ?

C’est Pierre Dezoteux. Il fut l’aide de camp de Rochambeau pendant la guerre d’indépendance des États-Unis (1780-1781) et a rapporté des graines qui sont devenus des arbres admirables avec de beaux pneumatophores. Dezoteux a également rapporté des graines de tulipiers de Virginie (Liriodendron tulipifera). Ces arbres venus d’ailleurs figurent sur l’affiche annonçant la vente du château en 1812. Nous avons replanté des tulipiers en souvenir de Dezoteux.

Que plantez-vous actuellement ?

Pas grand-chose, car on réfléchit beaucoup à nos choix. Nous avons perdu des hêtres, des chênes, des sapins. Le chêne tricentenaire – que nous adorons et dont on pensait qu’il nous enterrerait tous – est un arbre en fin de vie et cela nous attriste beaucoup. Mais nous n’arrivons pas à nous résoudre à le faire couper car deux ou trois branches basses sont encore vertes. 

©Didier Hirsch
©Didier Hirsch

Que sont devenus les tilleuls de Lamartine ?

Une partie d’entre eux est toujours là. On en avait planté 130 dans l’allée baptisée du nom du poète. Les jardiniers s’en occupent beaucoup, ce sont de vieux arbres qu’ils surveillent et que vient élaguer chaque année  un professionnel . Et nous avons commencé la replantation de tilleuls là où il en manque pour reconstituer l’allée romantique qui existait du temps de Lamartine.

Quand avez-vous planté le jardin classique, au nord du château ? 

Nous avons du attendre trois ans après la réfection des douves, le temps que la terre se tasse et que les finances remontent ! L’État a subventionné 10% des travaux. Les 90% restants sont venus des visiteurs. Pendant trois ans, on a terrassé, tracé les allées, commencé à planter les buis (dont le labyrinthe), les ifs, les plates-bandes. Puis les plantations ont continué, la volière-belvédère a été construite pour offrir un point de vue sur le parterre et le château. 

©Didier Hirsch
©Didier Hirsch

Avez-vous planté de suite des gros sujets ?

Non, surtout pour les charmes. Nous avons planté environ un millier de tout petits plants de charme, car ce n’est pas onéreux et ça reprend très bien. L’année suivant la plantation, on a commencé à les tailler pour préparer la ramification. Supprimer deux tiers de la plante, ça nous fendait le cœur mais c’était indispensable… 

©Didier Hirsch
©Didier Hirsch

Qui a dessiné les plans du nouveau parterre ?

On s’y est mis tous les trois. En fait, nous avons adapté le plan d’un jardin fait pour Marie de Médicis au château de Montceaux-en-Brie, en Seine-et-Marne (il a été totalement détruit peu après la Révolution). Il correspondait bien au projet que l’on souhaitait, un dessin en croix et des allées en biais pour permettre aux visiteurs de bien profiter du jardin. Et le nombre de ces allées nous permet d’en fermer certaines pour leur permettre de se refaire une santé naturellement quand ils ont été bien piétinés. 

©Didier Hirsch
©Didier Hirsch

La partie sud du jardin est complètement différente…

De ce côté, il n’y a plus aucune façade à mettre en valeur, elle s’est écroulée il y a fort longtemps. Nous avons donc choisi de faire un jardin beaucoup moins formel, beaucoup plus libre. On laisse pousser l’herbe. Quelques allées sont tondues pour permettre aux visiteurs de marcher au printemps dans des champs de fleurs. C’est très poétique. Et puis, nous avons aussi notre grand potager. 

Vous êtes vous-même jardinier ?

J’étais un Parisien sans notion de jardinage et je n’ai jamais prétendu me mettre à la place d’un jardinier. Les premières années, nous avons beaucoup jardiné par nous-même et puis les visiteurs sont arrivés de plus en plus nombreux et on n’avait plus le temps de s’occuper des jardins. Les herbes galopaient et détruisaient le peu d’harmonie qu’on était parvenu à créer. Depuis longtemps, les clés des jardins ont été confiées à Thierry Chavanne, jardinier en chef

©Didier Hirsch
©Didier Hirsch

Combien de visiteurs accueillez-vous par an ?

Dans les années 90, on a eu jusqu’à 62 000 visiteurs par an à Cormatin. De nos jours, on est autour de 53-55000, ce qui nous convient bien car tous peuvent ainsi vraiment bien profiter des lieux. Les visiteurs sont les vrais mécènes du patrimoine. Ils nous permettent de salarier trois jardiniers, une personne chargée du ménage, et puis d’assumer toutes les charges et de poursuivre les travaux. 

©Didier Hirsch
©Didier Hirsch

Nina et Alphonse

Le nom de Lamartine est étroitement lié à celui de Cormatin. Le poète était très attaché au lieu et le fut aussi à Nina de Pierreclos. Nina était l’épouse de Guillaume de Pierreclos. Ami d’enfance de Lamartine, il ferme les yeux sur l’aventure amoureuse qui unit quelques temps Nina et Alphonse. Tous deux se promenaient dans le parc, parlaient d’amour sous la voute des tilleuls… De cet amour est né un fils, Léon, en 1813, reconnu par Guillaume. 

Château de Cormatin, Grande Rue, 71460 Cormatin. Tél : 03 85 50 16 55. Plus d’infos sur chateaudecormatin.com

Merci à destination Saône et Loire et l’agence AirPur pour l’aide apportée à la réalisation de ce reportage.

Inscrivez-vous
pour recevoir [Brin d'info]

dans votre boîte de réception,
chaque semaine.

Nous n’envoyons pas de messages indésirables ! Lisez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.

Share via
Copy link
Powered by Social Snap