L’effondrement du vivant est en marche. Pour y répondre, la biologiste Tatiana Giraud a choisi de passer par des infographies. Un livre exigeant, accessible, qui démonte les fausses solutions et remet la science au centre.
Un livre né d’une chaire au Collège de France
Tatiana Giraud ne mâche pas ses mots. Directrice de recherche au CNRS, membre de l’Académie des sciences, elle a occupé la chaire annuelle du Collège de France « Biodiversité et écosystèmes » en 2020-2021. C’est là que tout a commencé.
«J’y avais proposé une série de cours pour parler de biodiversité, d’évolution du vivant, et des dangers qui pèsent aujourd’hui sur elle.»
Un éditeur assiste à ses leçons. Il lui propose de transformer ce travail en livre. Le résultat, paru le 12 mars 2026 chez Tana Éditions, s’intitule La biodiversité en infographies, l’urgence du vivant : comprendre pour agir. Plus de 200 infographies, 136 pages, une préface de Valérie Masson-Delmotte. Un objet rare : de la vulgarisation scientifique exigeante, portée par l’image.

L’infographie pour dompter la complexité
La biodiversité n’est pas le climat. Elle est encore plus complexe, et encore plus mal comprise. Tatiana Giraud le dit sans détour.
«On dit souvent “les abeilles disparaissent, c’est un problème” et on pense qu’il suffit de mettre des ruches.»
Erreur de diagnostic. Une abeille ne survit pas seule. Elle dépend des plantes qui la nourrissent, des saisons, de l’absence de parasites en excès. Un écosystème, c’est des centaines d’espèces en interaction permanente. Retirer l’une d’elles déclenche une chaîne de conséquences.
L’exemple du parc de Yellowstone illustre cela parfaitement. La disparition du loup a fait proliférer les herbivores, qui ont rasé les arbres. Sans arbres, les castors sont partis. Sans barrages de castors, les mares ont disparu, et avec elles, les batraciens.
«Ce type de chaîne d’interactions est très complexe à expliquer par écrit, alors qu’un graphique peut le montrer très clairement.»
C’est là toute la force du format choisi. L’infographie ne trahit pas la complexité : elle la rend visible, acceptable, presque intuitive.

Fermez le robinet avant d’éponger !
Le livre ne se contente pas de constater. Il décortique les causes, et il les nomme clairement.
«Si on fait déborder une baignoire parce qu’on a laissé le robinet ouvert, on commence par fermer le robinet, on ne construit pas une machine compliquée pour extraire l’eau», sourit-elle.
Les pesticides arrivent en tête. Tatiana Giraud est directe : ils constituent «la première cause d’effondrement des insectes, des oiseaux, des micro-organismes du sol» en Europe. La pratique d’enrobage systématique des graines avant plantation, utilisée en prévention et non en traitement, revient à prendre des antibiotiques en permanence. Elle sélectionne des résistances, empoisonne les sols, tue insectes et oiseaux. Et elle n’est pas nécessaire à la production.
Vient ensuite le dérèglement climatique, l’artificialisation des sols, la destruction des zones humides. Ces milieux jouaient le rôle de tampons face aux excès d’eau ou aux sécheresses. Leur disparition amplifie les inondations et les canicules.
«On a fait disparaître une grande partie de la biodiversité qui régulait les flux d’eau.»
Les fausses bonnes solutions occupent une place à part dans le livre. Compensation carbone, technologies de remplacement, bassines comme réponse à l’effondrement : Tatiana Giraud les démonte une par une. Ces solutions «servent surtout d’excuse pour ne pas agir».
Les agriculteurs, premières victimes du système qu’on leur impose
Un passage du livre retient l’attention. Il renverse un récit dominant.
«Contrairement aux discours récents qui opposent les agriculteurs à la biodiversité en disant qu’on impose des contraintes à l’agriculture, c’est exactement l’inverse», affirme la scientifique.
Sans pollinisateurs, pas de fécondation. Sans sols vivants, pas de cultures. Les trois quarts des arbres ne poussent pas sans champignons symbiotiques.
Une récolte de cassis a chuté de 90 % faute de pollinisateurs suffisants.
L’agriculture dépend du vivant bien plus qu’elle ne le reconnaît.
Les méga-bassines s’inscrivent dans cette logique inversée. Face au manque d’eau, plutôt que de remettre en question les pratiques intensives ou de désimperméabiliser les sols, on puise dans les nappes phréatiques.
«C’est exactement l’inverse de ce qu’il faut faire», martèle Tatiana Giraud.

La science n’est pas une opinion
Le livre paraît dans un contexte tendu. La parole scientifique est attaquée, en France comme aux États-Unis.
«On met face à face un scientifique hyper-expert, qui connaît des données établies avec des protocoles rigoureux, et quelqu’un qui dit le contraire sans aucun argument ni preuve, et on présente cela comme équivalent.»
Tatiana Giraud refuse de se laisser enfermer dans le rôle de militante. Elle sait que l’étiquette suffit à décrédibiliser. Et sait aussi que de militant, on peut devenir “terroriste” par les temps qui courent !
«Dès qu’on formule un message qui ne plaît pas à certains lecteurs, on est immédiatement taxé de militantisme.»
Elle tient pourtant à la diversité des voix dans la communauté scientifique et comprend ses collègues qui choisissent des formes d’action plus radicales. Elle, pour l’instant, «essaie encore de tenir la voix de la raison».
L’enjeu dépasse la science. Avec l’Académie des sciences, elle a soutenu un texte inspiré de Stanford Science, publié notamment dans Libération : défendre la science face aux attaques, c’est défendre la démocratie.
«Si on commence à dire qu’il n’y a plus de méthode pour établir une vérité, plus de protocole pour la chercher, alors on peut dire n’importe quoi.»

Ce que chacun peut faire, sans être parfait
Le livre ne laisse pas le lecteur dans l’impasse. Il propose des leviers concrets, à toutes les échelles.
- Voter pour des politiques ambitieuses en matière d’écologie.
- Soutenir des associations comme Justice pour le vivant, la LPO, Pollinis.
- Acheter bio, pas comme geste symbolique, mais comme signal économique et politique.
«Si tout le monde, ou en tout cas beaucoup de monde achète bio ou demande du bio dans les cantines, cela montre que la population est concernée.»
Et si l’effort paraît trop grand, si la culpabilité paralyse ? Tatiana Giraud anticipe l’objection.
«Il est important de rappeler qu’on n’a pas besoin d’être parfait pour essayer de faire quelque chose.»
L’argument de la perfection est d’ailleurs un classique des opposants à l’action climatique. Pointer les contradictions des scientifiques ou des écologistes pour ne pas bouger. «Personne n’est parfait, et cela n’empêche pas de savoir et de dire ce qu’il faudrait faire.»

Un ouvrage pour comprendre et décider
À qui s’adresse ce livre ? À tout le monde, et c’est rare que ce soit vrai. Des collègues chercheurs y trouvent une synthèse utile. Des enseignants en sciences de la Terre un support pédagogique. Les élus, peut-être, un état des lieux qu’ils ne pourraient plus ignorer.
«Au-delà du grand public, on espère qu’il sera utilisé dans les écoles, et pourquoi pas par les pouvoirs publics, les responsables politiques.»
L’infographie n’est pas qu’un habillage. C’est la méthode. Elle force à choisir les données les plus pertinentes, à construire une séquence logique, à montrer ce que les mots peinent à dire. Tatiana Giraud a mis douze ans d’enseignement à Polytechnique dans ce tri, cherchant ce qui faisait comprendre et ce qui passait au-dessus des têtes.
Le résultat est un livre qui prend la biodiversité au sérieux, sans jamais décourager. Un livre qui part du principe que comprendre est un préalable à l’action. Et que l’action, collective, structurelle, politique, est encore possible.
«C’est une question de bien commun. Les gens devraient comprendre que c’est leur intérêt de protéger leur environnement.»
Le vivant s’effondre. Mais le robinet n’est pas encore fermé.

