La mandragore mystérieuse et en pépinière

Mandragores

Yves Coconnier a une pépinière de mandragores. Et sa collection vient d’être reconnue par le CCVS [Conservatoire des Collections Végétales Spécialisées]. Il y a une dizaine d’années, il a planté une mandragore officinale. « Et puis après, j’ai dérivé… ».

Yves dérive vers d’autres espèces de mandragores, moins connues, mais tout aussi remplies de légendes. Il se définit comme « un botaniste amoureux de jardins ». Ce qui le fait rêver, ce sont les plantes rares et mythiques, donc la mandragore coche toutes les cases !

La découverte de la mandragore

Un mois de juillet, mon épouse et moi nous promenons dans le jardin d’un prieuré de Normandie et je suis en émoi devant un espace plein de plantes magiques et médicinales. Au milieu, il y a une étiquette… mais pas de plante à côté de l’étiquette.

Je m’agenouille pour lire. Il est inscrit Mandragora officinarum, mais rien ne semble planté.

Je poursuis la visite, mais ça me turlupine.

De retour devant l’étiquette isolée, je découvre de grosses graines plates au sol. J’en prélève quelques-unes et je les mets en culture.

Mandragore bonsaï
©Estelle-R
Yves coconnier : mandragore
Yves Coconnier ©Dimitri Kalioris

Le sens des mots

Un dérivé du grec, « mandragoras » [μανδραγόρας] pourrait signifier « la drogue (mâle) de Namta ». Namta était un démon assyrien pestilentiel provoquant des maladies.
En sanskrit, mandragore viendrait des termes « mandros » (sommeil) et « agora » (substance).

Coucou, les voilà !

Yves coconnier : mandragore

Deux ans plus tard, j’ai vu pousser mes premières mandragores. Certaines mandragores prennent leur temps pour germer. Par la suite, j’ai appris qu’il y avait des temps de germination très divers selon les espèces. Lorsque j’ai décidé de me lancer dans la culture, j’ai semé environ 300 graines.

Seules sept ont germé en première année, puis une centaine en année deux. Le pourcentage est assez faible. Heureusement, depuis, j’ai travaillé et j’obtiens désormais entre 80 et 90 % de taux de germination.

Par ailleurs, je produis mes propres graines en quantité suffisante pour la pépinière.

Mandragora officinarum : fleur
Mandragora officinarum

Des usages douteux de la mandragore

Une des multiples légendes qui entourent la mandragore assure qu’on en donnait aux femmes lors des mariages [mal] arrangés pour affronter la première nuit des noces. Dans un état second [façon GHB], les jeunes femmes étaient ainsi rendues dociles.

Une pépinière spécialisée

Yves coconnier : mandragore

Ma pépinière a des clients amateurs de plantes rares, botanistes et collectionneurs essentiellement. Une partie de mes clients viennent via l’ésotérisme, les mythes et légendes attachés à la plante. L’autre partie est intéressée par la rareté botanique ou les vertus médicinales reconnues aux racines et aux feuilles de la mandragore. J’ai un client, vétérinaire, qui pratique la médecine alternative et soigne les animaux grâce aux plantes. Il se réfère à la médecine ayurvédique dans la lutte contre la douleur et anti-inflammatoire.

J’ai réussi à cultiver les 4 espèces qui existent de cette rareté botanique qu’est la mandragore, et c’est ce qui m’a valu la reconnaissance du CCVS que j’ai reçue lors des Journées des plantes de Chantilly du printemps 2022.

La mandragore, plante médicinale

Elle est sédative et narcotique avec des propriétés anesthésiantes, et des effets hallucinogènes et hypnotiques.

La mandragore renferme des alcaloïdes tropaniques (AT), parmi lesquels de la scopolamine qui lutte contre les nausées et les spasmes des muscles lisses et de la cocaïne qui est parfaitement illicite. Les solanacées productrices d’AT sont présentes un peu partout dans le monde. Mais rares sont celles qui sont toxiques comme peut l’être la mandragore.

Bataille !

Seules la belladone (Atropa belladonna), la datura (Datura) et la jusquiame (Hyoscyamus) peuvent se comparer à elle en la matière. Toutes ces plantes sont assez faciles à cultiver et souvent présentes dans la nature. Leurs puissants effets leur ont permis d’investir toutes les médecines traditionnelles qui les prescrivaient en pommades ou en infusions, avec des résultats parfois inattendus.

1 genre / 4 espèces

  • Famille : Solanacées
  • Genre : Mandragora
  • Espèces : Mandragora officinarum, Mandragora turcomanica, Mandragora autumnalis, Mandragora caulescens
  • Origine : Bassin méditerranéen, sauf la Corse (et Tibet/Himalaya pour M caulescens).
  • Floraison : hivernale [octobre à fin février]

Plante vivace, à racine pivotante brune à l’extérieur, mais blanche à l’intérieur. Elle ne se lignifie pas avec le temps et peut atteindre 80 cm de longueur avec cette forme caractéristique qui lui donne parfois une apparence humaine. Elle déploie de grandes feuilles molles qui s’étalent sur le sol et fleurit blanc, verdâtre, bleuté ou violet. Ses fruits sont des baies jaunes ou orange à maturité.

On la sème en automne, après avoir stratifié les graines, dans un sol dépourvu de pierres, frais, mais bien drainé. Elle aime la matière organique.

La plante entre en repos en fin de printemps, début d’été et elle disparaît, d’où la nécessité de placer une étiquette !

Pas de bêtises !

Aucune de ces plantes ne s’utilise en infusion ou décoction buvable. La décoction de mandragore peut-être appliquée en cataplasmes pour soulager les douleurs rhumatismales et l’arthrite. On en retrouve les principes actifs dans des médicaments homéopathiques prescrits pour les mêmes douleurs.

Cultiver la mandragore au jardin

Yves coconnier : mandragore

Le plaisir, c’est de cultiver depuis le semis, parce que j’ai suis un passionné de botanique.
Donc je fais beaucoup de semis de plantes, pas uniquement de mandragore.
Puis, il faut les rempoter pour avoir de belles racines.
Je travaille aussi sur la recherche de formes diverses, sur les racines.

Si vous n’êtes pas botaniste

C’est assez simple si vous partez de plants.
La première année est cruciale. Une fois passé ce temps de fragilité, les autres années sont faciles. La plante résiste au gel. Elle fleurit et fructifie sans problème au bout de trois ou quatre ans.

Intéressante, mais frustrante

Elle disparaît complètement l’été et à l’automne, et il faut prendre garde à ne pas la perdre. Donc c’est une plante qui est peut-être un peu frustrante à cultiver, car on peut l’observer seulement pendant 6 mois. Le reste du temps, elle vit au ralenti, et il faut impérativement des pluies d’automne pour qu’elle se réveille et prépare un bourgeon. Et là, à partir de décembre janvier, de nouvelles fleurs vont apparaître et sa période de croissance commence.

Une bonne gourmande

Dès le rempotage, je fais un mélange terre et terreau de feuilles, autant pour l’humidité que pour son alimentation. Ensuite, j’apporte de l’engrais liquide lors de la floraison. Puis, pour entretenir la racine, un apport d’engrais liquide naturel et régulier est vraiment utile.

Ce qu’il faut savoir

Le bourgeon de la mandragore commence à sortir de terre fin décembre ou début janvier. Aussitôt après, avec les premières feuilles qui pointent, on voit le bouquet de jeunes fleurs presque sans pétioles, donc au ras du sol.

La mandragore fleurit jusqu’à mi-février, fin février. 15 à 30 fleurs sortent du centre de la plante au fur et à mesure que les feuilles se développent. Au cours du printemps, les fruits (appelés aussi pommes d’amour)  vont grossir et à maturité, ils feront jusqu’à quatre/cinq centimètres de diamètre. Leur couleur jaune verdâtre et leur parfum extraordinaire vous surprendront.

Curieusement, par rapport au mythe de la mandragore, c’est un parfum qui ressemble un peu à celui de la pomme/kiwi ou banane/fruit de la passion mélangés. Seule la pulpe peut se manger, une fois qu’on a enlevé les graines et la peau qui sont toxiques. Son goût est peu intéressant, vaguement sucré, mais il ne traduit pas le parfum.

Floraison de la mandragore
©burhan

De la lumière, mais point trop n’en faut

On peut l’installer en plein soleil, mais elle souffre un peu, parce que même si elle a une grosse racine, son chevelu racinaire ne lui permet pas de supporter les gros coups de chaud. Alors moi, je les cultive plutôt à mi-ombre. Le soleil du matin suivi d’une ombre légère après 12 h lui offre un couvert, et évite que les feuilles fanent trop facilement.

Mandragora officinarum
Mandragora officinarum ©kate_vigdis

Mandragora officinarum

C’est la plus connue, mais n’existe plus à l’état naturel en Europe. Elle serait encore présente en Israël.

C’est autour d’elle que se sont construites les légendes à cause de cette double racine qui lui fait des jambes croisées ou décroisées, comme humaines. Naturellement, cette forme n’est pas fréquente, le plus souvent, elle a une racine simple, comme une carotte.

Mandragora autumnalis

Elle pousse également sur le pourtour méditerranéen et est très présente en Espagne, Italie, Grèce et Crète.

C’est la plus jolie de toutes avec ses fleurs bleues.

Mandragora caulescens

Elle est tibétaine et descend donc de l’Himalaya.

À l’inverse des deux précédentes, elle ne pousse pas en rosette. Elle laisse sortir une ou plusieurs tiges de 30 à 40 cm de long sur laquelle de petites fleurs noirâtres se répartissent.

Mandragora turcomanica

Venue du Turkménistan, de la région d’Ashkhabad plus précisément, on la soupçonne d’être issue de la mandragore officinale. Elle a une racine très charnue comme les autres, mais ne pousse pas en rosette. Elle laisse sortir une petite tige de 30 à 40 cm de long sur laquelle les fleurs se répartissent.

L’anthropomorphie débride l’imagination

Parce qu’elle évoquait le corps humain, la mandragore a immanquablement rejoint le clan des plantes magiques ! Elle s’est acquise à prix d’or parce qu’on lui attribuait des propriétés médicinales extraordinaires : apporter la fertilité aux femmes, les protéger des mauvais sorts et des incendies tout en leur offrant le pouvoir de maudire leurs ennemis et de leur adresser des maléfices. Enfin, elle pouvait combler les femmes de richesses.
Autant dire que tant de pouvoirs supposés furent à l’origine d’un commerce où opéraient les plus honnêtes comme les falsificateurs de tous bords.

L’Église s’en servit pour alimenter les procès en sorcellerie. Et Jeanne d’Arc, elle-même, fut accusée d’en posséder une par le tribunal ecclésiastique avant d’être brûlée. On y voyait le don diable.

En Égypte, un texte fait état d’une « déesse [qui], ivre de meurtres, extermine l’humanité, est arrêtée dans son carnage par l’action soporifique de 7000 cruches remplies de mandragores. » C’est également ainsi qu’Hannibal aurait détruit des ennemis. Il aurait fait infuser de la mandragore dans des tonneaux de vin les laissant sur place avant de battre en retraite, pour revenir les massacrer ensuite alors qu’ils s’en étaient enivrés et drogués.

Déblocage chimique

La mandragore est une plante difficile à faire germer. Carl Berthold, responsable adjoint du Jardin botanique de Nancy, s’est lancé le défi de parvenir à faire germer les graines plus vite. « Je suis en train de faire des essais avec des débloqueurs chimiques. On fait tremper les graines dans de l’eau à laquelle on ajoute une hormone naturelle. Avant de les mettre à tremper, je passe du papier verre sur les graines pour aider l’eau à mieux pénétrer. Je suis en plein test sur la mandragore et j’en profite pour tester la méthode sur d’autres plantes. »

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